SA VIE, SES ŒUVRES
IMIEMIËRE PAKTIE
VIE D’IBN THOFAÏL
Aboli Bekr Mohammed ben 'Abd-el-Malik ben Mohammed ben Mohammed ben Thofaïl el-Qaïcî, tel est le nom complet d’ibn Thofaïl. Cette formule signifie qu’il reçut à sa naissance le nom (1) de Mohammed; que plus tard, devenu père de famille, on lui donna, selon Tusage, du nom d’un de ses fils, le surnom (2) d’Aboû Bekr (le père de Bekr) ; que son père se nommait 'Abd-el-Malik, son grand-père, ainsi que son bisaïeul, Mohammed, et son trisaïeul Thofaïl; enfin, le nom ethnique (3) El-Qaïcî (4),
(l) ISIU,
(a) konya, surnom indiquant la parenté.
(3) nisba.
(4) l” Ibn Khallikan’ s liiographical Dictionaiyt
trauslaled f'rotn llie Arabie by B»»'* Mac Guckiu de Slane.... 4 vol. Paris, 1843-1871, vol. 4, P- 47^1 oA* '• — Scriptorum Arabum loci de Abbadidis, nuuc primuin editi a R. P. A. Dozy, Luj^d. Batav., i848-ifld3,
indique que sa famille appartenait à la tribu de Qaïs, l’une des plus illustres de l’Arabie. Il est encore appelé El- Andalocî (l’Espagnol) (1), El-Qorthobî (2), El-Iclibîlî (3), (l’habitant de Gordoue, de Séville). Son surnom d’Aboû Bekr est quelquefois remplacé par un autre, Aboû Dja'far (le père de Dja'far) (4), chose (jui arrive fréc(uemment lorsqu’un musulman a plusieurs fils (5). Les scolastiques le nomment Abubacer, transcription latine de son surnom Aboû Bekr.
Il s’en faut que nous possédions touchant la vie, le
3 vol., vol. II, p. 171, 1. i. — Casiri, liihliotheca Arabico-Ilispana Escu-‘ rialensis. Maliiti 1760-1770, 2 vol., table générale, art. Abu Baker Moliainad beu Abdelmalek ben Thopliil. — Liçàu ed-dîn Ibu el-Kliatliîb, Markaz el-ihâlha hi-'üdahâ’i Gharnâthu, manuscrit de la Bibliothèque Nationale n® 33^7 (auc. fonds 8(57), fol. /\[\ v®, art. Ibn Thofaïl, 1. 2,
(1) Casiri, ibid., t. I, p. 2o3, col. i et 2 ; ÜCXCIII, 3®. — H. Dcrenbourg, Les manuscrits arabes de l'Escurial, t. I (Paris, 1884), p. 492, n® ÜÜ9 (il faut lire (196) (fol. i45), dans le titre de Pouvrage.
(2) Casiri, ibid,, t. I, p. 2o3, col. i et 2 ■ DCXCIII, 3®, et table générale, art. Abu Baker ben Tophail. — Catalogus manuscriptoruni orientaliuin qui in Museo Britannico asseverantur. Pars secunda, codices Arabicos amplectens. Londini, 1871. Suppleineutum, p. 44'^) col. 2, n® X.
(3) Hâdji Khalfa, Lexicon bibliographicum et encyclopaedicum, Latine et Arabice edidit, indicibusque instruxit G. Flügel, Leipzig, i835-i858, 7 tonies en 8 vol., vol. 3, n®* tiiq et 6ii5. — Catal. manuscriptor. . . qui in Mus. Britanu. assever., ibid., p. 448, col. 2, n® X. — On le trouve aussi appelé parfois El-Borcliaui, c’est-à-dire de Purchena (dans la province d’Alméria, à 56 km. au N. de cette ville) [Casiri, ibid., table gén., art. Abu Baker Mohamad ben Abdeliiialek ben Tophil, et t. I, p. 98, c. i]. Ce renseignement, manifestement erroné, est reproduit dans Part. Ibn Thoféïl du Grand Dictionnaire de Larousse et dans Part. Ibn Thofeïl de la Grande Encyclopédie, article qui fourmille d’erreurs bien qu’il n’ait que quelques lignes.
(4) D’après le titre du manuscrit d’Oxford édité par Pococke (Voir la note suivante).
