DE LA GENÈSE DES ACCIDENTS HYSTÉRIQUES
Quels sont, dans la genèse des accidents hystériques observés en neurologie de guerre, le rôle de l'émotion, celui du traumatisme et celui de la suggestion?
Cette guerre, à laquelle aucune autre ne peut être comparée étant donné le nombre de ceux qui y prennent part, la puissance formidable des moyens de destruction mis en œuvre et sa durée, offre un champ d'études unique en son genre pour qui cherche à déterminer l'importance relative des différents agents provocateurs de l'hystérie. Notons en passant, avant d'aborder cette étude, que la prédisposition, les antécédents personnels ou héréditaires, le terrain, la constitution émotive ne paraissent avoir qu'une importance accessoire. Les accidents hystériques observés à l'heure actuelle, ainsi que Grasset [76] en fit la remarque, semblent se développer surtout à la faveur du surmenage moral et physique^ des commotions qui diminuent la résistance psychique de l'homme et le prédisposent aux troubles nerveux de cet ordre, quelque réfractaire qu'il y puisse paraître.
Nous rappellerons que l'un de nous écrivait déjà en 1892, dans un travail consacré à l'étude de l'hystérie et des associations hystéro-organiques [19] : « C'est incontestablement une des affec-
tions les plus répandues, et je suis, pour ma part, porté à croire qu'il est bien peu d'individus qui, dans de certaines circonstances, sous l'influence de causes occasionnelles plus ou moins actives, ne puissent en subir les atteintes.
« Cette proposition, je me hâte de le dire, ne s'applique qu'à la petite hystérie; je crois, en effet, que la grande hystérie ne se développe guère que chez des sujets prédisposés par leur naissance, leurs antécédents nerveux et qu'elle est l'apanage d'une aristocratie névropathique ; la première, au contraire, est en quelque sorte à la portée de tout le monde. »
Rôle de l'émotion.
Quelques neurologistes, appartenant aux formations sanitaires de l'arrière, ont cru pouvoir établir par leurs observations que l'émotion seule, à l'exclusion de tout facteur « suggestion », pouvait déterminer des accidents hystériques. Mais, pour le démontrer, ils faisaient appel au témoignage des blessés et à leur interprétation. Ces' recherches par rétrospection (voir p. 23) ne peuvent pas, ainsi que nous l'avons montré, avoir une valeur décisive ; elles sont exposées en effet à de multiples causes d'erreur. 11 est essentiel de s'en tenir uniquement aux recherches par prospection (voir p. 24) telles qu'ont pu les faire nos collègues de l'avant, qui ont été à même d'apprécier sur place les effets des violentes émotions. Que nous apprennent-ils à cet égard?
J'ai pu observer un bombardement avec soin, dit M. Dide, médecin-chef du 24e bataillon de chasseurs alpins [100] : mon poste de secours était situé à 500 mètres environ de la première ligne un jour d'attaque. Le bombardement de la contre-attaque allemande porta surtout sur nos deuxièmes lignes et le boyau allant de mon poste de secours à la tranchée fut particulièrement atteint; deux compagnies y étaient massées pour alimenter l'attaque en cas de besoin. Ces hommes, immobilisés, furent pris sous un tir d'efficacité de pièces de gros calibre. Les pertes furent élevées, puisque nous eûmes à enlever 32 morts extrêmement déchiquetés et des blessés. Au bout de deux heures de ce régime il se produisit un flottement. On crut que l'ordr de se replier était arrivé et je vis déboucher une demi-compagnie vers mon poste de secours. Les hommes étaient égarés comme s'ils avaient été surpris dans le sommeil; je les arrêtai facilement, je leur fis une très courte théorie morale; durant ce temps des ordres arrivèrent : ils retournèrent au feu dans l'ordre le plus parfait.
J'ai choisi cet exemple, qui n'a rien d'exceptionnel, mais que j'ai observé personnellement; il semble que là tout fût réuni pour déterminer des troubles nerveux :
Violence extrême du bombardement (plusieurs éclatements par seconde).
Chiffre élevé des pertes en morts.
Horreur des mutilations constatées.
Absence de toute distraction, les pertes étant subies par des troupes immobilisées en attendant le combat.
Or, ni le jour de cette affaire sanglante, ni dans les semaines qui ont suivi, il ne s'est produit un seul cas de troubles nerveux consécutifs aux explosions.
En un an je n'ai observé qu'un seul cas de délire d'allure onirique consécutif à un éclatement de crapouillot.
J'attribue à l'ascendant moral énorme des cadres restés encore remarquables l'extrême rareté des accidents nerveux consécutifs aux explosions. En tout cas, on admettra que, mieux que beaucoup de médecins de corps de troupe, j'étais préparé à les découvrir; je les ai cherchés sans succès....
L'extrême rareté des troubles moteurs fonctionnels dans les unités actives énergiquement commandées, ajoute encore Dide, est un fait qui doit être mis en pleine lumière. En un an, malgré une activité incessante de l'unité à laquelle j'appartiens, je n'ai observé qu'un cas de paralysie fonctionnelle consécutive à une période de méditation d'une semaine après un éclatement d'obus à proximité.
J'ai eu à observer des milliers d'hommes; nous avons été soumis à tout ce que la guerre peut inventer comme procédés destinés à provoquer l'émotion et l'angoisse...
Les paralysies fonctionnelles ne peuvent, à mon avis, se produire que chez des individus dont le ton affectif a fléchi. La guerre, dans une unité merveilleuse, m'a prouvé que ni les privations, ni les émotions formidables, incessantes, ne déterminent ces phénomènes chez l'immense majorité des hommes dont la force vient de ce qu'ils se croient vraiment plus braves que quiconque.
Voici un autre témoignage fort important qui nous renseigne d'une manière très précise sur les effets de la peur :
Ayant séjourné, écrivent MM. du Roselle et Oberthur [100], dans un secteur où le bombardement par gros obus, par mines et par engins de tranchée de toute sorte était particulièrement continu et actif, nous avions, à une très petite distance des tranchées, organisé un poste de secours assez vaste, avec des couchettes, où il nous a été possible de garder le temps nécessaire en observation quelques blessés. Nous avons surtout cherché à noter, pour ainsi dire, dès leur production, les phénomènes pathologiques consécutifs aux explosions...
Ces états de chocs émotionnels au cours de la bataille, qu'ils soient dus à l'éclatement voisin d'une mine ou d'une torpille, d'un simple 77, au sifflement des balles ou à la vue d'une scène de carnage sont sensiblement les mêmes. Il n'y a pas de réaction émotive réservé
aux gros projectiles. Quelle que soit la cause, le sujet réagira à sa façon et suivant sa fantaisie; l'état post-émotionnel ainsi déterminé sera à proprement parler une des modalités pathologiques infiniment variées de la peur : cris, tremblement, pleurs, procursion, accompagnés de manifestations psychiques diverses, de crises convulsives; en un mot phénomènes d'apparence hystérique.
Remarquons en passant que les manifestations convulsives qui se produisent dans de telles circonstances, avec ou sans procursion, souvent étiquetées sans raison « crises épileptiques » ou « crises épileptiformes », se produisent très exceptionnellement à découvert; c'est toujours au fond de la tranchée, dans un abri, souvent aussi dès le début du bombardement, en montant prendre position; nous n^en vîmes jamaisjm moment de la relève.
'TLorsqîPii y "a procursion, combien rare celle dans la direction de l'ennemi, bien au contraire de tels malades arrivent presque toujours sans hésitation vers un poste de secours ou un poste de commandement.
Ces hommes à l'œil hagard, hallucinés, ne répondant pas aux questions, ne reconnaissant ni leurs chefs, ni leurs camarades, gardent dans leur subconscient un instinct de conservation des plus avertis.
Un exemple entre autres illustrera cette interprétation :
Un jour de bombardement violent, quelques « commotionné^ » descendent pêle-mêle vers le poste de secours ; pas de blessures apparentes, l'air hagard, comme il convient, ils se hâtent en titubant; aucun d'eux ne répond aux questions qu'on leur pose, ils ne reconnaissent personne. L'un de nous va vers celui qui semble le plus atteint et essaie, sans aucun succès d'ailleurs, de se faire reconnaître; enfin on l'entraîne par le bras vers le poste de secours pour pouvoir l'examiner à loisir. Au moment où le blessé allait franchir la porte, il aperçoit la trace toute fraîche d'un obus qui avait pénétré dans le haut de la façade. Aussi l'homme recule, se débat et s'écrie . « Non monsieur le major, je ne veux pas entrer là, les obus y tombent aussi, il n'y était pas hier! » Impossible de le faire avancer d'un pas. Aussitôt lâché, il court avec ses camarades d'infortune se blottir en face, dans un petit blockhaus que nous avions fait creuser pour mettre nos blessés à l'abri pendant les bombardements en attendant qu'on puisse les évacuer.
Ces hommes restèrent là tapis, tremblants, ne répondant à aucune question, incapables en apparence de tout acte volontaire. Mais lorsque arrivèrent les voitures qui devaient les emmener, il n'y eut pas besoin de leur donner d'explications; ce fut vite compris; ils s'installèrent, sans aucune aide, de la façon la plus normale. Le voyage s'effectua sans le moindre incident.
Cloïk-Xinceni^ qui est resté longtemps sur la ligne de feu où il s'est fait remarquer par son courage et son sang-froid, a fait d'intéressantes observations sur les effets de rémotion.
