SA VIE ET SON ŒUVRE XXXI
Et ce vers tout d'une venue, simple et plein de choses : * O toi, qui fus l'enfant de la grande nature ! ' Les deux strophes qui suivent ont, suprême éloge, la robuste gravité des plus puissants sonnets de Shakespeare sur l'insondable * abîme des temps.'
Deux autres passages de ses œuvres, dans les Etudes littéraires et artistiques et l'avant-propos de sa traduction en vers de Jules César, permettent de reconnaître à quelle intelligence de Shakespeare Barbier avait atteint. Voici les points successivement étudiés : Jeanne d'Arc ; le moine selon Shakespeare, où il y a de justes remarques ir le rôle charitable et philosophique plutôt que ■religieux de ces solitaires restés amis des hommes et dont le frère Laurent est le type. Barbier, notant que Shakespeare aimait à jouer ce rôle, en conclut que le moine reflétait sa façon de voir. — Lady Macbeth, plus que toute autre création de Shakespeare, établit son spiritualisme. — Pour Hamlet, il compare le texte du monologue de la première édition (1603) avec le texte de ' la troisième (161 8) ' par laquelle il veut sans doute désigner la version du folio de 1623. Le premier texte, évoquant un * juge éternel,' est nettement spiritualiste, d'accord avec le cri d'Hamlet mourant, * Que le ciel reçoive mon âme.' La dernière version marque une crise de scepticisme, car mourir n'est plus que * dormir, rêver peut-être,' et la dernière parole du prince philosophe est ainsi modifiée : * Venge ma mémoire, et sur le reste, silence.'
Auguste Barbier estime que le monologue chrétien du premier drame était plus en rapport avec le sujet et que, en tout cas, lors du remaniement, la scène de
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l'oratoire était à supprimer. Il rapproche Hamlet de Pascal, mais voit dans la pensée adoucie et sereine de La Tempête la vraie conclusion de Shakespeare. — Il examine encore le mensonge de Desdémone expirante ; voit, dans Coriolan, un pendant de Brutus; et dans une dernière étude apprécie la politique de Shakespeare qu'il trouve conforme à la saine tradition anglaise.
Ces pages ne renferment que des fragments sans lien : Ce que Barbier appelle modestement * analyse de Jules César ' compose au contraire une étude de quarante pages compactes où l'on distingue le mieux ce qu'il avait pénétré de Shakespeare. Étude et traduction sont de 1848. Les traductions qu'Alfred de Vigny, Léon de Wailly, Emile Deschamps avaient données dJ Othello^ de Hamlety de Roméo et Juliette et de Macbeth avaient tout mis en vers, même la prose. Barbier innove en laissant en prose les passages en prose. Il rejette le vers blanc dont Voltaire s'était servi pour les trois premiers actes et adopte le vers ' tel que Racine l'a employé dans sa comédie des Plaideurs et tel que la nouvelle école poétique l'emploie dans ses drames et poèmes, à enjambement et césure mobile.'
Bien qu'il manque à cette traduction le sous-sol résistant d'une connaissance technique, approfondie, de l'anglais, elle témoigne d'un labeur et d'une conscience qui rachètent ce défaut et, par ailleurs, il y avait une telle sympathie entre le sujet et les convictions civiques de Barbier, que, en maint passage, son interprétation s'élève à la hauteur de la poésie originale. Le ton n'a pas la souplesse, l'aisance souveraine du