(5) C’est ainsi que le prophète Mohammed est appelé tantôt Aboû ’l- Qàcem et tantôt Aboû Ibrâhîm; le calife Hàroûu er-Rachîd, tantôt Aboû üja'lar et tantôt Aboû Mohammed; son 111s et successeur El-Amîu, tantôt Aboû 'Abd- Allah, tantôt Aboû Moûça et tantôt Aboû ’l-'Abbàs; etc. Cf. Pococke, Philosophas Autodidactus, sive Epistola Abi Jaafar ebn Tophail de liai ebn \oqdhan... ex Arabica in linguam Latiuam versa ab Eduardo Pocockio. Editio secunda... Oxonii, 1700, Praefatio, vers le début.
caractère et les œuvres d’Ibn Thofaïl, autant de renseignements que nous en pourrions souhaiter. En groupant les brèves indications qu’on trouve éparses chez les divers auteurs musulmans, à peine est-il possible de tracer une esquisse sommaire de l’homme, du personnage politique, du savant et du philosophe.
Ibn Thofaïl naquit à Wâdî Ach (1) (aujourd’hui Guadix) (2), très probablement dans les dix premières années du xiio siècle de notre ère (3). La petite ville où il vint au monde, et où il passa vraisemblablement les premières années de sa vie, est située à une soixantaine de kilomètres au N.-E. de Grenade, au milieu d’une haute plaine très fertile. Elle doit son nom à la petite rivière qui la baigne, le Wâdî Ach (le Guadix), haut affluent de la Guadiana
(1) Ibn Khallikàn, ibid., vol. IV, p. 478, n. 9, I. 2. — Annales reguni Maiiritaniae (Raoudh el-Qirthâs) a coudito Idrisidarum imperio ad anuum fugae 726 ab Abu-l-Hasan Ali ben Abd-Allah Ibn Abi Zer' Fesano, vel ut alii inalunt Abu Mohammed Salih ibn Abd el-Halîm Granatensi, conscriptos,.. edidit... latine vertit... Carolus Johannes Tornberg... 2 vol. Upsala, 1843-1846, vol. I (texte arabe), p. iro, 1. 8 du bas; vol. II (trad. lat.), p. 182, 1. 3; cf. lloudk el-Kartas. Histoire des souverains du Maghreb et annales de la ville de Fès, traduit de l’arabe par A. Beaumier. Paris, 1860, p. 292, 1. 17. Il dh existe aussi une traduction portugaise par Moura, Lisb., 1828, et une t'rad. ail. par F. de Bombay. Agram, 1794. — Scriptoruni Arabuin loci de Abbadidis, editi a R. P. A. Dozy, vol. II, p. 171, 1. 2. — Casiri, ibid,, t. II, p. 76, col. 2. — Ibn el-Khathîb, Markaz el-ikâtha, fol. 44 f 2.
(2) Pour la transformation de Ouâd ou fParfi (rivière) en Guad, dans le passage de l’arabe à l’espagnol, comparer : Guadalquivir = Ouâd elkebir (le Grand fleuve); Guadalaxara = Ouâd el-hadjar (la rivière aux pierres); de même Guadiana, Giiadalete, Guadalaviar, etc. — On pourrait citer, dans d’autres langues, beaucoup d’exemples du même fait : la gutturale vélaire gw devient tantôt w tantôt ÿ. C’est ainsi qu’à l’anglais Walter (ex. Walter Scott) correspond le français Gautier ou Gauthier.
(3) Il appartient à la génération qui précéda celle d’Ibn Rochd. En effet nous le verrons plus loin, en invitant Ibu Rochd à composer des comlueutaires sur les ouvrages d’Aristote, s’excuser sur sou grand âge de ne pas les entreprendre lui-même; plus lard, en 1182, tout en garilant ses fonctions de vizir, il cède à Ibn Rochd sa charge de premier médecin devenue trop lourde pour ses vieux ans; enfin, il meurt eu ii85, et Ibu Rochd meurt treize ans plus tard (1198). Il comptait donc environ de i5 n 25 ans de plus qu’Ibn Rochd.
Mefior qui se jette elle-même dans le Guadalquivir. Toute cette région appartient au versant septentrional de la Sierra-Nevada. C’est un des cantons les plus riches de ce riche pays de Grenade, célèbre au temps des Maures par son admirable fertilité.
