‹ Iambes et poèmesChapitre 28 sur 72 · LE DÉPART · texte numérisé non relu

LE DÉPART

Les Alpes ont beau faire et m'opposer leur dos, Leurs bleuâtres glaciers aux tenibles passages, Et leurs pics dâchamés où les sombres nuages Viennent traîner le ventre et se mettre en lambeaux;

Tombent, tombent sur mcù leurs enrayantes eaux. Leurs tarteots bondissants, leurs neiges, leurs orages. Et que kj ^-ents sortis de cent rochers sauvages Dâcbirent mes poumons comme de froids couteaux!

IIO LE DiPABT

J'irai, je foulerai, car j'en ai l'espérance, Les champs délicieux de la douce Florence Et les vieux monts sabios que Virgile adora.

Je verrai le soleil et la mei de Sorrente; Et, mollement couché sur la plage odorante, Je boirai ton air pur, ô verdoyante Ischia I

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LE CAMPO SANTO

A M. A. BmBux.

O désolation I ù misère profonde !

Désespoir éternel pour les Imes du monde I Sol de Jérusalem que tant d'hommes pieus Ont baigné de suenr et des pleurs de leurs yenx; Sainte terre enlevée aux monts de la Judée, Et du sang des martyrs encor tout inondée.

Sainte terre des mous qui portas le Sauveur, Toi que tout front chrétien baisait avec ferveur, Tu n'es plus maintenant qu'une terre profane. Un sol oCi toute fleur dépérit et se fane,

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112 LE CAMPO SAHTO

Un terrain sans verdure et délaissé des deux.

Un dmeiière aride, an doitre curieux.

Qu'un voyageur parfois, dans sa course rapide,

Ileurie d'un pied léger et d'un regard stupide.

— Mais n'importe ! je t';iime, 6 vieux Campo Santo

Je t'aime de l'amour qu'avait pour toi Giono.

Tout désolé qu'il est, ton doitie solitaire

Est encore à mes yeux le plus saint de la terre:

Aussi quand l'œil du jour, de ses regards cuisants.

Brûle le front doré des superbes Pisans,

paime à sentir le froid de tes voûtes flétries,

J'aime à voir s'allonger tes longues galeries.

Et lu, wlencieuï, le front bas, le pied lent.

Comme un moine qui passe et qui prie en allant,

paime à faire sonner le cuir de mes sandales

Sur la tète des morts qui dorment sous tes dalles ;

paime i lire les mots de leurs grands écussons,

A réveiller des bruits et de lugubres sons,

Et les yeus enivrés de tes peintures sombres,

A voir autoui de moi mouvoir toutes tes ombres.

LE CAMPO SANTO Jl]

Salut I noble Orcagna I que viens-tu m'étaler ?

— ■ Artiste, une peinture à faire reculer;

Regarde, enfant, regarde I... Il est de par le monde

Des êtres inondés de volupté profonde ;

Il est de beaux jardins plantés de lauriers verts.

De grands murs d'orangers où mille oiseaux divers.

Des rossignols bruyants, des geais aux ailes bleues.

Des paons sur le gazon traînant leurs belles queues.

Des merles, des serins jaunes comme de l'or,

Chantent l'amour, et l'air plus enivrant encor.

Il est, sous les bosquets et les treilles poudreuses, .

De spkndides festins et des noces heureuses ;

Il est des insirumenis aux concerts sans parois;

Et bien des cœurs contents et bien des yeux vermeils.

A VAvi Maria, sous les portes latines.

On entend bien des luths et des voix argentines,

On voit sur les balcons, derrière les cyprès.

Bien de beaux jeimes gens qui se parlent de près,

Bien des couples rêveurs, qui, le strir à la brune,

Se tiennent embrassés aux regards de la lune.

Hélas! un monstre ailé qui plane dans les airs.

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114 I-B CAMFO SAHTO

Et dont U lourde faux va sarclant l'univers, La Mort, incessamment coupe toutes ces choses; Et femmes et bosquets, oiseaux, touffes de roses, Belles dames, seigneurs, princes, ducs et marquis, Elle met tout à bas, même des Médicis, Elle met tout à bas avant le jour et l'heure; Et la stupide oublie, au fond de leur demeure. Tous les gens de béquille et qui n'en peuvent plus. Les porteurs de besace et les tristes perclus. Les catairhéui branlant comme vieille muraille. Les fïévreui au teint mat qui tremblent sur la paille. Et les frêles vieillards qui n'ont plus qu'un seul pas Pour atteindre la tombe et reposer leurs bras. Tous ont beau l'implorer, elle n'en a point cure; La Mort vole au palais sans toucher k masure ; Elle abandonne aux vents les plaintes et les vois De ces corps vermoulus comme un antique bois : La vieille aime à lutter, c'est un joueur en veine Qiii néglige les coups dont la chance est certaine.

