‹ Iambes et poèmesChapitre 4 sur 72 · L'ÉMEUTE · texte numérisé non relu

L'ÉMEUTE

Coaaae un vent orageux, des bruits rauques et sourds

Roulent soud^inemeiit de fanbourgs en faubourgs ;

Les pones des maisons, les fenêtres frémissent.

Les marteaux sur le bronze â grands coups retentissent,

La peur frappe partout; et les vîàHards tremblants.

Les femmes en désordre et les petits enânts.

D'un grand ceil étonné r^;ardant ce qui passe,

Tout sous les toits voi^ns péle-méle s'entasse.

Se cache, et dans la rue un vaste isolement

Remplace tout à coup ce chaos d'un moment ;

Et l'Émeute parait, l'Ëmeute au pied rebelle,

Poussant avec la main le peuple devant elle ;

L'Émeute aux mille fronts, aux cns tumultueux,

A chaque bond grosdt ses rangs impétueux,

Et le long des grands quais, où son flot se déroule, Hurle en battant les murs comme une femme soûle.

Où va-t-elle aujourd'hui? De ses sombres clameurs Va-l-elle épouvanter le sénat en romeurs?

■Vient-elle secouer sur le front des ministres Tout le sang répandu pendant les jours sinistres? Non: l'Émeute i longs ôots inondant le saint lieu. Bondit comme un torrent contre les murs de Dieu ; La haine du pontife aujourd'hui la travaille ; Son front comme un bélier bat la sainte mniaîUe; Sur les dalles de [ùeire, au bas de leurs autels Roulent confusément les vases immortels.

Adieu le haut parvis, adieu les saints portiques, Adieu les souvenirs, les crojrances antiques I Tout tombe, tout s'écroule avec la grande croîs : Christ est aux mains des Jui& une seconde fois.

O ma mère patriel A déesse plaintive !

Verrons-nous donc toujours dans la ville craintive

;,GoogIc

34 l'éueute

Lm pâles dtoyeiw déserter leurs foyers?

Toujours les verrons-nous, implacables guerriers. Se livrer dans la paix des guerres intestines? Les temples verront-ils au pied de leurs ruines. Comme le marc impur échappé du pressoir.

Des flots de sang chrétien couler matin et soir? Patrie, ahl si les cris de ta voix éplorée N'ont plus aucun pouvoir sur la foule égarée ; Si tes gémissements ne sont plus entendus.

Les mamelles au vent et les bras étendus, Mère désespérée, à la face publique ^ens, déchire k deux mains ta flottante tunique, Et montre ans glaives nus de tes fils irrités Les flancs, les larges flancs qui les ont tons portés!

Février i8jt.

DyGoogle

Dans le pays de France aujourd'hui que personne

Ne peut chez soi rester en paix, Et que dé toutes parts l'ambiiioa bourgeonne

Sur les crânes les plus épais.

Ce n'est que mouvement sur la place publique;

La vcàx. bruyante et le cœur vain, Chacun bourdonne autour de l'ceuvre politique,

Chacun y veut mettre la main. .

lÂ, courent tous les gens de bras et de parole,

Poète, orateur et soldat.

Tout ce qui veut paraître et jouer quelque rôle

Dans le grand drame de l'État;

Tout, qad que soit son rang, sa fortune ei sa race,

Haletant et pressant le pas.

Sur le pavé £uigcux se préd|nte en masse,

Et vers le peuple tend les bras.

Certes le peuple est grand, maintenant que sa tète

A secoué ses mille freins, Qjie, l'ouviage fini, comme un robuste aihlète

D peut s'appuyer sur ses reins ; 11 est beau ce colosse i la mile carrure,

Ce vigoureux porte-haillons.

Ce sublime manceuvre à la veste de bute

Tante du sang des bataillons, Ce ma$on qui d'un coup vous démolit des trâncs

Et qui, pai un del étoufiant, Sut les lai^^ pavés fait bondic les couronnes

Comme le cerceau d'un enfant!

Mais c'est pitié de voir, avec sa tite rase,

Son corps sans pourpre et sans atour,

LA VOPULASITi

Ce peuple denù-nu, comme cem qa^ écraM,

Cooune les rois avoir ta conr; Oui, c'est pidé de voir, à genoux sur u tntx.