Nous extrayons des notes qu'il a prises sur ce sujet et qu'il nous a communiquées le passage suivant :
Là où les projectiles arrivent nombreux, font des morts et des Babinski et Froment. 3
blessés, je n'ai jamais vu de phénomènes hystériques tels que crises, contractures, paralysie d'un ou plusieurs membres. Je n'ai vu que des phénomènes émotifs, dont les plus fréquents sont : les larmes, le tremblement, un état d'hébétude dans lequel l'homme ne remue pas, ne répond pas aux questions, la tachycardie, la tachypnée, la miction. »
A ces témoignages il faut joindre la série d'observations saisissantes que Jean Clunet, héros d'une énergie et d'un calme admirables, tombé depuis au champ d'honneur, a pu faire lors du naufrage du paquebot la Provence II sur lequel il se trouvait. Voici un extrait de la note qu'il avait bien voulu nous remettre.
« Lors du torpillage de la Provence II, le 26 février 1916, nous avons pu étudier de près les manifestations de l'émotion, immédiatement après l'accident et en dehors de tout état commotionnel. Nous avons vu les phénomènes pithiatiques n'apparaître que plus tard, au moment où les « rescapés » étaient en sécurité. Ces phénomènes ont cédé à une thérapeutique énergique immédiatement appliquée. ; ils n'ont pas reparu pendant les huit jours qui ont suivi l'accident.
« Pour la clarté de l'exposition, nous distinguerons quatre périodes dans les faits observés :
« 1° à bord, immédiatement après le torpillage, pendant les 17 minutes qui ont séparé l'explosion de la torpille de la disparition complète du navire (période d'émotion pure);
« 2° immersion de 18 heures, dont une nuit entière, accrochés à un radeau (période d'émotion et de souffrance physique : froid);
« 3° à bord du torpilleur qui est venu nous secourir le lendemain (période de phénomènes pithiatiques et de thérapeutique) ;
« 4° en rade de Milo, à bord des divers navires sur lesquels nous étions répartis, pendant les huit jours qui ont précédé notre mise en route (période de retour à la vie normale).
« 1° A bord. Période d'émotion pure. — Je me trouvais à 15 heures en train de lire dans le salon, lorsque j'entends une faible explosion (analogue à celle que produit un 77 à 300 mètres) ; je sens un léger ébranlement des tôles, comme si le bateau talonnait sur une roche ; les machines stoppent immédiatement. Je monte sur le pont; les escaliers sont encombrés d'une foule muette et anxieuse. Sur le pont, je rencontre un officier de marine, passager, revêtu de sa ceinture; il est calme, mais il est livide et il me dit : « Nous avons notre torpille ; nous sommes fichus. » Je désire alors redescendre dans ma cabine pour chercher mon argent : impossible ; la foule des hommes de troupe a complètement bloqué escaliers et corridors ; la nouvelle s'est répandue : « Nous sommes torpillés. •> L'affolement commence environ 5 minutes après le torpillage, alors que le bateau, à peine enfoncé à l'arrière, semble immobile et parait devoir supporter son avarie. Cet affolement demeure silencieux. Pas de cris, seulement quelques râles de gens étouffés ou étranglés dans la presse des escaliers. Des hommes, frappés de stupeur, immobiles sur le pont, la plupart très agités, se livrent à des actes déraisonnables : certains s'entassent dans des
embarcations sur le pont, sans essayer de les meltre à la mer; d'autres montent dans les haubans de la mâture; d'autres encore tirent des coups de revolver et des coups de fusil en l'air. Je m'approche d'un officier du bord qui, le regard fixe déchargeait son revolver dans la mer et je lui demande s'il a des « ordres ». Il paraît sortir d'un rêve et me répond : « Des ordres, pourquoi? Nous sommes fichus. — Alors, pourquoi tirez-vous des coups de revolver? — C'est pour enrayer la panique. »
« Au bout de quelques minutes, les coups de feu prennent une autre signification : un officier d'infanterie se tire un coup de revolver dans la tête ; cet exemple est bientôt suivi par plusieurs hommes et j'assiste à une véritable épidémie de suicide. Beaucoup d'hommes se précipitent dans la mer du haut du pont, à l'avant qui, relevé, domine la surface de l'eau de plus de 20 mètres. Dans cette foule aflolée, pas un seul phénomène pithiatique, ni crises, ni convulsions, ni paralysies, ni aboiements; presque tous gardent le silence; mais pas de mutisme; ils répondent fort bien à une question directe, précise. A côté des affolés, quelques officiers, marins et hommes de troupe conservent un sang-froid complet, s'efforçant, mais en vain, de mettre à la mer les embarcations où la foule s'est entassée, jetant à l'eau tout ce qui est flottable.
« A 15 heures 15, l'arrière du bâtiment commence à s'enfoncer: je redoute la chute des mâts et le cône d'aspiration que produira le navire en coulaut; je descends jusqu'au niveau de leau à l'arrière immergé, et je gagne à la nage un petit radeau qui flottait vide à quelques centaines de mètres du bord. A 15 heures 17 (malgré l'immersion, ma montre ne s'était par arrêtée), il n'y avait plus sur l'eau que des épaves, des nageurs et des noyés.
« 2° Sur le radeau. Période d'émotion et de souffrance physique : froid. — Arrivé le premier sur le radeau, je suis bientôt rejoint par deux autres nageurs; nous nous efforçons aussitôt de recueillir le plus possible de camarades, si bien qu'au bout de quelques minutes nous sommes 17 accrochés à ce radeau à claire-voie, mesurant moins de 3 m. 50 sur 1 m. 50. Il fait très froid (pas plus de 7° à 8° C); l'eau paraît plus chaude; mais nous sommes couverts d;eau à chaque lame et la macération de la peau devient très pénible à la longue. Plusieurs de mes compagnons s'étaient mis nus pour mieux nager. Nous partageons nos vêtements avec eux.
Au début, manifestations isolées de désespoir et d'indiscipline; je suis le seul officier du petit groupe : « Nous sommes perdus; c'est triste de mourir ainsi. » « Ici, il n'y a plus de galons; chacun pour sa peau. » Au bout d'une heure environ, les choses sont remises au point. On a repris confiance. On suit les indications du « Toubib » qui a vu « de bien plus mauvais tabacs », qui s'en tire toujours, et qui est sur qu'on s'en tirera encore cette fois. Je panse un nez cassé et je recueille divers objets flottants : des pommes, un pain, une gourde à moitié pleine de vin, des signaux Cosson, un aviron. Sur mon conseil, les aliments sont gardés en réserve pour les secondes vingt-quatre heures. Nous changeons de place fréquemment pour ne pas ankyloser nos articulations; ceux qui sont au centre du radeau et qui n'ont pas besoin de se cramponner aussi énergiquement que les autres, frottent leurs voisins et les
frappent dans le dos. Au milieu de la nuit, un Martiniquais se dit perdu; il commence des lamentations religieuses, il voit le ciel, il recommande son àme à la vierge et aux saints et il commence à pleurer. Ses voisins paraissent impressionnés. Je lui enjoins de prier intérieurement. Comme il n'obéit pas, je le prends par les poignets et je fais mine de le jeter à l'eau; il se tait. Un récit marocain grossier et plaisant rétablit le moral un instant ébranlé par cet incident; on rit.
« Pendant les 18 heures de radeau, je n'ai observé aucun phénomène pithiatique. Aucun de mes hommes (marins, chauffeurs, coloniaux) n'est mort. Dans les jours suivants, aucun n'a présenté de troubles nerveux.
3° Sur le torpilleur. Période de phénomènes pithiatiques et de thérapeutique. — Le sauvetage commence vers 7 heures du matin; il est extrêmement long et difficile, en raison d'une forte houle. Nous sommes recueillis vers 9 heures. Je vais voir les rescapés recueillis avant nous. Quelques-uns sont blessés (violences pendant les derniers instants de la Provence, chute d'agrès). L'un a même une fracture de cuisse: je lui fais un appareil de fortune. Plusieurs présentent des phénomènes névropathiques ou pithialiques : quadriplégie, paraplégie, mutisme, ricanements incessants, pleurs spasmodiques, gémissements, hoquets, aboiements, tremblements allant jusqu'aux mouvements spasmodiques des membres supérieurs, mais pas de grandes crises convulsives. Je fais descendre les malades dans la chambre des mécaniciens, située près des machines, et dans laquelle la température est très élevée. Le nombre de mes clients augmente à mesure qu'arrivent de nouveaux rescapés, si bien que, sur les 600 naufragés recueillis par notre torpilleur, j'ai observé 30 à 40 sujets présentant des troubles nerveux.
« La thérapeutique est simple : mis entièrement nus dans la salle surchauffée, ils sont frottés énergiquement avec un gant de crin imbibé d'alcool par deux vigoureux marins: une fois réchauffés extérieurement et intérieurement (tafia), je les prends successivement et je les flagelle de plus en plus fort, jusqu'à ce que les troubles aient disparu, en ne cessant de leur dire des paroles aimables et de m'extasier sur la rapidité de la guérison. Aucun n'a résisté plus de 10 minutes ; beaucoup ont été guéris par contagion, en voyant traiter les autres. La plupart m'ont manifesté immédiatement et pendant les jours suivants une vive reconnaissance.
« J'estime que le froid, qui a causé un grand nombre de décès sur beaucoup de radeaux, a joué un rôle dans les phénomènes de contracture qui, dans plusieurs cas ont été suffisamment intenses pour empêcher la manifestation du moindre réflexe tendineux des membres atteints. Dans un cas de contracture des membres inférieurs, le réflexe plantaire fut impossible à obtenir pendant plusieurs minutes; puis, il se produisit normalement.