Sur la famille d’Ihn Thofaïl, sur son enfance et sa jeunesse, les historiens nous ont laissés dans une ignorance absolue. L’élégance et la pureté de son style, le savoir encyclopédique que s’accordent à lui reconnaître ses contemporains les plus éminents (1) et dont nous pouvons juger encore aujourd’hui, témoignent de la solidité et de l’étendue de ses études. Mais nous ne savons ni sous quels maîtres (2) ni dans quelles villes il étudia les diverses sciences de son temps. Il est permis cependant de conjecturer que ce fut à Séville et à Cordoue, les deux grands centres intellectuels de l’Espagne musulmane. Quant au seul maître que parfois on lui attribue, Ibn Bâddja (3), sans doute Ibn Thofaïl a subi dans une certaine mesure, comme nous le verrons (4), rinfluence de ses écrits, et peut, en un certain sens, passer pour son disciple; mais il ne fut point son élève au sens précis du mot, puisque, dans l’Introduction môme de son roman philosophique, après avoir fait dTbn Bêddja un éloge tempéré par certaines critiques, le prétendu élève déclare lui-même ne s’être « jamais rencontré avec lui » (5).
(1) "Voir plus loin, p. 23, n. i.
(2) On nous a conservé seulement les noms, d’ailleurs sans intérêt pour nous, de deux personnages qui lui ont enseigné les « iiadits « ou traditions du Prophète (Voir Scriptoruin Arah, loci de Abhadidis.,., éd. Dozy, vol. II, p. 171, 1. 4 et 5).
(3) El-Marràkocliî, Kitâb el-nio'djib fî talkhîs akhhâr cl-maghrib, texte arabe édité par Dozy sous le titre suivant: The history of the Almohades by Abdo-’l-Wâhid al-Marrékoshi, edited by 11. Dozy, 2' éd. Leyde, 1881, p. ivr, h b et 7; cf. Histoire des Almohades d’Abd el-Wàh’id Merràkechi, traduite et annotée par E. Fagnau. Alger, i8ç)3, p. 207, 1. n et 12. — Ibn Khallikàn, ibid., vol. 4, p. 474» b à 1. 28.
(4) Voir plus loin, p. 85, av. dern. 1., à p. 89, 1. 0.
(5) Voir notre édition, avec traduction française : Hayy ben Yaqdhân,
Sur la première partie de sa carrière, nous ne possédons que des renseignements rares et décousus. 11 professa publiquement la médecine à Grenade (1). Il devint secrétaire du gouverneur de la province à laquelle cette ville donne son nom (2). Il fut adjoint, également comme secrétaire, en 549 (= 1184), par le fondateur de la dynastie almoliade, 'Abd-el-Mou’men, au fils de ce souverain, le Sîd Aboû Sa'îd, gouverneur de Geuta et de Tanger (3). Mais nous ignorons jusqu’à l’ordre dans lequel il remplit ces diverses fonctions.
A peine sommes-nous un peu mieux renseignés sur la seconde moitié de sa carrière, bien qu’il fût arrivé, dès le début de cette période, à une haute situation, que lui avait value son double talent de médecin et de diplomate. L’histoire des pays musulmans offre plus d’un exemple du môme fait : les fonctions de vizir et celles de premier médecin du souverain sont fréquemment réunies. Quand un khalife ou un sultan consentait à livrer sa propre personne entre les mains d’un médecin qui, au lieu du salut, pouvait impunément lui verser le poison, il était porté, par une pente assez naturelle, à estimer que cet homme rare était le seul en q-ui il pût avoir assez de confiance pour lui abandonner la direction de ses affaires personnelles et de celles de l’Etat. C’est ainsi que nous retrouvons Ibn Thofaïl
roman pliilosophique d’Ibn Thofaïl, texte arabe, publié d’après un nouveau manuscrit, avec les variantes des anciens textes, et traduction française, par Léon Gauthier, Chargé de cours à la Chaire de philosophie de l’Ecole Supérieure des Lettres d’Alger. Alger, 1900, p. 1 1 , 1. 7 (traduction, p. 10, 1. 10).
(1) Casiri, ihid., t. Il, p. 76, c. 2, 1. 33 et 34-
(2) Al-Makkarî, The history of the moliainniedan dynasties in Spain, translated by Pascual de Gayaugos. London, i84o-i843, 2 vol., t. I, p. 335, note 35, 1. 5 (d’après Ibn el-Khathîb; cf. Munk, Mélanges de philosophie juive et arabe. Paris, 1859, p. 4io> d. 3).
