‹ Iambes et poèmes (volume 2)Chapitre 71 sur 112 · LE JOUJOU DU SULTAN · texte numérisé non relu

LE JOUJOU DU SULTAN

De Por, des diamants, à mouvoir à la pelle, Et de rares beautés, dont la noire prunelle, Les lèvres de corail et les seins gracieux 3 5

Font rêver ici-bas aux voluptés des cieux ; Et voilà que du bout de la terrestre sphère, D'un petit tas de fange appelé l'Angleterre, Arrivent par la mer, sur les bords indiens. Des milliers de larrons pour me ravir ces biens ; 40 Et je me laisserais voler par cette engeance Sans contre elle invoquer le dieu de la vengeance Et chercher par le fer, le feu, le plomb mortel, A la précipiter hors du nid paternel ! Faut-il n'être plus homme, abdiquer tout courage, 45 Et résigner son cœur, ses bras à l'esclavage, Parce qu'il plaît au luxe insolent et pervers De cent marchands bretons d'asservir l'univers? ' Non, non, je lutterai tant que la pure haleine De l'air fera courir du sang chaud dans ma veine, 50 Et si le sort un jour doit m'être décevant. Mes ennemis du moins ne m'auront pas vivant ! ' Il tint parole ; en roi tombé sur son domaine Il mourut, et laissa l'instrument de sa haine L'attester même encore aux mains de ses vainqueurs... Certes le fier Tippou n'avait pas les douceurs 56 D'un agneau dans le sang, mais ses blonds adversaires Avaient-ils, eux aussi, des sentiments de frères? Étaient-ils animés du feu de charité Et d'une bonté vraie envers l'humanité, 60

Ces Clive, ces Hastings de sinistre mémoire. Qui pour mieux assurer sur l'Inde leur victoire. Outre le fer de Mars et la main des bourreaux. Vilement employaient le mensonge et le faux? Que penser des agents de cette Compagnie 65

Qui, spéculant sur les aliments de la vie. Un jour de sécheresse, hélas ! par millions Faisaient périr de faim les populations?

Par millions ! et Dieu permit que de tels crimes

Se commissent, laissant ses tonnerres sublimes 70

Égarer dans les airs leurs carreaux destructeurs

Sans redescendre aux fronts de ces affreux tueurs !

Par millions ! et c'est ainsi que les empires

S'élargissent au prix d'innombrables martyres,

Et des monceaux de morts sont les fondations 75

De la prospérité des grandes nations,

De peuples s'honorant des grâces du baptême,

Et réclamant, ô Christ, l'avantage suprême

De propager partout ta sainte et douce loi.

Et de renouveler l'univers avec toi ! 80

O mystère du sort ! ô profondeur terrible A tout penseur doué d'un cœur tendre et sensible ! Qui pourrait vous sonder? Pour moi, vaste cité, O Londres ! quand parfois mon regard attristé D'un de tes grands nababs voit s'éclairer la fête, 85 Comme auprès de Macbeth la figure défaite Du spectre de Banquo, je revois à l'instant Le corps fauve et rayé du tigre du sultan ; J'entends, j'entends soudain son grondement féroce. Et, pensant à l'horreur de son repas atroce, 90

Je bénis le destin de n'être pas de ceux Dont ce raout égayé et le ventre et les yeux ; Car malgré ses parfums, ses splendeurs, sa richesse, Une odeur de corps morts m'y poursuivrait sans cesse. Dans ses coupes de verre, au contour ravissant, 95 La pourpre des bons vins me paraîtrait du sang, Et tous les diamants de ses plus belles femmes Me perceraient le cœur de leurs célestes flammes.

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