« 4° En rade de Milo. Période de retour à la vie normale. — Conduit à Milo, j'y ai séjourné pendant environ une semaine après l'accident, avant d'être rapatrié. Pendant ce temps, j'ai vu, à plusieurs reprises, mes clients du torpilleur; aucun ne présentait de manifestation morbide du système nerveux. 11 est probable que si, au moment de leurs
manifestations névropathiques, ces sujets avaient été couchés dans des lits et entourés de soins féminins, délicats et admiratifs, les résultats thérapeutiques auraient été tout différents. »
Gomme le remarque Glimet, les observations faites à bord de la Provence II, dans la première phase de la catastrophe, sont particulièrement intéressantes pour qui veut apprécier le rôle de Témotion dans la genèse des troubles nerveux. L'émotion-choc devait atteindre là son maximum d'intensité et elle entrait en jeu sans qu'à la secousse psychique vint s'ajouter aucune commotion physique; son champ d'action était ainsi plus facile à délimiter. Or. au milieu des désordres mentaux qui ont surgi dans ces circonstances, aucun trouble pithiatique ne s'est alors manifesté.
Ajoutons encore que l'un de nous fît partie, pendant les huit premiers mois de la campagne, d'une ambulance divisionnaire. Tous les blessés et tous les soldats malades du secteur correspondant passaient par cette ambulance, dite de triage, qui fonctionna dans une zone comprise entre 3 et 6 kilomètres de la ligne de feu, en Alsace d'abord, aux environs de Saint-Dié ensuite, dans la Somme enfin. Il ne constata, ni dans l'élément militaire, ni dans l'élément civil, de cas d'hystérie pas plus pendant la période du recul, qu'au moment de l'exode de la population qui, effrayée des premiers effets du bombardement de Saint-Dié, s'éloignait en toute hâte et qui défila pendant plusieurs heures devant l'ambulance. Il n'en vit pas non plus lorsque l'ambulance fut bombardée à son tour. Cette dernière circonstance mérite d'être relatée avec quelques détails, car elle eût pu paraître a priori particulièrement propice à la genèse d'accidents hystériques. C'était le 28 août 1914 ; les ambulances 1/14 et 3/14 venaient de s'installer côte à côte à la Burgonce après une période de dix jours de recul incessant qui avait fortement démoralisé les hommes. Tout d'un coup, les obus de gros calibre qui jusque-là tombaient à 1 kilomètre ou à 1 500 mètres environ, tombèrent plus près et finirent par atteindre l'ambulance. Le bombardement ne dura qu'une heure; toutefois, sur un effectif de 40 hommes, l'une des ambulances eut 7 blessés et 12 tués. Ces derniers étaient à peine reconnaissables : chez plusieurs le tronc était séparé des membres qui avaient été arrachés et projetés à distance. Les effets de ce bombardement avaient fortement frappé l'esprit des survivants, d'autant plus qu'il s'agissait non de combattants mais d'infirmiers pour qui ce douloureux épisode était inattendu et constituait le baptême du feu. Et
cependant, ni ce jour-là, ni pendant les semaines consécutives aucun d'eux ne présenta de manifestation hystérique.
Il eut toutefois l'occasion de voir deux sujets atteints d'accidents hystériques mais ce fut, pendant une période relativement calme, dans une troupe au cantonnement de repos. Dans une communication qu'il fit avec le médecin-major Plisson, au cours d'une réunion médicale de la 2e armée, en mars 1915, il attira l'attention de ses collègues sur l'extrême rareté des accidents hystériques observés à l'avant, en rapprochant cette constatation de celles qui avaient été faites avant la guerre (observations dans les hôpitaux, enquête sur le tremblement de terre de Messine, voir p. 25). Cette communication ne provoqua pas de remarques qui fussent en contradiction avec cette donnée.
Il est important de noter qu'aucun fait n'a été opposé aux témoignages sus-mentionnés. Ainsi donc, à l'avant, dans les conditions susceptibles de déterminer les émotions les plus violentes, on constate des troubles émotifs divers, mais on ne voit pas se développer d'accidents hystériques à l'occasion de l'émotion \.
Les résultats des observations sont tout différents dès qu'on s'éloigne de la ligne de feu. A 15 ou 20 kilomètres des premières lignes, dans les formations sanitaires de la zone des étapes, les accidents pithiatiques sont par contre fréquents. C'est ce qui a motivé la création de Centres de neurologië^ile l'avant, spécialement destinés à retenir les sujets atteints de désordres de cette nature afin de les soumettre immédiatement à la psychothérapie dont les effets sont d'autant plus rapides qu'elle est moins tardive.
Les accidents pithiatiques sont plus fréquents encore dans les Centres de neurologie de l'arrière, chez les soldats qui ont séjourné pendant de longs mois dans des formations hospitalières diverses, mais d'un Centre à l'autre leur nombre varie dans de notables proportions.
1. Les renseignements fournis par d'autres médecins de l'avant, avec lesquels nous avons eu l'occasion de nous entretenir de cette question, ont été tous concordants; c'est ainsi par exemple que le médecin-major L. Lévv et Oct. Monod, qui ont fait partie d'ambulances divisionnaires fonctionnant près de la ligne de feu, nous ont déclaré qu'ils n'ont pas observé d'accidents hystéri formes.
Étant donné le moment où apparaissent ces accidents, on n'est pas en droit d'éliminer la suggestion dont l'intervention est d'autant plus vraisemblable que, chez les hommes secoués par de grandes émotions, on trouve souvent un état de suggestibilité anormale liée à un syndrome confusionnel léger. C'est ce qu'a fait ressortir Georges Dumas, expert psychiatrique à la lre armée, dans une très remarquable analyse de l'état mental de rémotionné [100] :
Tous les grands émolionnés et tous les commotionnés, ou presque tous, quand on les examine dans leur intelligence, leur mémoire, leur imagination, présentent des troubles mentaux caractéristiques. Chez quelques-uns, ces troubles sont très marqués; on observe alors de l'obtusion, de la dysmnésie d'évocation et surtout de fixation, assez souvent du délire onirique^ c'est-à-dire des symptômes très nets et très accusés de confusion mentale. Chez lès autres, on retrouve les mêmes symptômes beaucoup moins accusés et réduits d'ordinaire aune certaine difficulté dans la compréhension et dans la fixation; on est ainsi amené à conclure que le syndrome confusionnel existe à des degrés divers chez la plupart des grands émotionnés et des commotionnés qui nous arrivent du front...
Ces constatations ont déjà de l'intérêt par elles-mêmes, mais elles en ont plus encore quand on essaie d'expliquer par l'état d'esprit des malades les accidents nerveux qu'ils présentent souvent. Le caractère pithiatique d'un très grand nombre d'accidents n'est ni contestable ni contesté et la pathogéuie de ces accidents m'a paru presque toujours liée à un état de confusion légère. Cette confusion légère dont j'ai dit les caractères mentaux se traduit aussi par une suggestibilité particulière, une absence d'initiative, une tendance à s'exagérer toutes les difficultés de l'effort et à les transformer en accidents permanents. Le malade qui n'a pas perdu la conscience de lui-même ou qui commence à la retrouver fait alors, avec facilité, des auto-suggestions négatives dans l'exercice de ses diverses fonctions et, pour peu qu'il y rencontre un obstacle, il s'imagine qu'il est muet, paralysé, sourd...
Il y aurait ainsi à tenir compte, dans les explications pithiatiques dont les accidents nerveux de nos malades peuvent être l'objet, d'un moyen terme qui s'intercale entre le shock initial et les accidents, et ce moyen^terme serait la confusion mentale légère qui permet au malade l'exercice d'une activité fonctionnelle où il court le risque de s'autosuggestionner facilement. On peut soupçonner ou même constater cet état confusionnel intercalaire dans beaucoup d'observations publiées il y a longtemps et dans lesquelles les auteurs n'attachaient d'importance qu'à l'émotion, au shock nerveux et aux accidents hystériques qui suivaient. 11 y a des chances pour que, dans certains cas, l'état confusionnel ait passé inaperçu.
Les violentes émotions, on le voit, préparent le terrain et prédisposent aux accidents hystériques. Elles exaltent la sug-
gestibilité en affaiblissant le sens critique et en développant parfois de véritables états de confusion mentale légère. Les faits de guerre ont confirmé à cet égard l'opinion formulée par l'un de nous : « J'admets très volontiers, disait-il au cours de la discussion sur l'émotion [55], qu'une secousse morale, en affaiblissant le sens critique, puisse augmenter chez celui qui l'a subie la suggestibilité ». Et Dupré disait de même au cours de cette discussion : « L'émotion, étant un élément de dislocation de la personnalité, favorise la suggestion. »
Mais les manifestations hystériques qui sont la conséquence de ce nouvel état d'esprit n'apparaissent pas au moment du choc émotif. Les observations saisissantes que nous venons de relater viennent confirmer ce fait qui résultait déjà des observations recueillies avant la guerre. Entre le choc émotif et l'apparition des accidents pithiatiques il y a une phase intervallaire parfois assez longue, que Charcot dénommait phase de méditation, pendant laquelle l'auto-suggestion et l'hétéro-suggestion ont tout le loisir d'intervenir.
A l'appui de l'idée contraire, d'après laquelle des accidents hystériques pourraient être déterminés uniquement par l'émotion, on ne saurait retenir que les faits où le trouble aurait succédé, sans solution de continuité, au choc moral. L'étude des accidents hystériques observés en neurologie de guerre n'a permis de constater aucun cas de cet ordre qui fût probant.
Quant à l'opinion de Dejerine [55] qui attribuait autrefois l'absence d'accidents névropathiques, chez les soldats qui ont affronté la mort de près et vu tomber à côté d'eux leurs camarades, à la nature de l'émotion qui est pour ainsi dire prévue d'avance, elle nous paraît bien difficilement soutenable. Etant donné la portée de l'artillerie lourde, la puissance des obus de gros calibre qui viennent on ne sait d'où, éclatent inopinément parfois en plein cantonnement de repos et dont les effets sont comparables à ceux d'une explosion de grisou, comment serait-il possible d'admettre que les émotions qui en résultent ne constituent pas des émotionschoc dans la plus forte acception du mot?
