LÉONARD DE VINCI
Salut, grand Florentin adoré du Lombard, Au front majestueux, à la barbe luisante 1 Devant toi je m'incline, à noble Léonard, Plus que devant un prince à l'armure éclatante I
Ah I que sont les grandeurs que la victoire enlante, A côté des trésors de ton ime, 6 virillard î Qjie sont les vains lauriers de la guerre sanglante Près des fleurons divins du savoir et de l'art?
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l68 lÉONAKD DE VlMCt
Honneur, honneur i toi ! ta sublime tuture Sut i la fantaisie unir la raison pure, Conteur i la fois deiu pouvoirs mervùlleux ;
Semblable i l'astre d'or, qui, dans la vo&te immense Montant et s'abaissant toujours plein de puissance, Fettilîse la terre en iclalrant les deux.
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Qpand l'att italien comme un fleuve auuelws S'en venait i passer par une grande ville.
Ce n'était pas alors une eau rare et stérile, Mais un fieuve puissant à la superbe voix.
Il allait inondant les palais jusqu'aux toits. Les dûmes suspendus par une main débile; 11 reflétait partout dans son cristal mobile Le manteau bleu des cieux et k poui^re des rob;
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170 TITIBW
Puis avec majesté sur la vague aplanie n emportait alors un homme de génie, Un grand Vénitien, à l'énonne cerveau;
Et prenant avec lui sa course vagabonde,
II le roulait un siècle au courant de son onde,
Et ne l'abandonnait qu'aux serres d'un fléau.
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A M. UOM DI WUUT,
Dam la noble Venise, autrefois, l'on raconte
Qji'uD riche gentilhomme, un sénateur, un comte,
Eut pour fille une enfant qu'on appelait Bianca;
Dans Venise voici ce qui lors arriva.
Ainsi que toute fille et toute Italienne,
Paresseuse à ravir, notre Vénitienne,
Blanche comme une étoile, et comme faite au tour.
Au balcon du palais demeurait tout le jour :
Tantôt elle peignait ses longues tresses blondes,
Tantdt elle voyait coutil les vertes ondes.
Ou regardait sans voir, ou, laissant là ses jeux,
Suivait un beau nuage ^aré dans les cieui.
A la fenêtre en face, un enfant de Florence
Chez un vieil ai^entier logeait par occurrence ;
De sa plume il gagnait son pain de tous les soirs.
Mais cet enfant divin sous ses longs cheveux uoits, Penûf à son bureau, d'un œil mélancolique Regardait à souvent cette tête angélique, Qja'H oubliait toujours sa tâche et son devoir. Or, à force de temps, à force de se voir.
Ces deux jeunes enfants, dans leur candeur d'apâtre. Crurent que le bon Dieu les donnait l'un à l'autre; lis se prirent de cceur, ib s'aimèrent d'amour. Et leur feu mutuel grandit de jour en jour.
Ce feu devint à vii, que par une nuit brune, Une nuit ob la ville avait très peu de lune, Tandis que tout dormait dans l'antique maison, La pauvre jeune fille oublia sa raison.
Et, laissant derrière elle une porte entr'ouverte, Elle s'en fut dehors, seule et d'un pied alêne. Oh I je laisse à penser dans le mmce taudis Quelle fête d'amour 1 ce fut te paradis.
Aussi ces deux entants, -ces douces créatures. Ces deux corps si parfaits, ces royales natures, Se dirent tant de mots, versèrent tant de pleurs,
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BIAKCA IJ
Que U nuit tout entière écouta leurs douleurs.
Il fallut cependant quitter la chambre sombre.
Pâle et gelée alors comme une neige à l'ombre,
Bianca rapidement, et le corps tout plié,
Retcaversa le pont suc la pointe du pié.
Mais l'aube éiùt debout, et, réveillant U brise.