Un troupeau de tristes humains Lui jeter chaque jour tous leuis noms k la Sue

Et ne jamais llcher ses mains'; D'entendre autour de lui mille bouches mielleose

Souillant le nom de dtoyeo, Lui dire que le sang orne des mains calleuses

Et que le rouge lui va Inen; Qjie l'inflexible loi n'est que son vain caprice,

Qlie la justice est dans son bras.

Sans craindre qu'en ses mains l'arme de la justice

Ne soit l'aime des scélérats.

Est-ce donc un besràn de la nature humaine Qpe de toujours courber le dos?

Faut-il du peuple ausù &ire une idole vaine.

Pour l'encenser de vùns propos?

DyGoogle

A peine relevé &ut-îl qu'on se nibiiiss: 1

Faut-il oublier avant tout Qjie la Liberté saiate est la seule déesse

Qpe l'on n'adore que debout?

Hélas! nous existons dans un temps àe misère.

Un temps à nul autre pareil, Où la corruption manje et pourrit sur terre

Tout ce qu'en tire le soleil; Où dans le cœur humain l'égoïsme déborde ,

Où rien de bon n'y feit séjour ; Où partout la vertu montre bientôt la corde.

Où le héros ne l'est qu'un jour; Un temps où les serments et la foi politique

Ne soulèvent plus que des ris; Où le sublime autel de la pudeur publique

Jonche le sol de ses débris; Un vrai siècle de boue, où, plongés que nous sommes

Chacun se vautre et se salit; Où, comme en un linceul, dans le mépris des hommes

Le monde entier s'ensevelît

DyGoogle

LA POPULARITli

Pourtant, ù quelque jour de ces sombres abiuics

Où nous roulons aveuglément, De ce chaos immense où les Ames sublimes

Apparaissent ù rarement, Soudain et par hasard il en sui^ssait une

Au lai|;e front, au bras charnu.

Une àme toute en fer, sans peur à la tribune,

Sans peur devant un glaive nu ; Si cène ime splendide, étonnant le vulgaire

Et le frappant de son éclat.

Montait, avec l'appui de la main populaire,

S'assetùr au timon de l'Eut ; Alors je lui citrais de ma voix de potte

Et de nvon cœur de citoyen :

Homme placé si haut, ne baisse pas la tète,

Marche, noarche et n'écoute rien I laisse le peuple en bas applaudir 1 ton rôle

Et se repaître de ion nom ;

DyGoogle

Laisse-le te promettre un jour même l'épaule

Pour te poner au Panthéon 1 Marche I et ne peuse pas à son temple de pierre;

Souviens-toi que, changeant de goût.

Sa main du Panthéon peut chasser ta poussière

Et la balayer dans l'égout I Marche pour la patrie et.saos qu'il nous en coûte,

Marche en ta force et le front haut; Ht dût ton pied heurter à la lïn de ta route

Le seuil sanglant d'un échafaud, Dût ta sublime tête, 6 royale victime I

Tomber au bruit d'un vil tambour; Du peuple quel qu'il soit ne cherche que l'estime,

Ne redoute que son amour !...

La popularité! — c'est la grande impudique ^li tient dans ses bras l'iuiivers,

Qpi le ventre au soleil, comme la nymphe aatiqnt, Livre Jl qui veut ses flancs ouverts I

DyGoogle

C'est la merl c'est la mer! — d'abord calme et sei

La mer, aux premiers feux du jour, Chantant et souriant comme une jeune reine,

La mer blonde et pleine d'amour ; La mer baisant le sable, et parfumant la rive

Du baume enivrant de ses Ilots, Et berçant sur sa go:^e ondoyante et lascive

Son peuple brun de matelots; Puis ta mer furieuse et tombée en démence,

Et de son lit silencieux Se redressant géante, et de sa tête immense

Allant frapper les sombres cieus ; Puis courant çà et là, hurlante, écbevetée,

Et sous la foudre et ses carreaux Bondissant, mugissant dam sa plaine salée,

Comme un combat de cent taureaux ; Puis, le corps tout blanchi d'écume et de colère,

La bouche torse, l'œil errant.

