WESTMINSTER
Vieille et sombre abbaye, ô vaste monument
Baigné par la Tamise et longé tristement
Par un sol tout blanchi de tombes délaissées !
Tu peux t' enorgueillir de tes tours élancées,
De ta chapelle sainte aux splendides parois, 5
Et de ton seuil battu par la pourpre des rois ;
Tu peux sur le granit de tes funèbres dalles
Étaler fièrement tes pompes sépulcrales.
Les sublimes dormeurs de tes tombeaux noircis,
Tes princes étendus sur leurs coussins durcis, 10
Et tous les morts fameux dont la patrie altière
Conserve avec respect l'éclatante poussière ;
Malgré tant de splendeur et de noms illustrés.
Tant de bustes de pierre et de marbres sacrés,
Malgré le grand Newton et le divin Shakspeare, 15
Et le coin adoré des rêveurs de Pempire,
O monument rempli de lugubres trésors !
O temple de la gloire, ô linceul des grands morts !
On entendra toujours des âmes généreuses
Venir battre et heurter tes ogives poudreuses, 20
Des âmes réclamant au fond de tes caveaux
Une place accordée à leurs nobles rivaux ;
Et toujours, vieux Minster, ces âmes immortelles
Te frapperont en vain de leurs puissantes ailes.
Et leurs cris dédaignés, leurs plaintives clameurs, 25
Dans le vaste univers soulèveront les cœurs.
* Westminster ! Westminster ! sur cette terre vaine Suis-je toujours en butte aux clameurs de la haine? Avant d'avoir subi le jugement de Dieu, Suis-je aux regards des miens toujours digne du feu? 30 Hélas ! mes tristes os languissent solitaires Sur un sol possédé par des mains étrangères. Et l'on peut voir un jour les autans furieux, Enfants désordonnés de l'empire des cieux,
De leurs souffles impurs chasser ma cendre illustre 35 Et balayer mes os comme les os d'un rustre.
* Westminster ! Westminster ! au midi de mes jours, Le cœur déjà lassé d'orageuses amours,
J'ai vu la calomnie, en arrière et dans l'ombre, S'asseoir à mon foyer comme une hôtesse sombre, 40 En disperser la cendre, et, d'un bras infernal, Glisser de froids serpents dans le lit conjugal. J'ai vu dans le rempart de ma gloire fameuse, Au milieu des enfants de ma verve fougueuse. Une main attacher à mon front l'écriteau 45
Qu'on met au front de ceux qui vivent sans cerveau.
' Et puis on ébranla le chêne en ses racines,
On sépara le tronc de ses branches divines.
Le père de la fille ; — on me prit mon enfant.
Comme si, la pressant sur mon sein étouffant, 50
Mes baisers corrupteurs et ma tendresse impure
Eussent pu ternir l'or de sa jeune nature ;
On enleva ma fille à mon cœur amoureux.
Et, pour mieux empêcher l'étreinte du lépreux.
On fit entre les bras de l'enfant et du père 55
Passer la mer immense avec son onde amère.
* Ah ! pour l'homme qui porte en sa veine un beau sang, Dans ce monde il n'est point d'outrage plus cuisant ! Oh ! quels coups malheureux ! Oh ! quelle horrible lame Que celle qui s'en va percer l'âme de l'âme, 60 Le divin sentiment, ce principe éternel
Des élans du poète et du cœur paternel ! O morsure du feu sur les membres livides ! O fouets retentissants des vieilles Euménides ! Supplices des païens, antiques châtiments, 65
Oh ! qu'êtes-vous auprès de semblables tourments ?
* Et voilà cependant, voilà les rudes peines Que m'ont fait endurer les colères humaines ;