‹ Hypnotisme suggestion psychothérapieChapitre 90 sur 235 · EDUCATION MORALE · texte numérisé non relu

EDUCATION MORALE

sollicité entre sa conscience et son devoir social, il ferait de la justice relative, la seule que l'homme puisse faire, et resterait dans son rôle de défense et de protection.

J'entends encore dire : Avec vos idées, tout est suggestion, déterminisme, libre arbitre douteux, responsabilité morale douteuse, où allons-nous ? Si l'homme évolue de par son organisation, pourquoi lutter? Il se démène, Dieu et le diable le mènent ! C'est le fatalisme ! Cest la négation de la volonté et de la dignité humaine.

Ils ont mal conçu notre doctrine, ceux qui en déduiraient cette conclusion. Certes, qui oserait le nier? nous avons des instincts et des tendances innées, des suggestions ataviques. Mais la suggestion vient aussi du dehors, par les sollicitations du monde extérieur, par l'éducation. Et c'est pour cela que l'éducation doit intervenir pour neutraliser dans la mesure du possible les germes vicieux, pour opposer aux impulsions natives un contre-poids de suggestions coercitives, pour augmenter la liberté morale en supprimant les entraves psychiques qui l'asservissent. Combien cette éducation doit être variée pour s'adapter à chaque individualité, les maîtres intelligents le savent!

Un mot seulement sur l'éducation morale. Le sens moral natif suffit à ceux qui l'ont robuste. Ils sont honnêtes nés. N'est pas malhonnête qui veut. Mais certains ont ce sens peu développé ; ils n'ont que peu ou point de sensibilité morale, leur être ne frissonne pas à l'aspect des souffrances d'autrui, leur cœur ne s'émeut pas à la vue du sang qui coule, ils ne sentent pas le mouvement de l'âme, répugnance, horreur ou pitié, que soulève un acte indigne. Ceuxlà, cependant, peuvent rester honnêtes, s'ils ont, de naissance ou par suggestion, le sens du juste et de l'injuste, du vrai et du faux, la notion, sinon le sentiment du devoir,

A d'autres, il faut le sentiment religieux. Le mystère de l'inconnu, la peur du châtiment futur, la discipline sévère que la suggestion religieuse impose aux esprits, peuvent

Bernheim. — Hjpnotisme, 2e édit. 14

servir de frein aux impulsions mauvaises, alors que le sens moral natif n'est pas assez robuste pour les réprimer. Car Fidée religieuse n'est pas forcément liée à une grande sensibilité morale ; la foi la plus vive, l'austérité de vie et de mœurs la plus respectable peuvent s'allier à une grande sécheresse de cœur, à une âme très dure.

D'autre part, le sentiment moral, dans ce qu'il a de plus pur, je dirai même de plus évaugélique, peut exister sans idée religieuse ; il y a des saints laïques.

Mais si l'idéal philosophique et moral pur suffit aux âmes privilégiées, il ne suffit pas toujours à diriger les masses incultes. Une éducation trop positive, une morale rationnelle sèche ne satisfait pas toujours leurs aspirations vagues ; elle crée parfois dans les esprits trop peu cultivés un scepticisme étroit, qui peut devenir dangereux. Certaines âmes ont soif d'idéal. La religiosité est inhérente au cœur de l'humanité ; la religiosité, c'est l'aspiration de notre être vers l'inconnu, avec la conscience de notre fragilité et le besoin instinctif d'épanchement vers un être suprême, d'incliner sa faiblesse devant une force supérieure, sentiment indéfinissable fait de crainte mystérieuse, de respect, de foi, de résignation et d'espérance.

Cette religiosité vague qui est en nous tous, il est dangereux de l'étouffer chez tous, il est utile de la développer chez quelques-uns.