Ses pieds frais rougiss^ent les grands toit^ de Venise;
Le vent remuait l'onde, et la vague des mers
Luisait dans les canaux en mille carreaux verts ;
Les pigeons de Saint-Marc volaient sur les coupoles ;
Le long des piliers blancs tremblotaient les gondoles;
11 était jour, grand jour, et la douce Bianca,
Lorsqu au seuil paternel tremblante elle toucha,
Elle se bissa là tomber comme une morte;
Un passant de bonne heure avait fermé la porte.
Certes, s'il fut jamais un touchant souvenir, Un souvenir d'amour qui plaise à revenir.
Comme ces airs divins qu'on veut toujonis entendre, Ah I c'est bien cet amour mélancolique et tendre Q]ù prit deux jeunes coeurs avec naïveté]
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Comme aux. jours de k pure et belle antiquité;
C'est bien cet amour franc sorti de la natmv,
Qjû vit de confiance et jamais d'imposture,
Qpî se donne sans pdne et ne marchande pas
Comme le faux amour de nos tristes climats,
Bianca, ton joli nom, lorsqull flotte i la bouche,
D'un charme toujours neuf vous remue et vous touche.
Et, comme le parfum nage autour de la fleur,
Sur Venise il épanche une amoureuse odeur.
Toujours dans les canaux où la rame vous chasse,
Conmie UQ fantAme doux ton image repasse;
Toujours l'on pense à toi, toujours l'on ne peut Toir
Au faite d'un balcon, i. l'approche du soir.
Une fille vermeille, assise et reposte,
Sans porter les regards vers une autre croisée;
Et chercher vaguement, à travers le lointain,
Si l'on n'aperçoit pas ton jeune Florentin.
Enfm, le souvenir de ta chère folie
Hsc tel, que l'astre aimé de la molle Italie,
L'asire que sa voix d'or nomme encor la Diva,
la légère Phoîbé, la blonde Cynthia,
D..„-;;c:,G00glc
Ne peut verser les flots de sa blanche lumière,
Sans qu'il vous semble encor sur les grands ponts de pierre.
Et sur les escaliers dans les ondes perdus,
Ouïr ilotter ta robe et courir tes {^ds nus.
Ah ! quand ]'él£ jadis fleurissait dans les âmes,
Qt:and l'Amour, cet oiseau qui chante au cceur des femmes,
Sur terre s'abattait de tous les coins du ciel,
Qjiand tous les vents sentaient et la rose et le miel.
Au beau règne des fleurs, quand chaque créature
Maniait noblement sa divine nature,
Venise, il était doux, sous tes cieux itouflants.
D'aspirer ton air pur comme un de tes en&nts;
n était doux de vivre ans chansons des guitares,
Car, ainsi qu'aujourd'hui, les chants n'étaient pas rares;
Les chants suivaient partout les plaisirs sur les eaux.
Les courses i la rame, à travers les canaux.
Et les beaux jeunes gens guidant les demoiselles
Alertes et gdment sur les gondoles frêles.
Alors, après la table, une main dans la main,
On dansait au Lido jusques au lendemain;
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Ou Ken vcis la Brenta, sur de fraîches prairies, On allait deux à deux perdre ses rêveries.
Et sur l'herbe écouter l'oiseau chanter des vers En l'honneur des zéphyrs qui chassaient les hivers. Alors jeunes et rieux avaient la joîe en tète, Toute la vie était une ivresse parfaite.
Une longue folie, un long rêve d'amour, Q]ie ta nuit en mourant léguait encore an jour ; On ne finissait pas de voir les belles heures Danser d'un pied l^er sur les nobles demeures; Venise était puissante, et les vagues alors Comme au grand Salomon lui roulant des trésors, Sous son manteau doré, sa pourpre orientale.
Le front tout parfumé de l'écume natale, Elle voyait ses fils, épris de sa beauté.
Dans ses bras délicats mourir de volupté.