Se roulant sur le sable et déchirant la terre

Avec le râle d'un mourant; Et, comme la bacchante, enfin lasse de rage.

DyGoogle

N'en pouvant plus et sur le Ranc

Retombant dans sa couche, et lançant à la plage

Des tftes d'hommes ei du sangl...

Février i8}i.

Allons, chauffeur, allons, du charbon, de la houille.

Du fer, du cuivre et de l'étain I Allons, à large pelle, à gruids bras plonge et fouille.

Nourris le brasier, "rieuit Vulcain ; Donne force pâture à l'avide fournaise;

Car pour mettre ses dents en jeu.

Pour tordre et dévorer le métal qui lui pèse,

Il lui faut le palais en feu.

C'est tnen, voici la flamme ardente, folle, immense,

Implacable et couleur de sang, Qpî tombe de la voûte, et l'assaut qui commence:

o;,GoogIc

Chaque liagat se prend au flanc; Et ce ne sont que bonds, rugissements, délire.

Cuivre sur plomb et plomb sur fer ; Tout s'allonge, se tord, s'embrasse et se déchire

Comme des damnés en enfer.

Enfin Tceuvre est finie, enfin U flamme est morte,

La fournaise fume et s'éteint.

L'airain bouillomie à flots; chaufièur, ouvre la porte

Et laisse passer le hautain 1 O fleuve impétueux! mugis et prends ta course,

Sots de ta loge, et d'un élan, D'un seul bond lance-toi comme un flot de la source,

Comme tme flamme du volcan !

La terre ouvre son son à tes vagues de lave;

Précipite en bloc ta fureur, Daiu le moule profond, bronze, descends esclave: I empereur I

Encor Napoléon! encor sa grande image I

Ah I que ce rude et dur gueiiier Kous a coAté de sang, de krmes et d'outngc

Pour quelques rameaux de laurier!

Ce fut un triste jour pour la France abattue,

Qfiand du haut de son piédestal, Comme un voleur honteux, son antique statue

Pendit sous un chanvre bnital.

Alors on vit au pied de la haute colonne.

Courbé sur un cible grinçant, L'étranger, au long bruit d'un hourra monotone.

Ébranler le bronze puissant ; Et quand, sous mille efforts, la tête la ptemiire,

Le Moc superbe et souverain Précipita sa chute, et sur la frdde pierre

Roula son cadavre d'airain.

Le HuD, le Hun stupide, à la peau sale et rance,

L'ceil plan d'une basse fureur, Atnc rebords des ruisseaux, devant toute la France,

Traîna le front de l'empereur.

Ah I pour cdni qui porte un cceur sous la mamelle

Ce jour pèse comme un remord ;

DyGoogle

)6 l'idole

Au front de tout Françus, c'est la tache étemelle

(i)ii ue s'en va qu'avec la mort.

J'ai va llnvasion à l'ombre de nos marbres

Entasser ses lourds chariots; Je l'ai vue arracher r&:orce de nos arbres.

Pour la jeter i ses chevaux ; ]'ai vu l'homme du Nord, â la lèvre farouche.

Jusqu'au sang nous meurtrir la chair.

Nous manger notre pajn, et jusque dans la bouche

S'en \'enir respirer notre air; J'ai vu, jeune Français, ignobles libertines,

Nos femmes, belles d'impudeur, Aux r^ards d'un Cosaque étaler leurs poitrines,

Et s'enivrer de son odeur :

£h bien! dans tous ces jours d'abaissement, de peine.

Pour tous ces outrages sans nom.

Je n'ai jamais chargé qu'un être de ma haine...

Sois maudit, 6 Napoléon I

DyGoogle

O Corse à che\'eux plats ! que ta France était belle

Au grand soleil de messidor I C'était une cavale indomptable et rebelle.

Sans frein d'ader t)i rbaes d'or ; Une jument sauvage à la croupe lustique,

Fumante encor du sang des rois.

Maïs fière, et d'un pied fort heurtant le sot antique.

Libre pour la première fois.