(3) Ibn Abî Zer', Jlaoudh el-Qirthds, éd. Tornberg, vol. I (texte arabe), p. in, deru. 1., à p. I rv, 1. 3; trad. latine, vol. II, p. 170, 1. 24 à 1. 28. La partie de ce passage qui concerne Ibn Thofaïl manque dans la traduction française de Beaumier.
parvenu au faîte des honneurs, à la plus haute charge du royaume, vizir et premier médecin du sultan almohade Aboù Ya'qoûb Yoûçof (1).
(i) Ibn Abî Zer', liaoudh el-Qirthns, éd. Tornberg, vol. I, p. iro, b 6 du bas, et vol. II (irad. lat.), p. 182, I. 2. — Coude, Ilistoria de la dominaciôn de los Arabes en Espaiïa, sacada de varios raanuscrilos y memorias arabigas, por el Doctor Don José Antonio Conde, Paris, 18/(0, p. /(pB, 1. 5 du bas et suiv. (Ce passage manque dans la paraphrase de Mariés intitulée Histoire de la domination des Arabes et des Maures en Espagne et en Portugal, rédigée sur l’histoire traduite de l’arabe en espagnol de M. Joseph Conde, par M. de Mariés. Paris, i825. 3 vol.). — Cf. Makkari, trad. angl. par de Gayangos, t. I, p. 335, 1. it à 1. i3 (sur Ibn Thofaïl Premier médecin). ^ — Avons-nous une parfaite certitude qu’Ibn Thofaïl ait exercé les fonctions de vizir? La question n’a jamais été posée; elle mérite de l’être. Un seul texte ancien donne le titre de vizir à notre philosophe ; c'est un passage du Qirthas (voir le début de la présente note), dont l’auteur est de plusieurs générations postérieur à Ibn Thofaïl : « Les médecins d’[Aboû Ya'qoûb Yoûçof], dit-il, furent 1° le vizir, le médecin, Aboû Bekr ben Thofaïl... » Par contre, El-Marrnkochî, qui a connu le fils d’Ibn Thofaïl et qui nous donne sur ce philosophe les renseignements les plus abondants, les plus directs, les plus précis, ne lui attribue nulle part le titre de vizir. Les historiens ne le nomment jamais dans la liste des vizirs de Yoûçof ou de Ya'qoûb (par exemple El-Marràkochî, p. ivi»l. i ù 1. fi; P- IA'1, dern. 1., à p. r2;
trad. franc., p. 21 1, 1. 12 à 1. 23; p. 227, 1. 5 à 1. 23; Ibn Abî Zer', Qirthâs, trad. franc., p. 292, 1. i et 2), mais seulement dans celle des médecins de Yoûçof (Ibn Abî Zer', Qirtkâs, p. iro. 1. 2o à 1. 26). Enfin, nous verrons plus loin (p. 26, 1. 17) son disciple El-Bithraoudjî lui donner le simple titre de qâdhî. En admettant, sur la foi de cet unique passage, qu’Ibn Thofaïl ait été qâdhi pendant les années de sa vie sur lesquelles tout renseignement nous fait défaut, il n’en demeure pas moins surprenant que ce disciple, écrivant après la mort de son maître, lui donne le titre d’illustre qâdhî au lieu du titre, beaucoup plus relevé, d’illustre vizir, à moins qu’il n’ait jamais été vizir. — Malgré ces diverses difficultés, il reste cependant possible que, sans avoir joué un rôle politique de premier plan, Ibn Thofaïl ait exercé les fonctions de vizir en second, car les listes citées plus haut contiennent seulement les noms des personnages qui ont rempli successivement la charge de Premier vizir. Quant à El- Marrâkochî, le silence un peu singulier qu’il garde, en parlant d’Ibn Thofaïl, sur sa qualité de vizir, n’est peut-être pas aussi complet qu’il paraîtrait au premier abord : car dans le récit, tel qu’il le rapporte, de la seconde entrevue avec Ibn Rochd (voir plus loin, p. 10, 1. i4, à p. i r, 1. 2), Ibn Thofaïl semble distinguer nettement deux charges différentes qu’il exerçait auprès du khalife : ^yilAXIôl (p. ivo,
