‹ Iambes et poèmes (volume 2)Chapitre 29 sur 112 · L'IDOLE · texte numérisé non relu

L'IDOLE

Allons, chauffeur, allons, du charbon, de la houille.

Du fer, du cuivre et de l'étain !

Allons, à large pelle, à grands bras plonge et fouille,

Nourris le brasier, vieux Vulcain ; Donne force pâture à l'avide fournaise ; 5

Car pour mettre ses dents en jeu.

Pour tordre et dévorer le métal qui lui pèse,

Il lui faut le palais en feu.

C'est bien, voici la flamme ardente, folle, immense.

Implacable et couleur de sang, 10

Qui tombe de la voûte, et l'assaut qui commence :

Chaque lingot se prend au flanc ; Et ce ne sont que bonds, rugissements, délire,

Cuivre sur plomb et plomb sur fer ; Tout s'allonge, se tord, s'embrasse et se déchire 15

Comme des damnés en enfer.

Enfin l'œuvre est finie, enfin la flamme est morte,

La fournaise fume et s'éteint.

L'airain bouillonne à flots ; chauffeur, ouvre la porte

Et laisse passer le hautain ! 20

O fleuve impétueux ! mugis et prends ta course,

Sors de ta loge, et d'un élan.

D'un seul bond lance-toi comme un flot de la source,

Comme une flamme du volcan !

La terre ouvre son sein à tes vagues de lave ; 25

Précipite en bloc ta fureur, Dans le moule profond, bronze, descends esclave :

Tu vas remonter empereur.

Encor Napoléon ! encor sa grande image !

Ah ! que ce rude et dur guerrier 30

Nous a coûté de sang, de larmes et d'outrage

Pour quelques rameaux de laurier !

Ce fut un triste jour pour la France abattue,

Quand du haut de son piédestal, Comme un voleur honteux, son antique statue 35

Pendit sous un chanvre brutal.

Alors on vit au pied de la haute colonne,

Courbé sur un câble grinçant, L'étranger, au long bruit d'un hourra monotone,

Ébranler le bronze puissant ; 40

Et quand, sous mille efforts, la tête la première.

Le bloc superbe et souverain Précipita sa chute, et sur la froide pierre

Roula son cadavre d'airain, Le Hun, le Hun stupide, à la peau sale et rance, 45

L'œil plein d'une basse fureur.

Aux rebords des ruisseaux, devant toute la France,

Traîna le front de l'empereur.

Ah ! pour celui qui porte un cœur sous la mamelle

Ce jour pèse comme un remord ; 50

Au front de tout Français, c'est la tache éternelle

Qui ne s'en va qu'avec la mort.

J'ai vu l'invasion à l'ombre de nos marbres

Entasser ses lourds chariots ; Je l'ai vue arracher l'écorce de nos arbres, 55

Pour la jeter à ses chevaux ; J'ai vu l'homme du Nord, à la lèvre farouche.

Jusqu'au sang nous meurtrir la chair, Nous manger notre pain, et jusque dans la bouche

S'en venir respirer notre air ; 60

J'ai vu, jeune Français, ignobles libertines,

Nos femmes, belles d'impudeur.

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