DIATRIBE
La Curée.
Ainsi la jeune France, aux eunuques livrée, Pour ses tyrans tout neufs retourne sa livrée! On refait notre joug et l'on défait nos droits ; D'égoïsme infestés, nos pillards faméliques Dans ces charniers pompeux, nommés charges publiques, Pendent le peuple au croc des rois.
O Darcole à quoi sert qu'un grand peuple se lève? Son joug est de la boue et sa justice... un rêve. Regardez! à couvert sous le royal manteau, Ces charlatans, tarés par toute tyrannie. Sortent leurs haillons d'or, tramés aux gémonies. Et donnent à Juillet pour autel... un tréteau. Laissez!... Par peur d'abord masqués d'un faux sourire, Ils vont bientôt, par haine affamés de proscrire, Clouer, pour plaire aux rois, l'homme libre au poteau.
Pourtant, Juillet, du haut de ta brûlante zone (Quand la Plèbe insurgée, héroïque Amazone,
Ouvrait sa marche au genre humain).
Vis-tu ces grands si fiers, le cœur mort, les traits hâves. Montrant leur peur de femme aux soupiraux des caves,
Matamores du lendemain.
Non, l'audace manquait à ces martyrs posthumes, Entrepreneurs de rois et sauveurs patentés. Qui pour eux dans le sang ramassent les costumes De trois défuntes royautés.
Et ces vainqueurs du jour, amnistiant la veille, Osent du grand triomphe engloutir la merveille! Toisent à reculons l'élan du peuple au leur. Ils ont fait avorter l'espoir des jeunes races : Tous nos lauriers tondus par ces larves voraces De l'avenir en germe ont vu ronger la fleur.
SA VIE ET SON ŒUVRE XUl
de Saint-Marc-Girardin, inséré dans Les Débats du i6 août 1830, lui tomba sous les yeux. Cet article ralluma son enthousiasme et, condamnant sa première ébauche, il écrivit d'inspiration, en ïambes cette fois, la vigoureuse satire qui le fit célèbre du jour au lendemain. Il la publia à la Revue de Paris dans la quinzaine qui suivit (août 1830). Dans la même revue parut la Popularité, puis dans divers journaux Le Lion, Varsovie, etc. Les autres ïambes parurent dans la Revue des Deux Mondes : le volume était complet dès la fin de Tannée ; il parut en 1831.^
Il causa sur les contemporains une impression profonde. Après trois quarts de siècle, sa vertu n'est pas épuisée. Il constitue un des phénomènes les plus saisissants de la littérature française. Le vieux Rouget de Lisle dut en frémir dans sa retraite de Choisyle-Roi.2 Peut-être il sentit passer dans ces vers hale-
O jeune homme ! on nous trompe : Où sont tes nobles rêves ?
On recoud du passé les sanglants oripeaux ;
Toi qui de nos égouts à pleins bords te soulèves,
Oses-tu salir nos drapeaux, Fange de la victoire, égoïsme des âmes! Tu viens, éclaboussant la palme des vainqueurs.
Étouffer les sublimes flammes Dé ce trépied civique où s'embrasent nos cœurs !
Secouons-le pour qu'elle tombe !
Notre populaire hécatombe Serait-elle une orgie, et verrions-nous sortir Du cadavre sanglant d'un grand peuple martyr
Cette vermine de la tombe?
* ïambes, Urbain Ganel et Adolphe Guyot, 183 1. Une préface de 32 pages et un poème entier : La Tentation, et un ïambe remarquable (ix) n'ont pas été réimprimés dans les éditions suivantes.
* Cp. Edmond Pilon, *Le Centenaire de Barbier,' Revue politique et littéraire, 8 avril 1905,
XIV AUGUSTE barbier:
tants le souffle qui l'avait lui-même une nuit soulevé jusqu'aux notes sublimes de la Marseillaise. Les ïambes de Barbier et l'hymne de Rouget de Lisle sont deux éclosions du même ordre. Ils ont jailli des mêmes profondeurs. Ils ont un caractère spontané qui leur donne une place à part dans les œuvres de l'art. De ces écrits-là, ce n'est pas par conséquence, mais par essence, qu'on peut dire qu'ils sont non des mots, mais des actes. Ils sont baignés de vie, de la vie artistique que sait, dans toute grande œuvre, recomposer l'alchimie du génie et, par surcroît, — là est le prodige, — baignés de la vie actuelle, agissante et présente de l'homme qu'on sent touché au plus profond de son être. Nulle part ailleurs, sauf dans les effusions des mystiques, on n'a autant la sensation de cœur pantelant et d'âme transportée ; nulle part ailleurs, dans la poésie française, on ne se sent plus près de l'enthousiasme sacré du vates antique.
Les images employées pour faire comprendre l'originalité des ïambes sont curieusement pareilles. Elles en parlent moins comme l'effort voulu d'un intellect que comme l'effet spontané de causes naturelles. L'un, Sainte-Beuve, dit de Barbier qu' ' il reçut en 'plein le coup de soleil de Juillet.'' Un autre, Nisard, tint ce propos à mon ancien maître, M. Henri Chantavoine : ' Des étincelles jailHrent alors du pavé et entrèrent dans le cerveau d'Auguste Barbier.' Ces expressions s'accordent pour montrer dans le génie des ïambes^ mieux qu'une émotion individuelle, mais plutôt le prolongement d'une commotion collective, l'aboutissement, en plein ciel ardent de poésie, du