L'émotion seule, on le voit, n'est pas capable de déterminer des accidents hystériques.
Nous avons même soutenu autrefois que ces accidents disparaissent infailliblement, sous l'influence d'une émotion profonde. Dans les publications de ces deux dernières années nous
n'avons trouvé qu'une observation, recueillie par Cbartier [90], qui pût sembler en opposition avec cette manière de voir. Il s'agit d'un cas de paralysie de la main, sans aucun signe dénotant l'existence d'une lésion des centres nerveux ou des nerfs périphériques, et que l'auteur rattache à l'hystérie. Dans des circonstances dramatiques, an moment où le blessé, qui avait tenté de se suicider en se jetant à l'eau, était en danger de mort, Ghartier put constater que la main paralysée n'exécutait aucun mouvement. Cette observation serait démonstrative si le diagnostic d'hystérie était incontestable ; mais rien n'est moins certain. 11 est à remarquer, en effet, que cette paralysie s'était développée consécutivement à une plaie par balle, qu'elle s'associait à un léger état de contracture et que les résultats de la psychothérapie furent très incomplets. Pour toutes ces raisons on est autorisé à penser que les troubles moteurs étaient au moins en partie d'ordre réflexe. Or, les troubles de ce genre ne subissent guère plus les influences psychiques que ceux qui sont liés aux lésions des centres ou des troncs nerveux. Aucun des caractères signalés dans l'observation ne permet d'écarter ce diagnostic qui n'a même pas été envisagé.
Ainsi donc, aucun fait ne vient contredire jusqu'ici ce que nous disions, à savoir que les accidents hystériques et les émotions violentes sont incompatibles.
Rôle du traumatisme et concept de l'hystéro -traumatisme. — C'est en 1886 que Charcot attira l'attention sur le rôle du traumatisme dans la genèse des accidents d'hystérie locale; cette conception fut défendue et développée par ses élèves, en particulier par Bouveret [13] et par Blum [23]. Jusqu'à cette époque les troubles nerveux de cet ordre (railwayspine, railway-brain) étaient considérés, sans discussion, comme des accidents organiques, conformément à l'opinion exprimée par Erichsen en 1866.
L'idée d'hystéro-traumatisme était très féconde et les événements récents ont bien montré la fréquence avec laquelle un traumatisme provoque l'éclosion de manifestations pithialiques. Il n'en est pas moins vrai que l'on a souvent rattaché à l'hystéro-traumatisme des accidents nerveux de tout autre nature. C'est ainsi qu'au début de la guerre on paraissait avoir oublié complètement l'existence de ces paralysies amyotrophiques et de ces contractures dites réflexes qui avaient été si bien décrites
par Gharcot et par Vuipian. Toute paralysie ou toute contracture ne présentant aucun des signes des affections organiques classées était, sans hésitation, portée à l'actif de l'hystéro-traumatisme. On ne saurait donc accepter sans réserves tous les faits qui ont été publiés sous ce nom. C'est un point sur lequel il nous faudra revenir à plusieurs reprises.
Recherchons maintenant par quel mécanisme les traumatismes et notamment les traumatismes de guerre peuvent déterminer des accidents hystériques.
S'agit-il d'un traumatisme local (plaie par balle, plaie par éclat d'obus, contusion), la question est relativement simple : les douleurs, les troubles de motilité plus ou moins durables qui en résultent sont le point de départ d'un travail d'auto-suggestion. Si minime soit-elle, cette épine organique vient amorcer pour ainsi dire les manifestations hystériques qui se cantonnent dans la région iraumatisée et qui survivent le plus souvent à leur cause occasionnelle.
S'agit-il de cette autre variété de traumatisme que constituent les commotions par éclatement d'obus de gros calibre, de minenwerfer et de mines souterraines, la question est plus complexe. Et d'abord on peut discuter sur la nature même des troubles nerveux qui se développent en pareil cas [100]. Si, par exemple, Roussy estime que l'action des explosifs à distance ne provoque que d'une façon exceptionnelle des lésions organiques, Guillain soutient au contraire que les troubles organiques du névraxe sont en pareil cas fréquents. Le premier est d'avis que les troubles nerveux qui en résultent « doivent dans l'immense majorité des cas être rangés dans le groupe des accidents dits hystériques ou pithiatiques » tandis que le second, au cours de la discussion de la Société de Neurologie consacrée à l'étude des commotions par éclatement d'obus, émet l'opinion suivante : « c'est à tort que beaucoup de malades sont considérés comme pithiatiques, hystériques, exagérateurs ou simulateurs ».
Entre ces deux opinions extrêmes se place celle qu'exprime Claude : « Ce que nous observons le plus souvent, dans la zone de l'intérieur, dit-il, ce sont des états psycho-névropathiques et les lésions organiques en foyer constituent l'exception; mais en raison de la fréquence assez grande des modifications du liquide céphalo-rachidien et surtout des variations de tension de celui-ci, il est possible que les troubles fonctionnels observés
soient entretenus pas des modifications légères dans la constitution et la circulation du liquide céphalo-rachidien. »
Les associations hystéro-organiques nous paraissent en effet communes à la suite de traumatismes de ce genre. La réalité d'une lésion organique est parfois indiscutable, même dans des cas où l'efficacité remarquable de la contre-suggestion vient apporter la preuve de la nature pithiatique des troubles nerveux constatés. Le fait esl nettement mis en évidence par l'observation suivante (Leriche et Froment) :
Sous l'influence de la commotion produite par l'éclatement d'une torpille aérienne, un soldat tombe et perd connaissance. Il est transporté à l'ambulance, puis à l'hôpital d'évacuation, dans le coma. Le coma cesse 48 heures après le début des accidents, mais le blessé est atteint de mutisme complet et de contracture des membres inférieurs. La ponction lombaire donne issue à un liquide franchement hémorragique. Cependant, à un examen attentif, la contracture se présente avec tous les caractères d'une contracture d'ordre psychique; on parvient à la faire disparaître en quelques instants par contre-suggestion et à faire marcher le malade. Au cours d'une deuxième rachicenthèse le sujet est pris d'un spasme du membre supérieur dont on obtient aussi la disparition immédiate par la seule persuasion. Dans la nuit qui suit cet examen, le malade, au cours d'un rêve, se met à parler et à partir de ce moment il est guéri de son mutisme. Enfin un mois après il est évacué sur un Centre neurologique où il est de nouveau examiné par l'un de nous pour des troubles de motilité, rappelant la chorée rythmique, qui cèdent rapidement lorsqu'on lui a assuré que ces accidents sont bénins. Au bout de quelques jours, le sujet se montre impatient de quitter l'hôpital; il se déclare complètement guéri et demande à retourner au front. Il est intéressant de noter qu'il s'agissait d'un sujet vigoureux, bien équilibré, exempt de toute tare névropathique et qui n'était pas alcoolique. La nature pithiatique des accidents était tellement évidente, tellement indiscutable que l'on n'aurait pas hésité, semble-t-il, si l'on n'avait pas pratiqué une ponction lombaire, à admettre que l'on était en présence d'un cas d'hystérie pure. Et cependant, les conditions dans lesquelles s'est fait cet examen permettent d'affirmer la réalité d'une hémorragie centrale. — ■ Dans d'autres faits rien n'autorise à admettre l'existence d'une lésion concomitante et le traumatisme semble avoir provoqué uniquement des désordres pithiatiques.
Que la commotion physique produite par éclatement d'obus ail déterminé ou non des lésions du système nerveux, il y a tout lieu d'admettre qu'elle peut, aussi bien que la commotion psychique, que l'émotion, augmenter la suggestibilité et être ainsi l'origine de troubles hystériques. Ceux-ci varieront quant à leur forme, leur intensité, leur localisation, suivant les sensations causées par le choc même et les circonstances diverses dans lesquelles les malades seront placés.
Mais il est essentiel, nous le répétons, et Ton se rendra mieux compte du bien-fondé de cette remarque après avoir lu les chapitres que nous consacrons aux phénomènes nerveux d'ordre réflexe, de ne pas attribuer à l'hystérie tous les troubles consécutifs au traumatisme et indépendants de toute lésion des centres ou des troncs nerveux. Si exacte que soit la notion de l'hystérotraumatisme, on en fait parfois abus en neurologie de guerre.
Rôle de la suggestion. — Nous rappelons que, dans notre conception, la suggestion joue le rôle essentiel dans la genèse des manifestations hystériques : celles-ci font défaut ou sont très rares dans les circonstances qui ne sont pas favorables à la suggestion; elles sont très communes dans les conjonctures contraires; leur fréquence, leur intensité et leur durée sont subordonnées aux conditions qui sont propres à faire naître et à entretenir la suggestion.
Quelques neurologistes se sont crus cependant en droit d'affirmer que, dans certains cas d'hystérie observés pendant la guerre, la suggestion n'avait pu intervenir. Pour le démontrer, ils se contentaient de mentionner l'absence de tout examen médical antérieur et d'indiquer qu'ils avaient pris toutes les précautions requises pour éviter la suggestion médicale. Mais une pareille argumentation a pour défaut de ne tenir aucun compte des autres modes d'hétéro-suggestion et de l'auto-suggestion. On nous accordera que dans les circonstances présentes, étant donné ce qu'ils voient, ce qu'ils ont entendu dire ou ce qu'ils croient savoir de l'effet des diverses blessures de guerre, les sujets auxquels on a affaire ont été presque inévitablement exposés à des suggestions de tous ordres, dont ils peuvent ne pas être conscients, mais qui, pour être méconnues, n'en sont pas moins efficaces.
