‹ Iambes et poèmes (volume 2)Chapitre 13 sur 112 · SA VIE ET SON ŒUVRE XXXIU · texte numérisé non relu

SA VIE ET SON ŒUVRE XXXIU

texte shakespearien ; mais les discours héroïques, les dialogues cornéliens, — et ils ne sont pas rares dans le Shakespeare des pièces romaines, — sont rendus avec un son plein et fort où vibre la voix mâle de Barbier.

A la fin de 1906, on a mis sur la scène de l'Odéon un Jules César traduit par M. Louis de Grammont : il eût peut-être été plus modeste et plus sûr de faire jouer la version de Barbier légèrement retouchée. Alfred de Vigny l'estimait jouable. Dans une lettre du 11 mars 1849,^ il presse son ami de la donner au théâtre. Lui-même venait de la lire tout haut à sa femme, — Anglaise d'origine, — et toute la lettre exprime une chaleureuse appréciation.

Pour l'examen de la pièce, il y a bien quelques erreurs matérielles, qu'explique à cette époque l'indigence des travaux érudits, comme la fixation de la date à 1607 au lieu de 1601. On relèverait encore des affirmations hasardées comme celle-ci : * La donnée des caractères (de Plutarque) est scrupuleusement respectée.' (p. 9.) Le drame et le roman prenaient alors avec l'histoire les plus fantaisistes libertés. Barbier voit le César shakespearien plus près du César de Plutarque (p. 24) qu'il ne l'est en réalité. Mais, au total, l'étude est large et pénétrante. Entre Schlegel, qui aurait préféré le titre Marcus Brutus, et Guizot, qui .soutient le titre Jules César, il opte très judicieusement pour Guizot. Il voit très clairement que, l'attentat consommé, César meurt * physiquement ; moralement, non.* Brutus n'en reste pas moins le protagoniste. iL'âme républicaine de Barbier fraternise avec celle du ^ Gp. Rtvue politique et littéraire, 5 juin 1905.

XXXIV AUGUSTE BARBIER

héros. Mais il n'est pas aveugle à ce qui le rend faible dans l'action. • Il a, peut-être le premier en France, signalé le lien qui existe entre Brutus et Hamlet. Il croyait Hamlet l'aîné des deux; mais peu importe. * Malgré la différence des temps, des lieux, des mœurs, l'âme scrupuleuse du Romain n'est pas sans avoir quelque rapport avec celle du prince danois.' (p. i6.) Et il développe ce point. Ce qui distingue Cassius de Brutus est aussi très bien démêlé. ' Cette justesse de coup d'oeil (de Cassius, p. 33) n'implique pas une supériorité véritable pour lui, car elle venait en grande partie d'une infériorité morale... Les raisons de Brutus, partant toujours du bon, du droit et de l'humain, avaient un caractère absolu qui l'entraînait malgré lui. La moralité de Brutus faisait ses fautes, mais elle faisait aussi son autorité.' Toute la fin, quelque peu hors d'oeuvre, est d'une grande hauteur morale et d'une belle tenue de style. A côté du moraliste paraît aussi le poète, par exemple quand il rappelle le sourire plein de douceur qu'eut Brutus quelques instants avant de mourir, pareil, ajoute-t-il, à ' un dernier éclair du cœur.'

Shakespeare nous a entraîné bien loin de Lazare. Il ne restait d'ailleurs à examiner que le poème final adressé à la Nature. Il forme au recueil une heureuse conclusion. Barbier s'y élève au-dessus des problèmes économiques et de la satire morale qu'ils soulèvent pour méditer sur les rapports à venir entre la Nature violentée par les découvertes utilitaires et les hommes, les Défricheurs, de moins en moins respectueux, de plus en plus sevrés de ses saines influences. Ce

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