WESTMINSTER
Voilà les trous profonds que des couteaux sacrés Ont faits pendant longtemps à mes flancs ulcérés ; L'éternel ouragan, la bruyante tempête, 71
Qui jusqu'au lit de mort hurlèrent sur ma tête, Et rendirent mon cœur plus noir et plus amer Que le fenouil sauvage arraché par la mer, Et le flot écumeux que la sombre nature 7 S
Autour de l'Angleterre a roulé pour ceinture.
* Westminster ! Westminster ! Oh ! n'est-ce point assez
De mon enfer terrestre et de mes maux passés?
Par delà le tombeau faut-il souffrir encore?
Faut-il être toujours le Satan qu'on abhorre? 80
Et mes remords cachés, et leur venin subtil,
Et le flot de mes pleurs dans les champs de l'exil,
Et l'angoisse sans fin de ma lente agonie !
N'ai-je pas expié les fautes de ma vie?
Westminster ! Westminster ! dans ton temple de paix
Mes pâles ossements descendront-ils jamais?' 86
O grande ombre ! ta plainte est lugubre et profonde.
Ah ! je sens que durant ton passage en ce monde
Tu fus comme un lion traqué dans les forêts.
Que, fatiguant en vain de vigoureux jarrets, 90
Partout où tu passas dans ta fuite divine
Ta noble peau s'ouvrit au tranchant de l'épine.
Et tes crins tout-puissants restèrent aux buissons ;
Partout il te fallut payer tes larges bonds.
Et ton flanc généreux entr'ouvert sur le sable 95
Versa jusqu'à la mort un sang inépuisable.
Mais aussi fallait-il, ô poète hautain !
Avant de fermer l'œil à l'horizon lointain.
De rendre aux éléments ta sublime poussière,
Que le glaive acéré de ta muse guerrière, 100
Dans le cœur du pays irritable et mouvant.
Avec un rire amer pénétrât si souvent?
Ah ! pourquoi reçut-il une blessure telle
Qu'il en pousse toujours une clameur mortelle,
Et que la plaie en feu, difficile à guérir, 105
Au seul bruit de ton nom semble toujours s'ouvrir?
Byron ! tu n'as pas craint, jeune dieu sans cuirasse, D'attaquer corps à corps les défauts de ta race. De toucher ce que l'homme a de mieux inventé. Le voile de vertu par le vice emprunté; iio
D'une robuste main, hardiment et sans feinte. Tu mis en vils lambeaux la couverture sainte Qui pèse sur le front de la grande Albion Plus que son voile épais de brume et de charbon. Le manteau qu'aujourd'hui, de l'un à l'autre pôle, 1 1 5 Le pâle genre humain va se coudre à l'épaule ;
Le drap sombre du Cant est tombé sous tes coups. De là tant de dédains, d'outrages, de courroux ; De là ce châtiment et cette longue injure Contre laquelle en vain ta grande ombre murmure, 1 20 Cette haine vivace et qui sur un tombeau Semble toujours tenir allumé son flambeau ; Comme si dans ce monde, imparfaits que nous sommes, Les hommes sans pitié devaient juger les hommes ; Et comme si, grand Dieu ! le malheur éprouvé 125 N'était pas le flot saint par qui tout est lavé.
O chantre harmonieux des douleurs de notre âge !
Sombre amant de l'abîme au cantique sauvage.
Cygne plein d'amertume et dont la passion
D'une brûlante main pétrit le pur limon, 130
Laisse rougir le front de la patrie ingrate ;
Tandis que ton beau nom avec le sien éclate
Sur tous les points du globe en signes merveilleux.
Laisse-la négliger tes mânes glorieux ;
Laisse-la, te couvrant d'un oubli sans exemple, 135
Faire attendre à tes os les honneurs de son temple.
C'est l'éternel destin ! c'est le sort mérité Par tous les cœurs aimant trop fort la vérité !