Il résulte de tous les faits exposés dans ce chapitre que la neurologie de guerre n'a fourni aucun argument contre l'opinion
SYMPTOMATOLOGÎE 45
que nous avons soutenue. Elle lend même à confirmer l'idée du rôle indispensable de la suggestion : celle-ci détermine l'apparition des accidents hystériques, les façonne et, ainsi que nous le verrons encore, règle leur évolution. L'émotion et le traumatisme ne font que prédisposer aux accidents de cet ordre : ils augmentent la suggestibilité et apportent parfois les éléments d'une auto-suggestion.
SYMPTOMATOLOGIE
Si les manifestations hystériques sont fréquentes en neurologie de guerre, il n'en est pas moins vrai que Ton a continué à décrire sous ce nom, outre des phénomènes pithiatiques, des accidents nerveux qui n'ont pas la suggestion pour origine et que la contre-suggestion est incapable de faire disparaître. Cette confusion est très regrettable car il s'agit de deux ordres de troubles différents quant à leur mode d'évolution, leur pronostic, le traitement qu'il convient de leur appliquer et les décisions médicomilitaires qu'ils comportent.
Nous nous efforcerons donc, par un examen critique des faits publiés pendant ces trois années de guerre, de dégager ce qui appartient en propre à l'hystérie et ce qui lui a été indûment rattaché.
Les manifestations hystériques sont essentiellement polymorphes. Étant le produit de la suggestion, elles se modifient avec les idées en cours et se modèlent sur les conceptions individuelles des malades. Une description complète et détaillée des accidents hystériques observés en neurologie de guerre serait dès lors sans intérêt. Nous les passerons simplement en revue en insistant sur ceux qui sont les plus fréquents, en donnant, chemin faisant, quelques indications pratiques et en nous arrêtant tout particulièrement aux questions qui, étant encore l'objet de controverses, méritent d'être soumises à la discussion.
Stigmates hystériques.
Les constatations faites pendant la guerre sont-elles de nature à nous inciter à reprendre la conception ancienne des stigmates permanents de l'hystérie?
Quelques neurologistes, assez rares d'ailleurs, paraissent
l'admettre. Lentz [66] signale l'existence d'un grand nombre de stigmates hystériques chez les soldats d'un régiment russe qui a pris part à beaucoup de batailles et subi des pertes importantes. Mondino [100] remarque de même que, dans de nombreux cas d'accidents déterminés par des explosions, une « recherche somatique persévérante » lui a toujours permis de^déceler des stigmates hystériques non douteux. Le qualificatif même de « persévérante » appliqué à la recherche de phénomènes subjectifs, tels que le sont les stigmates, autorise à penser que, dans ces investigations, la suggestion médicale est intervenue. Chavigny et Solfier auraient, il est vrai, trouvé les stigmates chez des sujets vierges de tout examen antérieur et bien qu'ils eussent pris toutes les précautions pour éviter la suggestion médicale; mais à cette opinion s'oppose celle d'un très grand nombre de neurologistes qui sont plus que jamais convaincus par les faits de guerre que la notion des stigmates permanents de l'hystérie n'est pas fondée. Pour ce qui concerne les prétendus stigmates oculaires, on verra plus loin au paragraphe « troubles visuels hystériques » (voir p. 62) ce qu'il faut en penser.
Les troubles nerveux qui ont été décrits sous le nom de stigmates apparaissent donc avec une fréquence très variable suivant l'observateur, les sujets observés et les conditions mêmes de l'observation. Il est incontestable en tout cas qu'à l'heure actuelle ces stigmates sont infiniment plus rares qu'autrefois, car les médecins, plus avertis, les créent moins souvent. Mais il est tout naturel qu'ils reparaissent dès que l'on se départit des précautions qu'il convient de prendre dans leur recherche. Il ne suffit pas d'ailleurs, pour établir que les stigmates n'ont pas la suggestion pour cause, de se borner à éliminer la suggestion médicale. D'autres formes d'hétéro-suggestion ou l'auto-suggestion peuvent encore intervenir, il ne faut pas l'oublier. Nous nous sommes déjà suffisamment expliqués à cet égard.
Quelle signification clinique convient-il de leur attribuer? Ils ont exactement le même sens et la même valeur que tous les autres symptômes que la suggestion peut produire et que la contre-suggestion est capable de faire disparaître. Ils constituent bien en eux-mêmes des accidents hystériques (nous ne l'avons jamais contesté) mais, et c'est là le point essentiel sur lequel il convient d'insister, ils ne sauraient en aucun cas nous autoriser à rattacher à l'hystérie les troubles nerveux qui les accompagnent (voir p. 13).
sr.VIP TOMA TOL O G1E 47
Certains pensent, avec Ghavigny [99], qu'en refusant aux dits stigmates les qualités qu'on leur a prêtées autrefois, on court le risque de méconnaître l'hystérie. Nous estimons qu'il est beaucoup plus dangereux d'attacher à ces phénomènes une importance excessive. En effet, en procédant ainsi dans les cas d'associations hystéro-organiques, si communes en neurologie de guerre, on s'expose à ne pas voir l'élément organique- On s'exposerait aussi à un autre risque, celui de méconnaître les nombreux cas de paralysie et de contracture hystériques dans lesquels les stigmates font complètement défaut.
Nous verrons au chapitre consacré au Diagnostic comment on doit procéder, sur quels autres caractères il convient de se fonder, pour établir avec toute la rigueur possible le diagnostic d'hystérie à l'état de pureté ou à l'état d'association.
Crises hystériques.
Les crises hystériques ont été fréquemment observées dans certains Centres. Elle se distinguent déjà des crises épileptiques par l'absence constante des signes objectifs qui impriment leur sceau aux accès épileptiques : cyanose du visage avec lividité des lèvres, hémorragies sous-conjonctivales et piqueté hémorragique sous-cutané, réflexe cutané plantaire en extension. Les autres caractères de la crise comitiale : cri initial, chute brusque, perte complète de connaissance, morsure de la langue, présence d'une écume sanguinolente aux lèvres, émission d'urine, abattement consécutif, tout en étant des éléments précieux de diagnostic, ne sont pas concluants, car ils pourraient être imités consciemment ou inconsciemment. Les attaques hystériques se distinguent encore par la forme qu'elles revêtent, grands mouvements, gesticulations, arc de cercle (voir p. 6), et par cet autre caractère qui est décisif : la possibilité de les reproduire exactement par suggestion et de les faire disparaître immédiatement par contre-suggestion.
Cette épreuve rend de grands services en pratique lorsqu'on n'a pas pu assister à une crise spontanée. Nous y avons recouru très souvent avec succès. Voici comment nous procédons. Nous annonçons d'abord devant le malade que nous allons chercher à reproduire la crise, que c'est indispensable pour que nous soyons en mesure d'indiquer le traitement et d'établir le rapport demandé. Nous ajoutons que l'électricité est à peu près infaillible
en pareil cas, surtout lorsqu'on met les tampons de la machine faradique à telle place bien déterminée. Il n'est pas nécessaire d'employer des courants forts; parfois même nous nous contentons d'appliquer les tampons sans faire passer de courant. Après avoir mis les électrodes en place, nous déclarons que la crise va commencer, que le malade va se débattre et, pour éviter, disons-nous, qu'il ne tombe, nous le faisons étendre à terre ou sur un lit. Habituellement, lorsqu'il s'agit d'hystérie, les effets de la suggestion se manifestent rapidement : les membres se raidissent, le corps se contorsionne et la crise se développe avec des modalités variées suivant les individus. Dès que l'attaque est bien dessinée, nous affirmons que nous avons un moyen infaillible de l'arrêter. Nous appliquons alors les électrodes sur une autre région ou bien encore nous exerçons une pression sur l'abdomen ou sur le tronc en disant d'un ton assuré que dans quelques instants la crise aura cessé. En fait, l'attaque hystérique ainsi provoquée s'arrête et le sujet est aussitôt capable de répondre aux questions posées et de sortir de la salle d'examen.
Il ne faut cependant pas oublier qu'un même individu peut être sujet tantôt à des crises d'hystérie, tantôt à des crises épileptiques; aussi, convient-il d'interroger les infirmiers ou les personnes de l'entourage pour s'assurer que les crises spontanées étaient bien semblables à l'attaque provoquée. S'il en est ainsi, aucun doute ne subsiste plus sur la nature hystérique des crises.
Enfin, il est une dernière remarque que nous croyons devoir faire : le sujet, en pleine attaque d'hystérie et en apparence absolument étranger à tout ce qui se passe autour de lui, entend tout ce qui se dit, comme à l'état normal. Il est donc essentiel d'éviter tout propos susceptible d'être l'origine d'une suggestion.
Troubles de la sensibilité.
Anesthésies hystériques. — Les anesthésies hystériques se présentent sous des aspects variés et n'obéissent pas à des règles bien précises. Elles prennent tantôt la forme dimidiée — nous en avons déjà parlé à propos des stigmates — tantôt la forme segmentaire, tantôt la forme en îlots irréguliers : assez souvent elles imitent les anesthésies du type périphérique que l'on observe si
SYMPTOMATOLOG1E 49
fréquemment à l'heure actuelle. Cette dernière disposition ne reproduit du reste que d'une manière approximative celle des anesthésies liées aux lésions des troncs nerveux.
Ces troubles de sensibilité ne provoquent aucune gêne : on ne voit jamais un sujet qui les présente se brûler comme le fait un blessé atteint d'anesthésie par lésion du cubital ou du médian.
Ils varient souvent d'un instant à l'autre, se modifient suivant ce que suggère consciemment ou inconsciemment l'observateur ; ils s'effacent et tendent à disparaître dès qu'on ne semble plus y prêter attention.