■ Enfant, ce n'est point tout; enfant, regarde encori

LE CAldPO SANTO II)

La montagne s'ébranle aux fanfares du cor,

Sous le galop des chiens entends sonner h pierre.

En épais tourbillons vois rouler la poussière,

Et du fond ^ueux de ces sombres halliers

Bondir i. âois pressés de nombreux cavaliers.

Ce sont de francs chasseurs qui courent la campagne.

De grands sdgneurs toscans, des princes d'Allemagne,

Avec de beaux habits chamarrés d'écussons.

Des housses de velours, de lourds caparaçons,

Des couronnes de ducs à l'entour des casquettes.

Des faucons sur les poings, des plumes sur les têtes.

Et des hommes nerveux, retenant à pas lents

Des lévriers lancés sur leurs quatre pieds blancs.

Holà '. puissants du jour, chasseurs vêtus de soie,

Qjii forcez par les monts une timide proie;

Vous, femmes, que l'ennui mène i la cruauté;

Hommes, dont le palais plein de stupidité

A soif, après le vin, du sang de quelque bête.

Vous qui cherchez la mort comme on cherche une fête.

Oh I n'allez pas ù loin, arrêtez vos coursiers,

La mort est pris de vous, la mort est sous vos pieds,

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lié LE CAMPO SANTO

La mort vous garde ici les plus rares merveilles ; Croyeï-en vos chevaux qui dressent leurs oreilles, Voyez leur cou fumant donc la veine se tord.

Leur frayeur vous dira qu'ils ont senti la mort. Et que ce noir terrain a reçu de nature I^ don de convertir les corps en pourriture.

Or, eo ces trois tombeaux ouverts sur le chemin, Voyez ce qu'en un jour elle fût d'un humain : Le premier que son dard tout nouvellement pique A le ventre gonflé comme un homme hydropique; Le second est déjà dévoré par les vers, Et le dernier n'est plus qu'ua squelette aux os verts, Oii le vent empesté, le vent passe et soupire Comme i travers les flancs décharnés d'un navire. Certes, c'est chose horrible, et ces morts engourdis Figeraient la sueur au front des plus hardis; Mais, chasseurs, regardez ces trous pleins de vermine Sans boucher votre nez et sans changer de mioe. Regardez bien i fond ces trois larges tombeaux ; Puu, quand vous aurez vu, retournez vos chevaux, Aux fanfares du cor regagnez la montagne,

LE CAUFO SANTO 1

Et puis comme devant, i travers la campagne,

Courez et galopez, car de jour et de nuit,

Vous savez mainieDant où le temps vous conduit.

« Mais tandis que la fièvre et la crainte féconde Assiègent les côtés des puissants de ce monde, Que l'étemel regret des douceurs d'ici-bas Leur tire des soupirs à chacun de leurs pas, ■Que l'horreur de vieillir et de voir les années Pendre comme une barbe à leurs têtes veinées. Arrose incessamment d'amertume et de fiel Le peu de jours encor que leur garde le ciel ; Tandis que sur leurs fronts comme sur leurs rivages. Habitent les brouillards et de sombres nuages. Le del, au-dessus d'eux éblouissant d'azur, Ëpand sur la montagne un rayon toujours pur.

Là, dans les genêts verts et sur l'aride pierre. Les hommes du Seigneur vivent de la prière ; LA, toujours prosternés, dans leurs élans pieux, Ib ne voient point blanchir les fils de leurs cheveux. Leur vie est innocente et sans inquiétude,

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Il8 LE CAMFO SANTO

L'ioalttrable paix dort en kur solitude.

Et, sans peur pour kurs jours en tout lieu menacés.

Les pauvres animaux par les hommes chassés,

Mettant le nez dehors et quittant leurs retraites.

Viennent manger aux mains des blancs anachorètes:

La biche à leur côté saute et se fait du lait.

Et le lapin joyeux broute son serpolet.

« Heureux, oh 1 bien heureux qui, dans un jour d'ivresse,

A pu faire au Seigneur le don de sa jeunesse.

Et qui, prenant la foi comme un bâton noueux,

A gravi loin du monde un sentier moniueux I

Heureux l'homme isolé qui met toute sa gloire

Au bonheur inefiable, au seul bonheur de croire.

Et qui, tout jeune encor, s'est crevé les deux yeux,

Afin d'avoir toujours à désirer les cieus I

Heureux seul k croyant, car il a Tâme pure,

II comprend sans effort la mystique nature;

11 a, sans la chercher, la parfaite beauté.

Et les trésors divins de la sérénité.

Puis il voit devant lui sa vie immense et pldne

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