HYSTERIE ET SIMULATION
Les ouvrages consacrés à la simulation, et antérieurs au Diagnostic des maladies simulées de Ghavigny [213], n'ont pas abordé la question de l'hystérie; ils n'en ont même pas tenu compte. Aussi doit-on rejeter certains procédés de diagnostic fondés sur la surprise, la violence et préconisés dans ces Traités. « S'il n'existait que des maladies à substratum anatomique palpable, fait très justement remarquer Ghavigny, ces moyens auraient une réelle valeur, mais précisément le caractère particulier à l'hystérie et à quelques névroses qui s'en rapprochent eW que les symptômes en sont modifiables à volonté
par ces mêmes moyens de surprise, de violence ou de ruse. » Il ajoute encore : « Ce qui caractérise le mieux l'hystérie, c'est la mobilité de ses symptômes, leur caractère essentiellement fonctionnel, sans substratum anatomique saisissable. Cette mobilité des symptômes hystériques rend précisément leur distinction difficile à faire d'avec les maladies simulées, dont une des caractéristiques a toujours paru aussi être l'inconstance des symptômes.... Ce n'est pas parce qu'on a pu mettre le malade en défaut que la simulation est démontrée. » Il nous paraît inutile de suivre l'auteur dans l'examen des différents symptômes hystériques : stigmates, anesthésie, paralysies et contractures. Bien qu'il se rallie à la conception ancienne de l'hystérie, il montre combien tous ces symptômes sont variables, instables, susceptibles d'en imposer pour une simple supercherie. Ces remarques sont trop conformes aux idées que nous avons exposées pour qu'il soit nécessaire de nous y arrêter. Contentonsnous de rappeler ce qu'écrivait l'un de nous : « Dans toutes sortes de circonstances l'hystérique se comporte comme s'il était en partie maître de sa maladie et comme si sa sincérité n'était pas absolue : contrairement à l'épileptique, il n'a guère d'attaques que dans des lieux déterminés; il sort presque toujours sans s'être contusionné des crises clowniques qui ont épouvanté l'entourage; en proie à des hallucinations terrifiantes, il ne commet pas, à la manière d'un alcoolique halluciné, des actes dangereux pour lui; atteint d'une anesthésie thermique en apparence très profonde, il ne sera pas, comme un syringomyélique, exposé à se brûler; un rétrécissement du champ visuel, quelque prononcé fût-il, ne l'empêchera pas, ainsi que cela a lieu dans les rétrécissements organiques, de circuler et d'éviter tous les obstacles. Tout cela rapproche l'hystérie de la simulation, et j'ai l'habitude de dire que l'hystérique est en quelque sorte un demi-simulateur. » (Voir p. 27.)
Est-ce à dire que la distinction d'un accident simulé et d'un accident hystérique soit impossible à faire? Chavigny estime que non. Il pense que l'hystérie peut être reconnue aux caractères suivants : 1° perturbation spéciale de la réflectivité cutanée et tendineuse, abolition des réflexes cutanés, dissociation des réflexes consistant en une abolition du réflexe plantaire avec exagération du réflexe rotulien; 2° fixité de la contracture hystérique (absence de variations dans la résistance qu'oppose le sujet quand on cherche à vaincre la raideur musculaire); 3° modalités particu-
culières de l'anesthésie dont la simulation serait impossible, et enfin présence de stigmales permanents.
Est-il nécessaire de faire à nouveau la critique de ces prétendus caractères distinctifs? N'avons-nous pas montré que l'hystérie n'est pas capable de modifier l'état des réflexes cutanés ou tendineux (voir p. 14 et 60), que la contracture hystérique ne diffère pas objectivement d'une contracture volontaire (voir p. 54), qu'il n'y a pas, à proprement parler de stigmales hystériques (voir p. 45 et 62). Quant à l'anesthésie, si ce symptôme est, en effet, difficilement simulable lorsqu'il est de cause organique, en raison des caractères précis qu'il affecte alors (permanence, délimitation précise, etc.), on ne voit pas pourquoi l'anesthésie hystérique serait difficile à simuler puisqu'elle est essentiellement variable et instable, comme Chavigny le reconnaît lui-même. Pour quelle raison la volonté consciente ne pourraiîelle réaliser ce que l'auto où l'hétéro-suggestion créent si facilement?