Voici comment il convient, à notre avis, de procéder dans ces examens de la sensibilité qui sont toujours assez délicats. Tout d'abord, il est bon de placer un bandeau -sur les yeux du sujet que l'on observe et d'éviter soigneusement de l'influencer par les questions que l'on pose. Il faut se garder de lui demander s'il sent aussi bien dans une région que dans une autre, et s'abstenir de toute réflexion susceptible de lui suggérer l'idée que sa sensibilité pourrait être affaiblie. Le mieux est de lui dire simplement avant de commencer : « Faites bien attention et aussitôt que vous sentirez que je vous touche, prévenez-moi. » Souvent même nous faisons appel à l'amour-propre du malade : nous disons aux élèves, de manière à être entendu de lui, qu'à en juger par sa mine il doit être intelligent et qu'il nous renseignera vraisemblablement d'une manière précise. Nous touchons alors très superficiellement les diverses parties du corps, nous pinçons la peau, nous la piquons, nous exerçons des pressions avec le doigt, nous fléchissons et nous étendons les divers segments des membres, nous écartons les doigts du malade, nous les croisons les uns sur les autres, nous faisons palper des objets divers, ronds, cubiques, cylindriques, sphériques, ovalaires, nous appliquons sur les téguments des corps chauds et des corps froids. Tout cela est fait tantôt à gauche, tantôt à droite, tantôt à l'extrémité, tantôt à la racine de chaque membre, sans que la recherche semble obéir à aucune idée préconçue, à aucune règle apparente. Si le sujet ne dit pas spontanément ce qu'il sent, nous nous contentons de lui demander : « Que sentez-vous maintenant? Qu'est-ce que je fais? »
11 est capital de chercher à dérouter le sujet, de procéder comme si l'on voulait le prendre en flagrant délit de contradiction, sans que cette manière de procéder implique en aucune façon le soupçon de simulation. Il faut aussi noter avec soin tous les
Babinski et Froment. 4
mouvements, tous les gestes que provoquent par surprise la piqûre, le pincement, l'application d'un corps chaud ou d'un corps froid sur une région prétendue anesthésiée.
Lorsque l'on prend bien ces précautions pour éviter toute suggestion et toute supercherie consciente ou snb-consciente, on se convainc de la rareté et de l'instabilité de l'aneslhésie hystérique. Lasègue, dans une note inédite dont on doit la connaissance à son petit-fils Cesbron [54], s'exprimait ainsi : « Il est d'expérience que les hystériques non encore éclairés par les investigations du médecin ne font pas mention del'anestbésie. J'ai examiné avec soin, ajoutait-il, un grand nombre de sujets affectés d'hystérie et je les ai sollicités avec de vives instances de ne rien omettre des incommodités qu'ils éprouvaient et je n'en ai jamais rencontré un qui fit spontanément figurer l'anesthésie parmi les accidents dont il avait à se plaindre. Il en est tout autrement des malades dont on a dirigé l'attention sur cet ordre de phénomènes. Mais lors môme qu'ils ont été ainsi renseignés, combien en trouvet-on qui souffrent réellement et qui se plaignent des désagréments que l'insensibilité leur occasionne. »
C'est certainement grâce aux précautions prises que nous n'avons pas rencontré en neurologie de guerre d'aneslhésie hystérique nettement caractérisée et stable, pas plus que nous n'avons trouvé de stigmates. Ghavigny [99] prétend, au contraire, qu'il s'agit là de troubles très communs qui, à l'heure actuelle, sont habituellement méconnus. L'article dans lequel Ghavigny a soutenu cette opinion a été l'objet, de la part de A. Léii [103], des critiques suivantes :
« Ce n'est pas sans quelque étonnement que nous avons vu certains auteurs, parmi les plus distingués, émettre des théories à allure réactionnaire sur la conception actuelle de l'hystérie. A les en croire, dans la lloraison d'accidents hystéro-traumatiques que nous observons aujourd'hui, nombreux seraient les observateurs qui nieraient les hémianesthésies hystériques, les anesthésies limitées à un membre et autres troubles du même genre : ce seraient des « maladies méconnues » ; les hystériques seraient systématiquement pris pour des simulateurs ou considérés comme atteints d'affections organiques; l'hystérie même serait un syndrome devenu archaïque, tombé en désuétude, passé de mode ; on n'oserait plus porter le diagnostic de troubles hystériques et il n'en serait plus question ni en sémiologie ni au diagnostic différentiel.
SYMPTOMATOLOGIE 51
« Je crois qu'il y a là un jugement sévère sur les partisans des conceptions « actuelles » de l'hystérie, qui comptent aujourd'hui la très grande majorité des maîtres de la neurologie; mais je crois surtout que ce jugement n'est pas très justifié. Nul n'a, si je ne me trompe, nié les anesthésies hystériques et considéré de parti pris les anesthésies hémilatérales ou segmentaires qui ne « font pas leur preuve » comme des signes de simulation ; nul n'a non plus prétendu que le médecin était seul responsable des troubles hystériques et que les sujets « vierges de tout examen préalable » n'en devaient pas présenter de parfaitement authentiques.
« La « doctrine courante », née surtout des travaux de Babinski, loin de nier les troubles hystériques, les considère au contraire comme la conséquence d'une auto ou d'une hétéro-suggestion. Ils ne peuvent reproduire, il est vrai, que ce que la volonté peut produire; mais cela ne signifie aucunement qu'ils soient, en fait, produits par la volonté, et que, par suite, il s'agisse en quoi que ce soit de simulation. Ils peuvent être déterminés par une suggestion médicale, c'est certain; mais ils peuvent l'être aussi par tout autre hétéro-suggestion, par exemple par la vue d'un camarade présentant une paralysie ou une anesthésie, organique ou non. Ils peuvent être produits par la seule auto-suggestion, et Ton conçoit que celle-ci joue souvent un rôle considérable; de la simple fatigue d'un membre à son impotence relative, il n'y a qu'un pas ; de celle-ci à la paralysie et à l'anesthésie, il n'y a encore qu'un pas; et ces pas sont tout petits et bien vite franchis, quoique en toute bonne foi, par les tempéraments névropathiques...
« Les circonstances exceptionnelles actuelles, ajoutait-il, ne me paraissent avoir rien changé à ces conceptions; dans les innombrables cas de troubles purement fonctionnels que j'ai observés depuis le début de la guerre, j'en ai vu un grand nombre où la simulation ne paraissait être aucunement en cause; parmi ceux-ci, je n'en ai pas vu où l'on puisse éliminer l'influence de l'auto ou de l'hétéro-suggestion. »
Quelques-uns nous avaient prêté à tort, en effet, l'idée que nous considérions ces troubles comme une fiction ou comme l'œuvro de la simulation. Nous avons dit, ce qui est bien différent, qu'ils sont le résultat de la suggestion.
Il faut ajouter encore que certaines hémianesthésies organiques peuvent en imposer pour des hémianesthésies de nature hystérique. Des anesthésies reproduisant plus ou moins le type segmentaire peuvent aussi être observées dans le syndrome de
Volkmann, dans les paralysies et contractures d'ordre réflexe (Gougerot et Charpentier [153], Sicard [161] et nous-mêmes [149]). Elles ont été signalées autrefois dans les hémorragies médullaires, les syringomyélies et retrouvées récemment à la période de début des hématomyélies consécutives aux éclatements
d'obus (Froment) [225]. Si Ton considérait les anesthésies répondant à ces types comme étant toujours de nature hystérique, on courrait au-devant de graves erreurs de diagnostic. Ce sont des erreurs de ce genre qui ont sans doute amené quelques neurologistes à attribuer à l'anesthésie hystérique le pouvoir de modifier ou d'abolir la réflectivité cutanée (voir p. 60).
Algies hystériques. — De toutes les algies hystériques, la plus fréquente, à n'en pas douter, est la pseudo-sciatique hystérique, dans laquelle on ne retrouve pas les signes de la sciatique proprement dite : abolition du réflexe achilléen, scoliose, signe de Lasègue (douleur provoquée par la flexion de la cuisse combinée à l'extension de la jambe), signe de Neri (voir Fig.l), signe de Bonnet (douleur provoquée par l'adduction de la cuisse) l.
Fig. 1. — Signe de Neri. chez un sujet atteint de sciatique gauche :
aumoment où le tronc s'incline en avant, le genou se fléchit du côté malade.
Troubles de la motilité.
Paralysies hystériques. — Les paralysies hystériques répondent aux types les plus variés : hémiplégies, paraplégies, monoplégies brachiales ou crurales.
La plus fréquente de toutes ces formes de paralysie semble être
1. A'oir aussi : A. Barré, Signes objectifs des sciatiques vraies, Réun. méd. VIe armée, 4 nov. 1915, Presse méd. 31 janv. 1916. p. 46. V. Neri, Les petits signes électriques de la sciatique, Presse méd., 9 août 1917, p. 466.
SYMPTOMATOLOGtE 53
la paraplégie. Elle se développe le plus souvent à la suite d'une commotion par éclatement d'obus, accompagnée parfois de chute ou d'ensevelissement. Si les causes sus-mentionnées peuvent provoquer une hématomyélie (Jumentié [233], Ravaut [261], Heitz [231], Froment [225], Jean Lépine [241]), les communications de Pierre Marie et de Mme Athanassio Bénisty [71], d'A. Léri [74], de Roussy et Boisseau [108], en France, de Bonhœffer, de Karplus, en Allemagne, dont nous trouvons l'analyse dans la Revue neurologique, ont établi la nature purement névropathique d'un nombre important de paraplégies survenues dans ces conditions. Laurent avait déjà observé pendant la guerre des Balkans des faits du même ordre ; il y a tout lieu de penser que plusieurs de ces cas, dans lesquels la guérison a été obtenue rapidement, se rapportaient à l'hystérie. Mais celle-ci n'est pas toujours alors seule en cause : l'existence de troubles sphinctériens, d'ailleurs passagers, certaines modifications du liquide céphalo-rachidien permettent parfois, alors même que la contre-suggestion est nettement efficace, de reconnaître qu'il y a eu, à l'origine, de véritables désordres organiques sur lesquels se sont greffés des accidents pithiatiques qui survivent à ceux-ci.
