‹ Iambes et poèmes (volume 2)Chapitre 62 sur 112 · LA LYRE D'AIRAIN · texte numérisé non relu

LA LYRE D'AIRAIN

Quand l'Italie en délire,

L'Allemagne aux blonds cheveux,

Se partagent toutes deux

Les plus beaux fils de la lyre,

Hélas ! non moins chère aux dieux 5

La ténébreuse Angleterre,

Dans son île solitaire,

Ne sent vibrer sous sa main

Qu'un luth aux cordes d'airain.

Ah ! pour elle Polymnie, 10

La mère de l'harmonie.

N'a que de rudes accents.

Et les bruits de ses fabriques

Sont les hymnes magnifiques

Et les sublimes cantiques 15

Qui font tressaillir ses sens.

Écoutez, écoutez, enfants des autres terres ! Enfants du continent, prêtez l'oreille aux vents Qui passent sur le front des villes ouvrières. Et ramassent au vol, comme flots de poussières, 20

Les cris humains qui montent de leurs flancs ; Écoutez ces soupirs, ces longs gémissements Que vous laisse tomber leur aile vagabonde, Et puis vous me direz s'il est musique au monde

Qui surpasse en terreur profonde 25

Les chants lugubres qu'en ces lieux Des milliers de mortels élèvent jusqu'aux cieux !

Là, tous les instruments qui vibrent à l'oreille Sont enfants vigoureux du fer ou de l'airain : Ce sont de durs ressorts dont la force est pareille 30 A cent chevaux piqués d'un aiguillon soudain ;

Ici, comme un taureau, la vapeur prisonnière

Hurle, mugit au fond d'une vaste chaudière,

Et, poussant au dehors deux énormes pistons,

Fait crier cent rouets à chacun de leurs bonds. 35

Plus loin, à travers l'air, des milliers de bobines,

Tournant avec vitesse et sans qu'on puisse voir,

Comme mille serpents aux langues assassines

Dardent leurs sifflements du matin jusqu'au soir.

C'est un choc éternel d'étages en étages, 40

Un mélange confus de leviers, de rouages,

De chaînes, de crampons se croisant, se heurtant,

Un concert infernal qui va toujours grondant.

Et dans le sein duquel un peuple aux noirs visages,

Un peuple de vivants rabougris et chétifs 45

Jette comme chanteur des cris sourds et plaintifs.

O maître ! bien que je sois pâle,

Bien qu'usé par de longs travaux

Mon front vieillisse, et mon corps mâle

Ait besoin d'un peu de repos ; 50

Cependant, pour un fort salaire.

Pour avoir plus d'ale et de bœuf.

Pour revêtir un habit neuf,

Il n'est rien que je n'ose faire.

Vainement la consomption, 55

La fièvre et son ardent poison

Lancent sur ma tête affaiblie

Les cent sceptres de la folie.

Maître, j'irai jusqu'au trépas ;

Et si mon corps ne suffit pas, 60

J'ai femme, enfants, que je fais vivre,

Ils sont à toi, je te les livre.

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