SA VIE ET SON ŒUVRE XXIX
' Oh ! maintiens-moi toujours dans les routes heureuses De l'éternelle vérité.'
Le ' livide infirmier ' a vraiment mis son doigt sur toutes les blessures : l'orgueil démesuré et son terme fatal (Bedlam) ; l'ivrognerie, fille de la misère, et son génie sombre {Le Gin) ; la prostitution, sauvegarde des foyers honnêtes {Le M inotaure); la corruption électorale {Les Hustings) ; l'ennui, vengeur du travail délaissé, fossoyeur du monde indifférent {Le Spleen).
La hantise de cette tâche satirique et humanitaire a empêché le poète de s'abandonner à ses impressions et de se laisser pénétrer par le charme fort de la vie anglaise. Sans cesse l'idée de sa mission morale est entre les choses et lui : Londres l'effare par son entassement colossal de bâtisses, ses ponts aux piles énormes, son peuple noir * vivant et mourant en silence.' La Tamise est pour lui le fleuve aux * ondes infernales,' où le malheureux Lazare^ à bout de forces, à bout de martyre ;
* Enfonce son pâle visage
Et sans un cri plonge au néant.'
Ce poème, La Lyre d'^airain, et les Mineurs de Newcastle forment, à eux trois, un vigoureux réquisitoire contre la société industrialisée, un puissant et pathétique appel en faveur de sa victime, le prolétaire arraché aux campagnes, à l'humble mais digne vie individuelle de jadis, pour être jeté à toutes les souffrances et les indignités du travail mécanique et des bas-fonds suburbains.
Plus on relit ces vers, plus on est frappé de la vigueur
XXX AUGUSTE BARBIER
de pensée qu'ils attestent. L'émotion y circule souvent, la sentimentalité exaltée, jamais. La conclusion des Mineurs est raisonnable et digne, très anglaise ;
* Nous ne te prions pas de nous mettre à la place Des hommes de savoir et des hommes de race,
Ce dont nous te prions, enfants de la misère, C'est d'amollir le cœur des puissants de la terre.
En laissant dépérir les fondements du temple, Le monument s'écroule et tout tombe avec lui.'
Ces préoccupations, si nouvelles en poésie, absorbent Barbier, au point de ne lui faire accorder une place qu'à deux grands noms de poètes, Byron et Shakespeare. Cela forme un contraste avec les neuf Italiens célébrés dans // Pianto. J'ai indiqué le sens de la belle pièce de Westminster, panégyrique ému de Byron célébré comme le démasqueur du vice hypocrite, et le chantre harmonieux des douleurs de notre âge.
Barbier étant, par son byronisme et sa mission de poète, en lutte contre le machinisme et le phihstinisme envahissant, il n'est pas très surprenant qu'il se soit exagéré l'oubli dans lequel les Anglais laissaient alors Shakespeare, à la veille d'ailleurs d'un renouveau suivi d'un été fécond. Si court que soit le poème, si peu égal même qu'il soit, il ne manque pas de ces vues intuitives qui révèlent en Barbier le poète-né.
*Quel homme vit mieux au fond du cœur humain Les sombres passions...'
et sut faire
* Entendre le concert de leurs plaintes funèbres ' ?