1. 16) « les occupations que ma fonction et mes soins m’imposent »; la
C’était un puissant potentat que le sultan almohade au temps cl’lbn Tholaïl, c’est-à-dire à l’époque où cette grande dynastie brillait du plus vif éclat. « Souverain des deux continents », c’est-à-dire de l’Espagne musulmane et de l’Afrique du Nord, maître par conséquent de tout l’Occident de rislâm, il partageait avec son collègue d’Orient, le khalife abbasside de Baghdâd, le titre glorieux A'Emtr el- Mou'menui ou Chef des Croyants. Mais le khalife de Baghdàd, depuis longtemps dépouillé de tout pouvoir temporel par les sultans seldjouqides, était réduit à la dignité purement honorifique de Vicaire du Prophète. Caché dans son harem, dont il ne sortait qu’une fois l’an, sa vie était sans cesse à la merci d’un caprice du sultan. Chef spirituel et invisible, sorte d’entité à peine réelle, il ne représentait plus que l’ombre de l’ancien khalifat d’Orient. Le khalife d’Occident, au contraire, successeur du mahdi Ibn Toumert, était à ce titre le chef spirituel et temporel à la fois d’une secte religieuse réformatrice qui venait de soumettre par les armes tout l’Occident musulman. Il régnait en maître incontesté sur un vaste empire riche, prospère, rayonnant d’une brillante civilisation, et aussi uni, aussi pacifié que puisse espérer l’être un État musulman. Sans, doute, à la frontière de l’Andalousie (1), continuait presque sans trêve, entre le Chrétien et le Musulman, la lutte séculaire qui devait nécessairement aboutir à l’éviction de l’un ou de l’autre. Mais le djiliàd, ou
seconde expression, « mes soins », désignant sa charge de médecin, la première, « ma fonction », serait une allusion à ses fonctions de vizir. Enfin, la qualification de qâdliî appliquée à Ibn Thofaïl par El-Bitliraoudjî, dans le passage cité par Munk, est un peu sujette à caution : elle ne nous est parvenue qu’à travers une double traduction, d’arabe en hébreu, puis d’hébreu en français, et pourrait provenir d’une erreur de lecture. — En somme, un doute subsiste. Cette double question : « Ibn Thofaïl a-t-il été qâdhî? Est-on bien certain qu’il ait été vizir?» ne pourrait être tranchée d’une-manière décisive que par la découverte de nouveaux documents.
(i) Le nom d’Andalousie [ytndalos, prononcer Andaloss) s’étend, chez les Arabes, à toute l’Espagne musulmane.
guerre sainte perpétuelle, ne compte-t-il point parmi les plus fondamentaux des devoirs religieux que la Loi de l’islâm impose à la communauté musulmane? Et le successeur du Mahdi pouvait-il se soustraire à un tel devoir? Répandre les bienfaits de la paix et se tenir prêt à la guerre, développer la civilisation dans un pareil empire et préluder en même temps à de glorieuses conquêtes, tel est le beau rôle, telle est aussi la lourde tâche, que les vizirs des souverains almohades avaient à remplir. Ibn Thofaïl ne semble pas y avoir failli. Dans la pénurie de détails où nous nous trouvons touchant le caractère et les résultats de son administration et de sa politique, la confiance inébranlable que deux grands monarques ne cessèrent de lui témoigner jusqu’à sa mort en est une preuve suffisante. Nous savons du moins qu’il profita de la faveur dont il jouissait, pour attirer à la cour les savants de tous les pays, et les encourager par sa munificence, par ses éloges, parfois môme par ses conseils.