Mais le bonheur suprême en l'univers ne dure. C'est une loi qu'il fcut que toute chose endure, Et l'on peut aux forêts comparer les cités, En £^t de changements et de caducités :
Comme le tronc aoird, comme la feuille morte, Qjie l'hiver a frappés de son haleine forte, Le peuple de Venise est tout dénaturé I C'est un arbre abattu sur un sol délabré, Et l'on sent, à le voir ainsi, que la misère Est le seul vent qui souffle aujourd'hui sur sa terre. 11 n'est sous les manteaux que membres appauvris; La f^m maigre apparaît sur tous les corps flénns ; Partout le bras s'allonge et demande l'aumône, La fièvre à tous les fronts étend sa couleur jaune, ' Et d'un 0ot sale et noir Neptune vainement Bat, dans le port, le dos de quelque bâtiment. On n'entend plus gémir sous leurs longues antemies Les galères partant pour les lies lointaines; Le marteau des chantiers n'éveille plus d'échos. Et le désert lui-même est au fond des cachots. Vcùlà pour le dehors ; au dedans, la trisiesse A tous les seuils branlants debout comme une bâtesse ; Les palais démolis pleurant leurs habitants; La famille écroulée, et comme au mauvais temps Les (useauz du bon Dieu, faute de noumture,
17S BIAMCA
Volent aux àeax lointains chercher de k piture,
Les jeunes gens faisant usage de leurs pies
Et laissant dans un coin leurs parents oubliés : .
Alors tout ce qui touche â la décrépitude
S'étdnt dans l'abandon et dans la solitude;
Et la vieillesse pauvre id, comme partout.
N'inspire i l'être humain que mépris et dégoût.
Enfin Venise, au sàn de son Adriatique,
Expire chaque jour comme une pulmonique];
Elle est frappée au caur et ne peut revenir.
Le E)estin a flétri son royal avenir.
Et pour longtemps sevré sa lèvre enchanteresse
Du vase d'Orient que Itii tendùt la Grèce.
Bien qu'il lui reste encor une rougeur au frontt
Dans ses flancs épuisés nulle voix ne répond;*
Pour dominer les flots et commander le monde
Sa poitrine n'est plus assez lai^ et profonde;
C'en est £ùt de Venise, elle manque de veux;
L'homme et les éléments l'accablent jk la fois.
Comme un taureau qui court i travers les campagnes,
L« fougueux Ëridan, descendu des montagnes^
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BIAHCA
De sabk et de limon couvre ses nobles pies; Puis la mer, relevant ses crins humiliés.
Ne U respecte plus, et tous les jours dérobe Un des pans dégradés de sa superbe robe.
Elle tombe, elle meurt, la plus belle dté I Et l'homme sans respect pour tant de pauvreté. Le Goth, prenant en main sa brune chevelure, D'une langue barbare et d'une verge dure, A la honte des rois, outrage son beau flanc,
it sans relâche et le bat jusqu'au sang.
Venise, dans ton sein aujourd'hui que peut être L'amour? Ahl sans frémir on ne peut le «mnattrc, On ne peut le trouver dans ces lugubres Ueus, Sans gémir longuement ou détourner les yeux.
Des pauvres gondoliers les chansons et les rames Ne servent plus ici qu'à des amours infâmes.
Des. amours calculés, sans nulle passion.
Comme il en faut aux fils de la conupdon.
Aus^, lorsque le soir un chant mélancolique, V» beau chaut alteiué comme une flûte antique,
■ OOg le-
l8o BIANCA
S'en vient saisir votre âme et vous élËve aux deux,
Vous pensez que ce chant, cet air mébdieux,
Est le reflet naïf de quelque Ime plaintive
Qfii, ne pouvant le jour, dans la ville craintive,
Épancher i biùr le flot de ses ennuis,
Par la douceur de l'air ei la beauté des nuits
S'abandonne sans peine à la musique folle.
Et, la rame à la main, doucemeni se console.
Alors penchant la tète, et pour mieux écouter.
Vous regardez les flots qui viennent de chanter:
Et la gondole passe, et sur les vagues brunes
Son flambeau luit et meurt au milieu des lagunes)
Et vous, toujours tourné vers le point lumineux.
Le cœur toujours rempli de ces chants savoureux
Qjù surnagent encor sur La vague aplanie.
