‹ Iambes et poèmes (volume 2)Chapitre 8 sur 112 · SA VIE ET SON ŒUVRE XXIU · texte numérisé non relu

SA VIE ET SON ŒUVRE XXIU

même au jugement des délicats comme de Vigny. Dans son Journal d^un poète (1833), il écrit :

' Barbier vient de publier // Pianto. Les délices de Capoue ont amolli son caractère de poésie, et Brizeux a déteint sur lui ses douces couleurs virgiliennes et laquistes dérivant de Sainte-Beuve. — Ils ont mêlé leurs couleurs et leurs eaux ; à peine retrouvet-on dans ce Pianto quelques vagues du fleuve jaune des ïambes. L'eau bleuâtre qui entoure ces vagues est pure et belle, mais ce n'est pas celle du fleuve débordé d'où jaillit La Curée.

* Brizeux est un esprit fin et analytique qui ne fait pas des vers par inspiration et par instinct, mais parce qu'il a résolu d'exprimer en vers les idées qu'il choisit partout avec soin. Il a des théories littéraires et les a coulées dans l'esprit de Barbier qui, dès lors, se méfiant de lui-même, s'est parfumé de formes antiques et latines qui étouffent son élan satirique et lyrique.

' Barbier et Brizeux devraient ne jamais se voir malgré leur amitié.

' Il arrive à Barbier ce que je lui ai prédit ; on s'écrie : C^est beau, mais c^est autre chose que lui.''

Cette page exprime admirablement la surprise et le regret des contemporains. Contre sa conclusion — qui a été, il est vrai, celle du grand public : c^est beau, mais c'est autre chose que lui — nous avons déjà objecté que certains ïambes annonçaient le chantre du Pianto, et que le moi de Barbier est plus riche que ses deux chefs-d'œuvre considérés isolément. Le reste de la note n'en est pas moins d'une étonnante pénétration. Brizeux étant celui que nous dépeint de Vigny,

XXIV AUGUSTE BARBIER

Topposition était complète entre son esprit et celui de Barbier où, au lieu de l'analyse et de la finesse, dominaient l'inspiration et l'instinct.

Leconte de Lisle avait une tendresse pour // Pianto où il entendait chanter des vers avant-coureurs du Parnasse, comme ce quatrain du sonnet au Corrège :

* J'ai vu Pompeï morte et comme une Athénienne, La pourpre encor flottant sur son lit déserté ; J'ai vu le dieu du jour rayonnant de beauté

Et tout humide encor de l'onde ionienne.'

M. Anatole France partage le sentiment de Leconte de Lisle. * Ce n'est pas tout l'art de ce rude artisan des vers d'avoir poussé tout d'une haleine de grandes tirades indignées. Ailleurs son éloquence est plus souple et variée. Il y a dans le Pianto des effets de nature fixés magistralement en un vers, des passages notés en un distique, et, au milieu des coups de force, des éclairs de grâce.'

Il y a de plus des traits surprenants d'intuition, comme par exemple dans son sonnet à Michel-Ange, où, malgré un oubH du portrait réel, deux de ses vers :

* Sans reposer ton cœur sur un cœur attendri. Vieux lion fatigué...

Tu mourus longuement plein de gloire et d'ennui '

condensent magnifiquement des conclusions psychologiques auxquelles sont arrivés les derniers biographes du grandiose artiste.^

^ Cp. Romain Rolland, ' Michel- Ange,' Cahiers de la Quinzaine, Paris, 1906.

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