On observe aussi des monoplégies brachiales ou crurales totales et assez souvent encore des troubles moteurs simulant plus ou moins grossièrement des paralysies du plexus brachial ou des paralysies radiales.
L'astasie-abasie, simple ou trépidante, avec les caractères classiques, ou d'autres formes de paralysies systématiques (voir p. 7), ne sont pas rares en neurologie de guerre.
Nous n'indiquerons pas ici les signes qui permettent de distinguer ces diverses variétés de paralysies hystériques d'avec les paralysies organiques. Nous étudierons longuement cette question au chapitre consacré au Diagnostic.
Contractures hystériques. — Les contractures hystériques, du moins celles qui sont pures, tout en étant fréquentes, le sont moins qu'on ne le pensait pendant les premiers mois de la guerre. On attribuait alors à l'hystérie toutes les contractures qui, ainsi que nous l'avons montré depuis, doivent être rangées parmi les troubles nerveux d'ordre réflexe, que le trouble moteur réflexe fût seul en cause ou qu'il s'agît d'une association hystéro-réflexe.
On observe cependant à la suite des blessures de guerre un assez grand nombre de contractures hystériques pures authenti-
ques qui guérissent rapidement et complètement par contre-suggestion. Au membre supérieur elles donnent lieu notamment à des griffes, à des attitudes en flexion de^ l'avant-bras sur le bras ; au membre inférieur à des attitudes en extension ou en flexion de la jambe sur la cuisse et à des pieds bols. On peut observer des déformations rappelant celles que présentent les contractures réflexes, par exemple certaines formes de mains figées qui sont pithiatiques ; mais il s1agit toujours en pareil cas de déformations susceptibles d'être reproduites par la volonté. Le grand nombre de faits de ce genre qui ont surgi dans certaines régions donné à penser que la contagion a dû intervenir dans leur genèse. En réalité, le diagnostic de contracture hystérique pure se fonde principalement sur l'absence des signes objectifs qui appartiennent en propre aux contractures organiques ou aux contractures réflexes et que la volonté ne peut reproduire.
On admettait, il est vrai, autrefois que les contractures hystériques et les contractures hypnotiques, ce qui est tout un, se distinguaient nettement des pseudo-contractures volontaires. Cherchait-on à corriger l'attitude vicieuse, on ne constatait pas, prétendait-on, les reprises et les saccades qui existent toujours dans ce dernier cas. Quelques auteurs ont même soutenu que les contractures hystériques pouvaient se maintenir dans le sommeil naturel. Mais aucune des observations qui avaient été apportées autrefois à l'appui de cette conception n'avait réuni les caractères d'authenticité désirables.
Que nous apprend à cet égard la neurologie de guerre? Dans tous les cas de contracture hystérique qu'il nous a été donné d'observer et qui ont fait leurs preuves, il s'agissait d'états rappelant en tous points des contractions volontaires. Cherchait-on à les vaincre, on notait l'existence de reprises, de saccades, d'intermittences, de variations dans l'attitude, d'autant plus fréquentes et plus accentuées que la fatigue du malade augmentait sous l'influence des exercices auxquels il était soumis. En outre, si après avoir soigneusement détourné l'attention du sujet, on saisissait à Timproviste le membre contracture, on parvenait souvent, sans aucun effort, à vaincre une contracture qui un instant auparavant résistait aux plus vigoureuses tractions.
D'autres observateurs ont été frappés par ces mêmes particularités. Voici en effet l'opinion qu'exprimait A. Souques [72] : « La contracture ou pseudo-contracture névropathique n'est accompagnée d'aucun trouble ni de la sensibilité superficielle ou pro-
SYMPT0MÀT0L0G1E 55
fonde, ni de la réflectivité, ni de la vaso-molricité. Aucun signe clinique ne permet de les distinguer des contractions voulues. Leur localisation est bien en rapport grossier avec le siège de la blessure, mais l'attitude vicieuse est le plus souvent en rapport non avec la physiologie, mais bien avec les conceptions personnelles du blessé. » Dans une thèse faite sous l'inspiration de Roussy, Mme Grutzhaendler-Judelson [77] écrivait à propos des contractures hystériques : « On peut rencontrer toutes sortes de griffes, aussi bien celles qui rappellent une griffe par lésion périphérique nerveuse que d'autres tout à fait illogiques. Un de leurs caractères est de disparaître pendant le sommeil, tandis qu'une griffe organique persiste. »
Sur ce dernier point l'accord n'est pas encore établi. G. Ballet [84] a imaginé un dispositif dont l'emploi lui aurait permis pensait-il de résoudre la question en litige. Voici comment il procéda dans un cas où il avait porté le diagnostic de contracture hystérique : « J'ai placé, dit-il, le long de la face interne de la jambe et du pied une bande de papier à timbres-poste. Grâce au pointillé qui sépare les différents rectangles constitutifs de la bande, celle-ci est incapable de résister à une traction même légère. Il était donc évident que si, au cours de la nuit, le pied placé en adduction forcée revenait, même d'une façon très incomplète, à une attitude normale ou voisine de la normale, la bande se romprait/. D'autre part, il est invraisemblable qu'un malade, qui d'ailleurs ne se plaint pas d'insomnie, reste toute la nuit sans sommeil, surtout si, comme nous l'avons fait, on facilite celui-ci en administrant 0 gr. 40 de véronal. On peut donc admettre que l'intégrité de la bande de papier au malin est la démonstration de la persistance de la contracture pendant le sommeil : or, dans notre cas, la bande ne s'est pas rompue... Le fait que je viens de rapporter, conclut-il, concourt donc à démontrer que certaines contractures hystériques au moins persistent durant le sommeil normal. » D'autres observations du même ordre ont été rapportées par Sollier [89].
Ces faits sont-ils vraiment démonstratifs? Ainsi que nous l'avions nettement spécifié autrefois, il est essenliel d'éliminer du débat tous les cas dans lesquels des rétractions fibro-tendineuses s'associent à la contracture. Seul, l'examen pendant la narcose permet d'en reconnaître l'absence sans discussion possible. Ce mode d'investigation a aussi l'avantage, comme nous l'avons
montré, de déceler parfois certaines particularités dans l'état des réflexes tendineux et de la tonicité musculaire permettant d'affirmer que pour le moins l'hystérie n'est pas seule en cause. Dans aucun des cas sus-mentionnés l'examen pendant la narcose n'a été fait. La preuve décisive, la disparition par contre-suggestion manque également. Remarquons enfin que l'on a eu affaire là, à des sujets traumatisés; dans l'observation de G. Ballet, la contracture s'est développée consécutivement à une opération ayant porté sur le premier métacarpien. Il est possible dès lors qu'il se soit agi de contracture d'ordre réflexe. De telles contractures peuvent ne pas se modifier pendant le sommeil naturel, ainsi que l'ont noté Duvernay [128], Sicard [133] et comme nous l'avons observé nous-mêmes; elles se maintiennent parfois, nous l'avons montré, jusqu'à une phase avancée du sommeil cliloroformique ; elles peuvent être, du moins à une certaine période de leur évolution, aussi fixes que les contractures liées aux lésions des centres nerveux. Or, le diagnostic de contracture réflexe n'a même pas été envisagé dans les travaux dont nous venons de nous occuper.
Les faits dont il vient d'être question n'autorisent donc pas à admettre que la contracture hystérique proprement dite se comporte autrement que ne le ferait une pseudo-contracture volontaire.
Plicatures vertébrales. — On observe, consécutivement aux traumatismes du dos et des lombes, de même qu'à la suite des commotions par éclatement d'obus de gros calibre, des incurvations du tronc (simples cyphoses ou cypho-scolioses) que l'on a désignées par l'un des termes suivants : plicatures vertébrales, attitudes vertébrales antalgiques (Sicard) [83], cyphoses traumatiques, spondylite, contracture des muscles abdominaux, camptocormie (Souques).
Souques et Mme Rosanoff-Saloff [93] [110] en ont étudié avec soin la morphologie. Les modifications des plis, des fossettes et des saillies musculaires notées chez les camptocormiques sont identiques, disent-ils, à celles qui accompagnent la flexion physiologique du tronc et qui ont été décrites par Richer. La seuledifférence est que, dans le premier cas, le sujet étendant la tête raccourcit la nuque qui dessine plusieurs sillons transversaux en même temps que la proéminente s'efface, tandis que, dans le second cas, la flexion de la tête accompagne la flexion du tronc. Mais, si l'on dit à un sujet normal, ainsi fléchi, d'étendre la tête, les mêmes modifications morphologiques du tronc se retrou--
SYMPTOMA TOLOGIE
vent. L'extension de la tête, ajoutent ces auteurs, paraît d'aillures nécessitée par le besoin qu'a le patient de voir droit et loin devant lui afin de pouvoir se diriger.
Dans ces contractures du tronc on ne constate le plus souvent aucun signe objectif de lésion du système nerveux. Il est à remarquer pourtant qu'elles subsistent parfois dans le décubitus dor-
Fig. 2.
Fig. 3.
Cypho-scoliose traumatique, consécutive à une commotion par éclatement d'obus (août 1914). Attitude du malade avant (fig. 2) et après (fig. 3) la première séance de traitement (juillet 1916). L'amélioration ainsi obtenue s'est progressivement accentuée.
sal et peuvent même, exceptionnellement il est vrai, s'accompagner de lésions osseuses décelables à l'examen radiographique. Notons incidemment que des faits analogues, décrits en Allemagne sous le nom de cyphose ou de scoliose hystérique grave, paraissent exactement superposables aux faits précédents. Des photographies plus anciennes reproduites par Laurent [237] dans son livre sur la guerre des Balkaps répondent encore au même type.
