‹ Iambes et poèmes (volume 2)Chapitre 5 sur 112 · SA VIE ET SON ŒUVRE XV · texte numérisé non relu

SA VIE ET SON ŒUVRE XV

mouvement populaire, de ses remous sanglants et de sa colère sainte.

La Curée n'est qu'un des ïambes. La note d'indignation n'est pas la seule du recueil. La satire politique commence par s'adjoindre la satire morale {La Popularité) et finit par lui céder la place {Le Rire, La Cuve, L* Amour de la Mort, etc.).

Sans conteste, La Curée et Vlàole ont le mérite éminent de l'envergure, du souffle et du rythme. Toutefois, les pièces à la Tyrtée, qui flattent plus

mémoire, ont fait tort aux pièces à la Juvénal. La corruption des mœurs, l'abaissement des réjouissances populaires, la fureur du suicide, soulèvent tour à tour sa colère et sa réprobation. Voilà ce qu'il repousse. Que propose-t-il au culte du peuple libéré ? — La vertu républicaine {La Popularité), la justice {Les Victimes, Les Homicides) et la liberté {Le Lion, V Idole, Varsovie).

Ces trois thèmes sont fondamentaux. Ils le sont, non pas dans les seuls ïambes ; mais — malgré des agréments ou des affaiblissements qui procèdent d'autres inspirations— dans toute la poésie et dans toute la vie intérieure d'Auguste Barbier.

Cette pensée républicaine, ou plus exactement peutêtre hautement civique, lui assure parmi les poètes de l'époque une grande originalité. Lamartine, à peine revenu d'Italie, et des extases de ses Harmonies (mai 1830), commence seulement à sortir de lui-même, à naître à la vie politique ambiante. Son seul cri est

Iun cri de pitié, l'éloquent poème * au peuple du 19

XVI AUGUSTE barbier:

Hugo, absorbé par une autre révolution, celle du théâtre {Hernani, 1830), muait douloureusement le légitimiste.^ Chez de Vigny, en ces trois jours de bataille qui furent pour lui trois jours de luttes intérieures ^, * les gênantes superstitions politiques ' qui le rattachaient encore aux Bourbons achèvent seulement de mourir.

Autre mérite, Auguste Barbier ressuscite la satire et lui donne une vie puissante. La monarchie absolue avait réduit la satire à être purement morale. La Révolution lui avait, par sa victoire, donné la liberté, et, par ses excès, un sujet grandiose et terrible. Ce ne fut que l'espace d'un jour, un nouveau despotisme, démagogique, puis impérial, s'étant dressé. La voix d'André Chénier qui s'éleva dans une prison fut étouiïée sur l'échafaud.

L'hymne de réprobation, interrompu depuis lors. Barbier le reprit. Il n'a pas dans la voix le même timbre riche et limpide; il n'a pas, et pour cause, la même qualité de colère frémissante. Mais il a le même amour fervent de la liberté, le même dégoût des lâches et des idiots, le même mépris attristé pour les énergumènes d'un camp comme de l'autre.

Le péril que l'on court toujours à se placer entre deux feux, Chénier le paya de sa tête, Barbier de sa popularité.

La masse des lecteurs et le gros des critiques, aveuglés par les étincelles des deux ou trois premiers ambes,

^ Gp. Les Chants du Crépuscule, I. Dicté après juillet 1830. * Cp. Journal d'un Poète, 1830]; 28, 39 et 30 juillet.

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ne virent en Barbier que le poète du peuple en révolte, * le jeune Tyrtée de la barricade.' ^

En réalité, parmi les premières pièces, on en trouve comme La Popularité, où Barbier, avec une indépendance qui a été celle de toute sa vie, disait ses vérités au peuple vainqueur comme aux indignes parasites qui s'engraissaient de sa victoire. Même dans La Curée ' il y avait de quoi plaire aux deux partis hostiles,' comme le remarque finement Léon de Wailly, dans une notice consacrée à son ami.^ Barbier n'emprunte pjs à Chénier que l'invective ; il se rencontre avec lui dans les régions plus sereines de la raison et de l'équité. Il est, nous semble-t-il, indispensable de bien saisir cette alliance très française du jugement rassis et de la volonté enthousiaste pour arriver à la pleine intelligence des ïambes, à la juste appréciation des autres grands poèmes qui ont suivi. Cil Pianto, Lazare, Les Chants civils et religieux, par ^ suite, pour dégager l'unité vraie de l'artiste et de l'homme. Alors on découvre que le caractère dominant de Barbier n'est pas la passion fougueuse d'un sectaire politique, mais, dès les ïambes, l'attachement passionné au beau, au beau dans la société humaine où il produit l'honneur et l'équité, au beau dans les âmes où il s'épanouit en vertu.

Cette ressemblance dans l'attitude de la pensée en face de la vie publique chez Auguste Barbier et André

^ Edmond Pilon, Re^me politique et littéraire, 8 avril 1905. "^ Crépet, Les Poètes français, iv, p. 376.

xviii AUGUSTE barbier:

Chénier est sans aucun doute une simple rencontre de natures. Il n'en est pas de même de la ressemblance dans la forme poétique. Celle-là, Barbier l'a nettement empruntée à son devancier. Il l'a reconnu. Il a aussi lui-même distingué les ïambes de Chénier des stances à forme ïambique adoptées par Gilbert pour exhaler ses dernières plaintes. Aux ïambes proprement dits, il faut, déclare-t-il, le sentiment amer de la satire et le mouvement lyrique. Si le poète distribue ses ïambes en distiques, accouple les distiques en quatrains contenant tous un sens complet, il se refuse les mouvements variés du lyrisme.

Chénier avait poursuivi dans ses ïambes la même réforme que dans ses autres poèmes. Toute sa vie son effort, inspiré par l'instinctive imitation des poètes grecs, avait consisté à rompre, ce qui était la règle de notre poésie classique, l'exact recouvrement des coupes métriques et des coupes logiques. De là jaillit dans ses vers la fraîcheur d'un renouveau. La pensée court et danse d'un pied menu, délié, s'arrêtant non à la limite d'une mesure matérielle, mais au gré de sa divine fantaisie, précipitant à travers dix ou quinze ïambes sa danse légère ou sa course haletante.

L'admirable instrument était tout prêt. Un instinct sûr conduisit Barbier, après les hésitations que nous avons vues, à s'en saisir pour forger à la France une satire nouvelle.

Cet instinct fut servi à souhait, car c'était tout récemment, vers 1828, à l'heure où Barbier se tournait vers les lettres, que Chénier, exhumé en 18 19, avait

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