SA VIE ET SON ŒUVRE XXVU
même adoucissement, et les tristesses qu'il vit lui parurent encore plus poignantes. * Livide infirmier,' il avait eu en Italie à laver des cadavres si beaux que son vers en avait reçu un reflet ivoirin. En Angleterre la lutte entre les puissances de vie et les puissances de mort est plus violente et plus tragique : l'hymne est plus tourmenté, et, comme le ciel, aussi plus sombre.
Je dirais même qu'il l'est trop, si, dans son Prologue, Auguste Barbier ne nous prévenait honnêtement qu'il part avec une idée préconçue et des sentiments déjà soulevés :
*0 sombre et lugubre vaisseau.
Je vais voir ce qu'il faut de peine et de misère Pour te faire flotter sur l'eau ! '
Le titre aussi qu'il prend est un autre avertissement. Son sujet n'est pas l'Angleterre, mais l'ouvrier anglais, le prolétaire, que l'avènement de la grande industrie venait, depuis une génération, de constituer en puissance économique, et qui, précisément à cette époque, s'efforçait de s'aflfirmer comme puissance politique.
Pour achever de nous représenter l'état d'esprit du poète, il faut penser combien cette immense révolution sociale, dont les conséquences se développent à présent sous nos yeux à peine encore accoutumés, était récente, mystérieuse et redoutable pour les contemporains de Barbier. Et pour imaginer un peu la disproportion qu'il y avait alors entre cette plèbe ouvrière à peine émergée des bas-fonds sociaux et la classe possédante et dirigeante, riche de toutes les traditions et de toute
XXVlll AUGUSTE BARBIER!
la substance du passé, il faut effacer soixante ans de réformes politiques et morales tenacement exigées par le * nouvel état ' et docilement enregistrées par les mœurs nouvelles.
L'opposition de ces deux sociétés était encore accrue, aux yeux d'un Français de 1835, par la colossale puissance matérielle et politique de l'Angleterre, victorieuse de Napoléon, et faisant sentir à toute l'Europe et aux extrémités du globe une hégémonie alors sans contrepoids, ni dans l'Ancien monde, ni dans le Nouveau. Cette Angleterre, un Français du temps pouvait l'admirer avec une sorte de stupeur : il ne pouvait guère l'aimer. Le commerce littéraire des deux nations les rapprochait assurément. Mais si Shakespeare et Milton, alors lus, traduits et imités par toute la pléiade romantique, entretenaient chez nous une estime chaque jour grandissante pour leur œuvre, et ajoutaient à la voix de notre poésie comme un timbre nouveau, l'influence des poètes récents, de Shelley et surtout de Byron, n'était pas faite pour établir une sympathie entre des étrangers et l'Angleterre officielle de Castlereagh et de tous les cants aristocratiques. Or, il est clair que c'est à travers le byronisme dont les cénacles français étaient alors imbus, à travers le byronisme personnel dont témoigne Westminster et le byronisme de ses amis comme de Vigny, qu'Auguste Barbier a vu l'Angleterre de 1835.
Accueillons donc sans trop d'émoi ' les choses monstrueuses ' {Prologue, vers 49) que le poète va nous présenter, et prenons acte de sa prière d'honnête homme à Dieu :