Tout ce que l'hystérie, le pithiatisme est capable de faire, la simulation peut le reproduire. Tout ce qui est interdit à la simulation, l'est aussi à l'hystérie.
Cette constatation ne doit pas nous entraîner cependant à confondre l'hystérie et la simulation. Tout en montrant la difficulté de cette distinction, l'un de nous, il y a longtemps déjà, dans une conférence où il exposait sa conception de l'hystérie et de l'hypnotisme [35] s'exprimait ainsi :
« Voyant que l'analyse des faits conduit à éliminer de l'hystérie tous les phénomènes objectifs que la suggestion est incapable d'engendrer, quelques-uns d'entre vous sont peut-être amenés à se demander si l'hystérie est réellement un état pathologique et si les manifestations dites hystériques ne seraient pas tout simplement des accidents simulés. Voici mon opinion sur celte question, qui mérite d'être posée et discutée. De l'observation des très nombreux hystériques que j'ai suivis s'est dégagée pour moi cette conviction, qui est aussi celle de tous les neurologistes, que beaucoup de ces sujets sont sincères et ne peuvent être considérés comme des simulateurs, mais je dois avouer que cette idée est fondée sur des arguments d'ordre moral et ne saurait être démontrée avec la rigueur scientifique qu'on peut apporter dans l'étude des affections organiques. Un simulateur habile et éduqué à bonne école pourrait arriver à reproduire avec précision tous les accidents hystériques, ce qui est une
Babinski et Froment. 14
source de difficultés pour ainsi dire insurmontables dans les expertises médico-légales relatives à des cas d'hystéro-traumatisme.
« Comment donc faire la part du vrai et du faux? C'est là un problème difficile à résoudre. 11 faut avouer qu'il est impossible dans chaque cas particulier de déterminer avec certitude le degré de sincérité du sujet en présence duquel on se trouve; les circonstances seules permettent de se former sur ce point une opinion probable. Il y a tout lieu de penser que les troubles discrets, dont le sujet ne fait pas étalage, sont ceux où sa bonne foi est le plus vraisemblable : il en est ainsi, en particulier, dans l'hystérie associée où les phénomènes pithiatiques se greffent sourdement sur les accidents organiques sans que le malade semble avoir conscience de leur mécanisme. »
Les faits observés en neurologie de guerre ont confirmé cette manière de voir. Nous rappellerons ici une observation d'association organo-hystérique [68] qui s'était constituée dans les conditions suivantes : il s'agissait d'un lieutenant qui, à la suite d'une contusion de la cuisse droite, avait été atteint d'une monoplégie crurale de nature hystérique. En effet, bien que la paralysie remontât à plusieurs mois, les réflexes tendineux, les réflexes cutanés et la contractilité électrique des muscles étaient absolument normaux: d'ailleurs, le résultat de la psychothérapie confirma cette idée. Mais il existait de plus une paralysie radiale droite manifestement organique, due à la compression du nerf par la béquille dont le malade avait fait usage. Voici les remarques qui accompagnaient l'exposé de ce fait. « Cette association, me paraît remarquable parce qu'elle démontre, selon moi, qu'il serait exagéré de confondre l'hystérie et la simulation, comme certains tendent à le faire maintenant. J'ai moi-même insisté, il est vrai, sur la difficulté qu'il peut y avoir à faire le départ des phénomènes simulés et des phénomènes suggérés et sur l'absence de caractères objectifs permettant d'établir une ligne de démarcation entre ces deux ordres de faits; j'ai même dit que l'hystérie est en quelque sorte une demi-simulation; mais cette expression signifie bien qu'il ne s'agit pas de simulation intégrale. Dans le cas particulier, on peut affirmer que le malade était sincère, qu'il se croyait bien incapable de mouvoir sa jambe et de se maintenir dessus puisque, pour obvier à cette prétendue impotence, il avait pris l'habitude de s'appuyer sur sa
béquille si consciencieusement qu'une paralysie organique en était résultée. J'ajoute que le malade ne m'avait signalé cette paralysie radiale que d'une manière accessoire. On peut donc dire qu'un trouble purement imaginaire occupait dans l'esprit du sujet une place beaucoup plus importante que le trouble réel qui l'accompagnait. » Un deuxième fait, dans lequel une paralysie radiale double par compression s'était développée à la suite de l'usage prolongé des béquilles chez un soldat atteint de monoplégie crurale hystérique et dont l'observation fut présentée par Yvan Moricand [80], permettait, pour les mêmes raisons, d'écarter l'hypothèse de simulation.