Voyez Henry, l'anarchiste. Il avait le sens moral : il avait, avec exagération peut-être, le sens du juste et de l'injuste, et ces deux armes ne l'ont pas prémuni contre la contagion anarchiste. Aurait-on pu développer dans cette âme généreuse et exaltée un sentiment analogue à la religiosité? Je ne dis pas la religion avec ses dogmes et ses pratiques : il y eût été, sans doute, rebelle. Il fallait peutêtre par une éducation moins rationnelle, moins théorique et plus idéaliste, élever son âme au-dessus des injustices et des misères humaines. Il fallait lui ouvrir les yeux de

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bonne heure dans la vie et lui dire : « L'état social actuel est la résultante fatale des conflits, des intérêts, des passions bonnes et mauvaises de l'humanité. C'est aussi un déterminisme, vous n'y changerez rien. L'honnêteté ne suffît pas pour réussir ; le monde appartient plus aux habiles qu'aux honnêtes. La justice ne peut exister dans ce monde. La compensation est-elle ailleurs? Il faut croire à une inconnue, accepter, puisqu'elles sont inhérentes à nos faiblesses humaines, avec indulgence, les iniquités sociales en cherchant à les atténuer, tant que faire se peut; il faut garder, en dépit de tout, son honnêteté et sa conscience morale, etc. » On aurait montré à cette âme impressionnable l'humanité sous son vrai jour en même temps qu'on eût créé ou développé en elle un sentiment de résignation forte et patiente que ne donne pas la raison pure. Peut-être qu'ainsi suggestionnée d'avance, cette âme ouverte à la lumière trop vive de la réalité n'eut pas souffert cette déception douloureuse qui a constitué un terrain psychique apte à la contagion anarchiste. Il fallait plus que le sens moral, plus que le sens du juste, il fallait un idéal religieux ou philosophique plus élevé, comme tutelle contre les défaillances du cœur et de l'esprit.

Cette religiosité vague et philosophique n'est pas à la portée de tous. L'idée abstraite n'est pas toujours comprise par les niasses. Elle ne devient compréhensible et suggestive pour elles qu'à la faveur d'un emblème, d'une incarnation, d'un culte pratique; il leur faut représenter la Divinité en chair et en os. Les religions diverses ne sont que la matérialisation plus ou moins grossière deTidée religieuse pour la rendre accessible et compréhensible aux masses. Un culte religieux, malgré ses imperfections, est peut-être nécessaire à l'humanité.

Enfin il est des sujets rebelles à toutes les suggestions philosophiques, morales, religieuses, ou du moins qui ne sont pas suffisamment protégés par elles ; ce sont les

faibles d'instincts, qui n'ont pas de spontanéité morale, qui ne savent pas se conduire, qui sont conduits par leurs instincts, dont les actes et sentiments extravagants paraissent résulter d'une impulsion automatique et irréfléchie; s'ils sont, de plus, peu doués au point de vue moral, ils sont déjà dans leur enfance et restent toute leur vie des fléaux de famille. Ils peuvent avoir de l'intelligence et des qualités brillantes susceptibles d'être dirigées dans un but utile. Ces déshérités ont besoin d'une tutelle morale. Abandonnés à eux-mêmes, ils peuvent misérablement échouer dans les prisons ou dans les asiles. Ni l'un ni l'autre ne leur conviennent. Une organisation sociale reste à étudier pour les surveiller, les diriger utilement, les empêcher de dévoyer pour leur propre sauvegarde et celle de la société.

Les aberrations instinctives suggérées peuvent être collectives. L'anarchisme, le boulangisme, l'antisémitisme, tous les fanatismes religieux, sociaux, politiques, nationaux, antireligieux, toutes les passions populaires soulevées par la presse, les affiches, les réunions, toutes les idées violentes jetées en pâture au peuple, qui se laisse fanatiser et passe de l'idée à l'acte, ne sont-ce pas là des folies instinctives suggérées? Faut-il que, sous prétexte de liberté, les gouvernements restent désarmés en face de ces prédications suggestives de haine et de violence ?

On s'évertue à garantir l'atmosphère contre les microbes infectieux qui détruisent la santé physique, on laisse se répandre dans les foules des idées malsaines et pernicieuses, microbes moraux qui créent des épidémies de maladies morales. ,

Signaler aux législateurs ce danger, éclairer ces faits à la lumière de la psychologie médicale, est-ce sortir de mon rôle? N'est-ce pas de la médecine légale dans ses rapports avec la suggestion ?

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