‹ Iambes et poèmes (volume 2)Chapitre 70 sur 112 · LE JOUJOU DU SULTAN · texte numérisé non relu

LE JOUJOU DU SULTAN

Il est au cœur de Londre, en Pun de ses musées,

Un objet qui souvent occupe mes pensées :

C'est un tigre de bois, dans ses ongles serrant

Le rouge mannequin d'un Anglais expirant.

L'animal a le cou baissé, la gueule ouverte, 5

Et des saignantes chairs de l'homme à face verte

Il paraît assouvir son appétit glouton.

Puis, pour vous compléter l'horrible illusion,

Un tourniquet placé sur le flanc de la bête,

Comme celui d'un orgue à la main qui s'y prête, 10

Tantôt fait retentir le joyeux grondement

De l'animal, tantôt le plaintif râlement

Du malheureux tombé sous sa griffe cruelle ;

Et le gardien, qui meut la rauque manivelle,

Dit : * Voilà le réveil du sultan de Meissour, 1 5

Le fier Tippou-Saheb ! Aussitôt que le jour

Illuminait les cieux de sa lueur divine.

Un de ses serviteurs agitait la machine.

Et le maître éveillé repaissait ses deux yeux

De l'infernal jouet, et le bruit odieux 20

Rallumait sa fureur et remontait sa haine

Contre les conquérants de la terre indienne.'

O barbare instrument d'un atroce plaisir ! Affreuse invention, tu ne pouvais sortir Que des concepts sanglants d'une tête sauvage ! 25 C'est bien vrai... cependant on comprend cette rage De la part d'un guerrier traqué dans vingt combats Par de froids ennemis qu'il ne connaissait pas ; On comprend qu'en sa lutte il ait pu souvent dire : * Je suis le possesseur d'un magnifique empire, 30 J'ai de vastes palais et de nombreux vassaux. Des armes de grand prix, de superbes chevaux.

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