Vous dctnandez quelle est cette lente harmonie.
Et vers quels bords lointains ftiit ce concert charmant.
Alors, quelque passant vous répond tristement.
■ Ce sont des habitants des lieux froids de l'Europe,
s De piles étrangers que la brume enveloppe,
« Q^i, sans amour chet eus, à grands frais viennent vdr
• Si Vemse en lépand sut ses ondes, le soir.
< Or, ces hommes sans cœur, comme gens sans fami « Ont acheté le corps d'une humble et belle fille, « Et pour combler l'orgie, avec quelques deniers, « Us font dianter le Tasse aux pauvres gondoliers. »
Oh I pra&nation des choses les plus saintes, Ëiemel aliment de soupirs et de plaintes.
Insulte aux plus beaux dons que la Divinitâ Ait, dans un jour heureux, faits à. l'humàiûté t limpides fragments du divin diadème 1 Vous, que le grand poète a détachés lui-même Pour consoler ta terre, et, dans vos saints reflets, Lui montrer la splendeur des célestes palais I O poéâe, amour, perle» de la nature I Des beautés de ce monde essence la plus pure. Sublimes diamants et joyaux radieux.
Aimés i tous les plis de la robe des cîeux, Qu'a-t-on ftit du trésor de vos pures lumières? Pourquoi, divins objets, rouler dans les pouSMèresï Avez-vous tant perdu de valeur et de prix.
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l8a BIANCA
Qlieles hommes pour vous n'aient phis que du mépris?
Abt malheur aux mortels qui traînent par les fanges
L'éclat pur et serein de Kimage des anges I
Malheur I cent fois malheur à tous les cœurs méchants
Qjii poussent la beauté sut leurs tristes penchants I
Malheur aus esprits froids, aux hommes de la prose.
Étemels envieux de toute grande diose,
Qui, n'éveillant sur terre aucun écho du del
Et toujours enfouis dans le matériel,
Chassent d'un rire amer les divines pensées.
Comme au fond des grands bois les nymphes dispersées,
Si du malheur des temps l'épouvantable loi
Veut, hélas! aujourd'hui, que les hommes sans foi
Et tous les corrompus prévalent dans le monde ;
Si tout doit s'incliner devant leur souffle immonde.
Et, sous un faux semblant de dvilisation,
Si l'univers entier subit leur action ;
Si le rire partout tranche l'aile de l'ime, -
Si le boisseau fatal engloutit toute flamme;
Amour et poésie, anges purs de beauté,
Reprenei votre essor vers la Divinité,
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Regagnez DoUement votre ûel soUtaiie, Et, sans regret aucun, de cei:e vile teire Partez; car ici-bas, vous laissez après vous Un terrible fléau qui vous vengera tous.
Oui, vous laissez un mal dont les rudes épines Feront jaillir du sang des plus fortes poitrines; Un mal sans nul remède, une langueur de plomb Qui courbera partout les tètes comme un jonc ; Q}ii creusera, bien plus que ne fait la famine. Tous les corps chancelants que sa dent ronge et mit Un vent qui séchera la vie en un instant Comme au «un des palais k main du mendiant; Qfiî la fera déserte, et qui poussera l'homme A toutes les âueurs des débauches de Rome:
L'ennui I l'ennui prendra les races au berceau. Et, d'un vertige affreux frappant chaque cerveau, Sous le manteau de sme ou la robe de laine, n pourrira les coeiurs de sa mordante halône. Maintenant, ouvrez l'aile, A poésie, amour.
Et montez sans regret vers le divin séjour!
Ah! quel que scùtle deuil jeté surcetteterre Ofii par deux fois du inonde a. changé le destin, Qjiels que soient ses malheurs et sa longue misère, On ne peut la quitter sans peine et sans chagrin.
Ainù, près dç sortir du céleste jardin,
Je me retourne encor sur les cimes hautaines.
Pour contempler de là son horizon divin
Et bngtemps m'enivrer de ses grâces lointaines :
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