S 8 HYSTERIE — PïTHIATISME
Sans que Ton soit en mesure actuellement d'indiquer d'une manière exacte quelle est la pathogénie de ces accidents, nous sommes convaincus qu'il existe fréquemment, à l'origine, des lésions, généralement peu graves, qui déterminent, à cause des douleurs qu'elles provoquent, la rigidité et l'attitude anormale si spéciale. Sur cet état organique souvent transitoire se greffent des troubles hystériques qui entretiennent la déformation.
A côté de ces faits il en est d'autres où la plicature n'a eu aucune lésion si petite fût-elle pour point de départ et paraît due à l'imitation, à la suggestion. Il semble y avoir eu comme de petites épidémies de camptocormie dans certaines régions, que l'on pourrait rapprocher des épidémies de chorée rythmée et de crises convulsives.
Ordinairement, on réussit à modifier rapidement là plicature par l'action combinée de la psychothérapie et de la mobilisation, mais on n'en obtient pas toujours la disparition d'emblée. La cyphose peut subsister à un certain degré et parfois elle a, au début, de la tendance à se reproduire. Lors même que les malades sont placés dans les meilleures conditions de traitement, la guérison complète exige souvent plusieurs semaines. C'est du moins ce qui résulte de nos propres observations, ainsi que de celles de Glovis Vincent, qui ont porté sur un grand nombre de cas. Souques [111] a obtenu dans le traitement des camptocormies des résultats particulièrement remarquables.
Claudications. — Les claudications d'ordre hystérique ne sont pas rares; elles répondent aux types les plus divers. Ce sont d'abord les claudications impossibles à décrire, qui se modifient d'un instant à l'autre. Il suffit parfois que la personne qui soutient le malade passe brusquement de droite à gauche ou de gauche à droite pour que la boiterie subisse une inversion. La nécessité de reporter le poids du corps d'un autre côté déroute le sujet qui, ne s'en rendant pas compte, transpose sa claudication. Celle-ci présente souvent encore des formes paradoxales et relève plus, alors, de la chorégraphie que de la neurologie. Voici, par exemple, un soldat blessé au membre inférieur droit qui fléchit les deux genoux à chaque pas et reproduit ainsi les mouvements propres à certaines danses russes. En voici un autre qui mime pendant la marche les gestes du bicycliste qui pédale. De pareils faits ne constituent, en somme, qu'une des modalités delà chorée rythmée (voir p. 8).
SYMPTOMATOLOCIE 59
Parfois le caractère hystérique de la claudication est moins évident et n'apparaît qu'à un examen attentif. Tels sont les cas, sur lesquels Meige [88] attirait l'attention, où le sujet garde, pendant la marche, l'attitude de la station hanchée et présente un raccourcissement apparent du membre inférieur par inclinaison du bassin. Ce raccourcissement disparaît lorsque le blessé s'agenouille et progresse sur les genoux. Tel encore cet autre type de boiterie qui emprunte certains de ses caractères à la démarche de sujets présentant « un genou à ressort ». Il s'agit là, le plus souvent, d'attitudes ou de mouvements anormaux, provoqués par un trouble organique passager, que l'habitude a fixés. « L'habitude crée l'aptitude à l'attitude, écrit H. Meige.... Un grand nombre d'anomalies de la station et de la marche, ajoute-t-il, sont la conséquence d'habitudes vicieuses prises à l'occasion d'une douleur ou d'une impotence, réelle, mais passagère. Pendant la période où le sujet éprouve réellement cette douleur ou cette faiblesse, localisée dans le membre inférieur ou dans le tronc, il adopte instinctivement le mode de station et la démarche qui atténuent le mieux sa souffrance ou son impotence.
« Par suite, alors que la douleur ou la faiblesse s'est amendée ou même a complètement disparu, le sujet conserve une habitude de station et de marche anormales. »
Mais il ne faudrait pas mettre sur le compte de l'hystérie toutes les claudications traumatiques qui paraissent insuffisamment expliquées par la lésion qui les a causées. Nous avons montré qu'un certain nombre de ces claudications font partie des troubles nerveux d'ordre réflexe (voir p. 105). Un examen minutieux s'impose dans chaque cas. C'est en procédant ainsi que nous avons pu, par l'examen radiographique, chez un blessé atteint d'une claudication ne répondant à aucun type connu, découvrir au niveau de la région lombaire une fracture du rachis qui avait passé inaperçue.
Tremblements. — On observe très fréquemment, en neurologie de guerre, des tremblements tenaces qui se développent le plus souvent à la suite de commotions par éclatement d'obus. Les sujets qui en sont atteints ne présentent aucun signe de maladie de Parkinson, de sclérose en plaques, de basedowisme, d'affection cérébelleuse, de paralysie générale, d'intoxication mercurielle ou éthylique ; il ne s'agit pas non plus de tremblement héréditaire. Ces tremblements sont habituellement mis sur le compte de l'hystérie.
H. Meige [98] s'élève contre « l'abus que Ton fait du diagnostic de — tremblement hystérique — pour désigner les tremblements de nature inconnue ». Le tremblement observé à la suite des commotions, ajoute-t-il « par ses caractères, est comparable à ceux que Ton considère comme des manifestations névropathiques et que Ton observe communément dans les névroses traumatiques ; il n'est cependant pas impossible, étant donné son étiologie, sa ténacité et son immutabilité, qu'il soit la conséquence d'une altération matérielle du système nerveux provoquée par une violente explosion ».
G. Ballet [94] a noté que certains de ces tremblements s'accompagnent de l'expression mimique de la peur ou de l'épouvante et paraissent liés- à un trouble mental. L'état de frayeur d'abord permanent est devenu intermittent puis a disparu tandis que le tremblement « expression mimique de la peur » subsiste seul comme résidu de l'état émotionnel.
A côté de cet état mental particulier il y en aurait un autre qui contribuerait aussi à rendre le tremblement persistant, la trémophobie étudiée par Meige. « Le phénomène physique, écrit-il, engendre l'obsession qui, à son tour, amplifie la réaction somatique. L'exagération de cette dernière réagit également sur le trouble mental ; ainsi se crée un cercle vicieux de réactions psychophysiques réciproques dont l'aboutissant est un véritable état de mal obsédant. »
Quoi qu'il en soit, il faut reconnaître qu'il s'agit là d'un problème qui n'est pas encore complètement élucidé à l'heure actuelle. A côté des cas où le tremblement a guéri par contresuggestion et où la nature hystérique était incontestable, il en est d'autres sur le mécanisme desquels on n'est pas fixé.
De l'état des réflexes dans l'hystérie.
JL
Aucun fait nouveau n'a conduit à remettre en question la loi que nous formulions précédemment à savoir que l'hystérie ne modifie jamais l'état des réflexes tendineux et des réflexes pupillaires.
En est-il de même pour les réflexes cutanés ? Aucun des nombreux cas d'hystérie que nous avons observés n'est venu jusqu'à présent changer notre manière de voir. Dans un travail publié à la Société de Neurologie de Paris le 4 février 1915, Dejerine [69]
SYMPTOMATOLOGIE 61
présentait pourtant trois observations, empruntées à la neurologie de guerre, à l'appui de l'opinion contraire. « Les faits que je rapporte aujourd'hui, disait-il en concluant, me paraissent démontrer d'une manière absolue que l'anesthésie fonctionnelle de cause hystéro-traumatique ou autre peut, dans certains cas, produire une abolition complète ou une très grande diminution dé la réaction cutanée plantaire (réflexe cutané plantaire et mouvement de défense). » D'autres faits furent invoqués à l'appui de la même thèse par Paulian [73], Jeanselme et Huet [81], Sollier [95]. Ces faits sont-ils vraiment démonstratifs? Dans la discussion qui suivit la communication de Dejerine, l'un de nous fit déjà les remarques suivantes : « Si des mouvements volontaires peuvent donner le change et être pris pour des mouvements réflexes, par contre un réflexe peut être masqué par une contraction musculaire volontaire ; cela est vrai pour les réflexes cutanés aussi bien que pour les réflexes tendineux. Beaucoup d'individus normaux sont capables d'arriver par un effort de volonté à maintenir le membre inférieur immobile quand on leur excite la plante du pied. Il n'est pas rare, du reste, qu'un sujet qui a réagi à la première ou aux quelques premières excitations cutanées ne présente plus de réaction si l'on renouvelle ces excitations et s'il est en quelque sorte sur ses gardes. Dans l'exploration de ces réflexes, on doit donc s'assurer que la jambe, le pied et en particulier les orteils ne se raidissent pas sous l'influence d'une contraction volontaire des muscles. Or, chez les deux premiers malades de M. Dejerine, cette condition fondamentale n'est pas réalisée, tant s'en faut, puisqu'ils sont atteints de contracture, sur l'intensité de laquelle M. Dejerine insiste même. Chez le troisième malade, il est vrai, M. Dejerine fait ressortir que, si le pied est contracture, les orteils ne le sont pas; mais précisément chez ce troisième malade, que je viens d'examiner, il m'a été possible, en excitant la plante du pied, d'obtenir une flexion nette des petits orteils. Dans les deux faits que rappelle M. Dejerine et qui ont été relatés dans son livre [64], avec figures, où le réflexe cutané plantaire paraissait aboli, les muscles étaient également en état de contracture. En résumé, sur les cinq cas relatés par M. Dejerine où le réflexe serait aboli, il y en a quatre où il y a de la contracture ; dans le cinquième, où la contracture des orteils fait défaut et qui s'accompagne cependant d'anesthésie hystérique, le mouvement réflexe peut être provoqué.
« Ces faits ne peuvent donc servir à démontrer que l'anesthésie