‹ Iambes et poèmes (volume 2)Chapitre 7 sur 112 · SA VIE ET SON ŒUVRE XXI · texte numérisé non relu

SA VIE ET SON ŒUVRE XXI

est de Pépoque) et pas un seul beau poème plein du peuple et que le peuple pût lire et goûter. Par contre, il a, le premier, et le plus fortement jusqu'ici, fait entrer dans la poésie le prolétaire {Les Homicides, 1844), l'ouvrier avec ses grossiers délassements (Terpsichore, février 1834), avec ses besoins impérieux,

* Ces pauvres ouvriers hurlant comme une meute, Et que le ventre seul entraîne dans l'émeute.'

(Met-pomène, 183 1) ;

le peuple enfin avec sa colère redoutable et la beauté de sa force au repos :

* Il est beau ce colosse à la mâle carrure.

Ce vigoureux porte-haillons, Ce sublime manœuvre à la veste de bure

Teinte du sang des bataillons, Ce maçon qui d'un coup vous démolit des trônes,

Et qui par un ciel étouffant Sur les larges pavés fait bondir des couronnes

Comme le cerceau d'un enfant ! '

{La Popularité, fév. 183 1.)

Cette sympathique compréhension du peuple, sans aveuglement ni sentimentalité, demeure un des traits les plus remarquables d'Auguste Barbier. Nous le retrouverons en parlant de Lazare.

Les autres soucis dominants des ïambes, l'irréligion des masses, leur âpreté au gain, leur corruption, le désespoir et le doute amer qu'en a retiré le poète, se reverront aussi au cours de son œuvre et de sa vie. Malgré les consolations que lui ont valu les arts, malgré le sourire un peu faible de ses poésies légères, et l'optimisme un peu forcé de ses Chants civils et

xxii AUGUSTE barbier:

religieux^ Barbier est moralement resté le poète des ïamheSy non restreints à La Curée et à Uldole^ mais les comprenant tous jusqu'à Progrès et Desperatio. Ainsi le Vigny des Destinées est déjà tout entier dans le Moïse.

Dans les ïambes^ Barbier se révèle poète de pensée autant que poète de passion. Dans // Pianto la passion satirique s'attiédit de pitié et la pensée assombrie s'éclaire au chaud sourire des marbres d'Italie. Il chante les misères et les grandeurs de ce beau pays divisé, en partie asservi à l'étranger, l'Italie de Manzoni, de Silvio Pellico, du père des Rossetti.

Barbier était conduit en Italie par un goût cultivé des arts du dessin qu'avait délicatement entretenu sa mère, et par la hantise des souvenirs classiques. Il fît au delà des Alpes trois séjours : l'un en 1832, pendant lequel il rencontra à Rome Walter Scott et Lamennais ; le second en 1838, en compagnie de Brizeux. C'est du premier voyage qu'il rapporta // Pianto.

Ce titre donne la note dominante du poème. On l'a, non sans finesse, appelé un * tendre et sublime lamento,^ ^ lamentation plaintive, qui s'exhale expressément comme à la fin du Campo Santo et dans V Adieu, ou qui gémit discrètement dans le simple contraste de la grandeur passée et de l'abaissement d'aujourd'hui. ^

Le monde littéraire était encore plein du fracas des ïambes quand parut // Pianto.^ La musique plus grave du nouveau poème perdit à ce voisinage,

* Edmond Pilon, loc. cit.

^ Corne cadesti o qiiando Da tanta altezza in cosî basso loco .?

Leopardi, ^//' Italia.

' Dans la Revue des Deux-Mondes, fin 18 32-1 8 3 3.

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