Jamais aucune main n'avait passé sur elle

Pour la flétrir et l'outrager; Jamùs ses larges flancs n'avaient porté la selle

Et le harnais de l'étranger; Tout son poil était vierge, et, belle vagabonde,

L'œil haut, k croupe en mouvement.

Sur ses jarrets dressée, elle effrayait le monde

Du bruit de son hennissement.

Tu parus, et ùtAt que tu vis son allure,

Ses reins A souples et dispos,

;8 l'isolk

Dompteur audadeun, tu pris sa chevelure.

Tu montas botté sur son dos.

Alors, comme elle aimait les rameurs de la guerre,

La poudre, les tambours battants, Pour champ de course, alors tu lui donnas la terre

Et des combats pour passe-temps :

Alors, plus de repos, plus de niûts, plus de sommes;

Toujours l'air, toujours le travail.

Toujours comme du sable écraser des corps d'hommes,

Toujours du sang jusqu'au poitrail, duinze ans son dur sabot, dans sa course rapide,

Broya les géuérations ; Quinze ans elle passa, futnanie, à toute bride.

Sur le ventre des nations ; Enfm, lasse d'aller sans fiaîr sa carrière,

D'aller sans user son chemin, De pétrir l'univers, et comme une poussière

De soulever le genre humain ; Les jarrets épuisés, haletante, tans force

Et fléchissant i chaque pas, Elle demanda grlce à son cavaHer corse^

DyGoogle

l'idole

Mais, bourreau, tu n'écoutas pas!

Tu la pressas plus fort de ta cuisse nerveuse ;

Pour étouffer ses cris ardents, 1 u retournas le mors dans sa bouche baveuse,

De fureur tu brisas ses dents; Elle se releva ; mais un jour de bataille.

Ne pouvant plus mqr^re ses freins.

Mourante, elle tomba sur un lit de mitraille

Et du coup te cassa les r^ns.

Maintenant tu renais de ta chute profonde :

Pareil à l'aigle radieux.

Tu reprends ton essor pour dominer le monde,

Ton image remonte aux deux.

Napoléon n'est plus ce vdesr de couronne.

Cet usurpateur efirooté, Qlii serra sans pitié, sous les couttins du tràne,

La gorge de U Liberté ; Ce triste et vieux forçat de la Sainte-Alliance

//j l'idole

Qjii mouiul sur an noir rocher, Traînant comme un boulet l'image de la France

Sous le bâton de l'étranger ; Non, non. Napoléon n'est plus souillé de fanges:

Grâce aus flatteurs mélodieuï, Aux poËtes menteurs, aux sonneurs de Iouang;;s,

César est mis au rang des dieux.

Son image reluit à toutes les murailles;

Son nom dans tous les carrefouts Résonne incessamment, comme au fort des batailles

Il résonnait sur les tambours.

Puis de ces hauts quartiers où le peuple foisonne,

Paris, comme un vieux pilerin, Redescend tous les jours au pied de la colonne

Abaisser son front souverain.

Et li, les bras chargés de palmes éphémères,

Inondant de bouquets de fleurs Ce bronie que jamais ne regardent les mires.

Ce bronze grandi jous leurs pleurs ; En veste d'ouvrier, dans son ivresse foUc,

Au brait du fifre et du clairon.

Paris d'un pied joyeux daose la carmagnole Autour du grand Napoléon.

Ainsi, passez, passez, monarques débonnaire»,

Doux pasteurs de l'humuiitÉ; Hommes sages, passez comme des âonts vulgaire

Sans reflet d'immortalité!

Du peuple vainôuent vous allégez la ch^nei

Vainement, tranquille troupeau.

Le peuple sur vos pas, sans sueur et sans prine,

S'achemine vers le tombeau ; Sitôt qu'i son déclin votre astre tutélaire

Épanche son dernier rayon.

Votre nom qui s'éteint sur le âot populaire

Trace i peine un léger sillon.

f asseï, passez, pour vous point de hante statue :

Le peuple perdra votre nom ; Car il ne se souvient que de l'homme qui tue

Avec le sabre ou le canon ;

DyGoogle

Page 1