LE JOUJOU DU SULTAN
Il est au cœur de Londre, en Pun de ses musées,
Un objet qui souvent occupe mes pensées :
C'est un tigre de bois, dans ses ongles serrant
Le rouge mannequin d'un Anglais expirant.
L'animal a le cou baissé, la gueule ouverte, 5
Et des saignantes chairs de l'homme à face verte
Il paraît assouvir son appétit glouton.
Puis, pour vous compléter l'horrible illusion,
Un tourniquet placé sur le flanc de la bête,
Comme celui d'un orgue à la main qui s'y prête, 10
Tantôt fait retentir le joyeux grondement
De l'animal, tantôt le plaintif râlement
Du malheureux tombé sous sa griffe cruelle ;
Et le gardien, qui meut la rauque manivelle,
Dit : * Voilà le réveil du sultan de Meissour, 1 5
Le fier Tippou-Saheb ! Aussitôt que le jour
Illuminait les cieux de sa lueur divine.
Un de ses serviteurs agitait la machine.
Et le maître éveillé repaissait ses deux yeux
De l'infernal jouet, et le bruit odieux 20
Rallumait sa fureur et remontait sa haine
Contre les conquérants de la terre indienne.'
O barbare instrument d'un atroce plaisir ! Affreuse invention, tu ne pouvais sortir Que des concepts sanglants d'une tête sauvage ! 25 C'est bien vrai... cependant on comprend cette rage De la part d'un guerrier traqué dans vingt combats Par de froids ennemis qu'il ne connaissait pas ; On comprend qu'en sa lutte il ait pu souvent dire : * Je suis le possesseur d'un magnifique empire, 30 J'ai de vastes palais et de nombreux vassaux. Des armes de grand prix, de superbes chevaux.