LA POPULARITÉ
Dans le pays de France aujourd'hui que personne
Ne peut chez soi rester en paix.
Et que de toutes parts l'ambition bourgeonne
Sur les crânes les plus épais.
Ce n'est que mouvement sur la place publique ;
La voix bruyante et le cœur vain, 6
Chacun bourdonne autour de l'œuvre politique,
Chacun y veut mettre la main.
Là, courent tous les gens de bras et de parole.
Poète, orateur et soldat, 10
Tout ce qui veut paraître et jouer quelque rôle
Dans le grand drame de l'État ; Tout, quel que soit son rang, sa fortune et sa race,
Haletant et pressant le pas.
Sur le pavé fangeux se précipite en masse, 15
Et vers le peuple tend les bras.
Certes le peuple est grand, maintenant que sa tête
A secoué ses mille freins, Que, l'ouvrage fini, comme un robuste athlète
Il peut s'appuyer sur ses reins; 20
Il est beau ce colosse à la mâle carrure,
Ce vigoureux porte-haillons, Ce subhme manœuvre à la veste de bure
Teinte du sang des bataillons,
10 ïambes
Ce maçon qui d'un coup vous démolit des trônes
Et qui, par un ciel étouffant, 26
Sur les larges pavés fait bondir les couronnes
Comme le cerceau d'un enfant !
Mais c'est pitié de voir, avec sa tête rase,
Son corps sans pourpre et sans atour, 30
Ce peuple demi-nu, comme ceux qu'il écrase.
Comme les rois avoir sa cour ; Oui, c'est pitié de voir, à genoux sur sa trace.
Un troupeau de tristes humains Lui jeter chaque jour tous leurs noms à la face 35
Et ne jamais lâcher ses mains ; D'entendre autour de lui mille bouches mielleuses,
Souillant le nom de citoyen, Lui dire que le sang orne des mains calleuses
Et que le rouge lui va bien ; 40
Que l'inflexible loi n'est que son vain caprice,
Que la justice est dans son bras, Sans craindre qu'en ses mains l'arme de la justice
Ne soit l'arme des scélérats.
Est-ce donc un besoin de la nature humaine 45
Que de toujours courber le dos?
Faut-il du peuple aussi faire une idole vaine,
Pour l'encenser de vains propos?
A peine relevé faut-il qu'on se rabaisse?
Faut-il oublier avant tout 50
Que la Liberté sainte est la seule déesse
Que l'on n'adore que debout?
Hélas ! nous existons dans un temps de misère.
Un temps à nul autre pareil.
Où la corruption mange et pourrit sur terre 55
Tout ce qu'en tire le soleil ; Où dans le cœur humain l'égoïsme déborde.
Où rien de bon n'y fait séjour ;