A ces données qui plaident en faveur de la sincérité des sujets atteints d'accidents hystériques ou hystéro-traumatiques nous pourrions en joindre d'autres : sentiments de joie, de reconnaissance sincère et durable exprimés par le malade après guérison, conduite digne de tout éloge et, parfois même, véritable héroïsme de l'homme revenu à la ligne de feu. Voilà des arguments dont on ne peut guère méconnaître la valeur, bien qu'ils soient d'ordre exclusivement moral.
La question de la simulation a été envisagée et discutée, depuis la guerre, à la Société de Neurologie [91].
Tout d'abord, afin de préciser la signification des mots employés au cours de cette discussion, G. Ballet a proposé la définition suivante : « Simulation : trouble subjectif ou objectif imaginé par le sujet dans le but d'induire, volontairement et consciemment, l'observateur en erreur. Il faut en rapprocher : l'exagération consciente et voulue d'un trouble réel, la prolongation ou persévération consciente et voulue d'un trouble réel. »
En ce qui concerne la simulation, la majorité des neurologistes présents ont admis qu'il n'existe que deux critères absolus de certitude : le flagrant délit et l'aveu. Mais il faut reconnaître que l'aveu n'est pas démonstratif dans tous les cas. Les moyens employés pour arracher cet aveu, l'état mental du sujet observé peuvent le frapper de nullité. Les magistrats, d'ailleurs, sont d'accord pour admettre que les aveux n'ont de valeur que s'ils sont corroborés par les faits eux-mêmes.
Quant au flagrant délit, il est bien entendu que l'on ne saurait considérer comme tel la constatation d'un mouvement exécuté par surprise dans un cas de contracture ou de paralysie. Il n'y a flagrant délit, à proprement parler, que lorsqu'un sujet, se préten-
dant atteint d'un trouble nerveux, surdité ou trouble de motilité par exemple, se comporte constamment, dès qu'il se croit à l'abri de toute surveillance médicale, comme un sujet normal.
Les faits de simulation authentiques semblent du reste rares. S'il en est d'autres où la bonne foi peut être suspectée, il faut bien spécifier qu'à défaut d'arguments ayant une valeur péremptoire, le sujet en suspicion doit bénéficier du doute. Non seulement le diagnostic de simulation ne doit pas être porté, mais le mot de simulation, étant donné sa gravité dans les circonstances actuelles, ne doit même pas, en pareil cas, être prononcé. Cette manière de procéder, qui est la seule équitable, est sans inconvénient pratique. On peut, en effet, dans lous les cas d'exagération ou de simulation, suivre la même ligne de conduite que dans l'hystérie et avoir recours à la psychothérapie sous ses diverses formes, comme s'il s'agissait de pitbialisme. Si nous en jugeons par notre expérience, on obtient le plus souvent ainsi la disparition de ces troubles de nature douteuse, à la condition d'y apporter de l'énergie, du tact et de la persévérance.