Son principal titre de gloire, comme Mécène des lettres * et des sciences musulmanes, est d’avoir joué un rôle décisif dans les destinées de la philosophie musulmane, et aussi de la philosophie européenne, en engageant Ibn Rochd (Averroès) à composer ses fameux commentaires d’Aristote. L’histoire nous a heureusement conservé, recueilli de la bouche même d’ibn Rochd, le résumé de la conversation dans laquelle Ibn Thofaïl le décida à entreprendre ces fameux Commentaires, qui provoquèrent, puis défrayèrent toute la seconde période de notre philosophie médiévale, et préparèrent les esprits, dès le xiii® siècle, aux hardiesses philosophiques de la Renaissance. Elle nous a conservé aussi, dans les mômes conditions, le récit d’une entrevue dans laquelle Ibn Thofaïl présenta au souverain Ibn Rochd encore inconnu, et appela sur lui la faveur royale :
« Cet Aboîi Bekr (c’est-à-dire Ibn Thofaïl), nous dit le célèbre historien des Almohades 'Abd el-Wâhid el-Mar-
râkochî (1), ne cessa d’attirer à lui les savants de tous les pays et d’appeler sur eux l’attention, les faveurs, les éloges du souverain. C’est lui qui lui recommanda Aboû ’l- Walid Mohammed ben Ahmed ben Mohammed ben Rochd qui, dès ce moment, fut connu et apprécié. Son disciple, le jurisconsulte, le docteur, Aboû liekr Bondoûd ben Yahya el-Qorthobî, m’a dit avoir entendu maintes fois le philosophe Aboû ’l-.Walîd faire le récit suivant : Lorsque je fus introduit devant le Chef des Croyants Aboû Ya'qoûb, je le trouvai avec Aboû Bekr ben Thofaïl et il n’y avait personne d’autre avec eux. Aboû Bekr se mit à faire mon éloge, parla de ma famille et de mes ancêtres, et ajouta, par bienveillance, des éloges que j’étais loin de mériter. Après m’avoir demandé mon nom, le nom de mon père et mon lignage, le Chef des Croyants engagea la conversation en m’adressant cette question : « Que pensentils du Ciel? » (il voulait dire ; les falâcifa). « Le croient-ils «éternel ou «Saisi de confusion et de crainte (3),
je tentai de m’excuser, et je niai m’ôtre occupé de philosophie, car je ne savais ce dont Ibn Thofaïl était convenu avec lui (4). Le Chef des Croyants s’aperçut de ma frayeur
(1) Dans son histoire intitulée Kitâh el-ino'djib, éditée par Dozy et
traduite en français par lü. Fagnan (Voir plus haut, p. 4» note 3). Les deux passages que nous rapportons ici (p. 1V£, 1. i3, à p. IVo, 1. 8; trad. franc., p. 209, 1. i3, à p. 210, 1. i5; puis p. IVo, 1. 8, à p. IVO, 1. 7 du
bas; trad. fr., p. 210, 1. i5, à p. 2io dern. 1 ) ont été traduits en outre
par Renan [Averroès et l' averroïsnie. Essai historiqne, 3® éd..., Paris, 1866, p. 16 sq.) et (le premier seulement) par Munk [Mél. de philos, juive et ar., art. Ibn Rochd, p. 421). Us forment dans El-Marràkoclü, la seconde et la troisième partie d’un ensemble dont nous utiliserons plus tard la première (à savoir : p. ivr, 1. 4 à p. IV£, 1. i3; trad. fr., p. 207, 1. 6, à p. 209, 1. i3). (Voir plus loin, p. 38; p. (id, n. i ; p. 18).
(2) hâdits, produit, apparu dans le temps, par opposition à
(fadim, éternel a parte ante.
(3) Cette question était, en ell'et, l’une des plus dangereuses qui pouvaient être posées à un failaçoûf (philosophe musulman hellénisant, au pluriel : falâcifa) par un « Chef des Croyants ».
(4) Renan rend parfaitement l’esprit, sinon la lettre même du texte, en traduisant : « car je ne savais pas qu’lbn Thofaïl et lui étaient convenus de me mettre à l’épreuve ».
et de ma confusion. Il se tourna vers Ibn Thofaïl et se mit à parler sur la question qu’il m’avait posée. 11 rappela ce qu’avaient dit Aristote, Platon et tous les falâcifa; il cita en outre les arguments allégués contre eux par les Musulmans. Je constatai chez lui une érudition que je n’aurais pas môme soupçonnée chez quelqu’un de ceux qui s’occupent exclusivement de cette matière. 11 fit si bien pour me mettre à l’aise, que je finis par parler et qu’il a’pprit ce que j’avais à en dire. Après m’ôtre retiré, il me fit remettre un cadeau en argent, un magnifique vêtement d’honneur et une monture, »
Puis vient immédiatement le récit de la fameuse conversation qui fut de si grande conséquence pour l’histoire de la philosophie : « Ce môme disciple, continue El-Marrâ- Icochî (1), m’a aussi rapporté de lui les paroles suivantes : Aboû Bekr ben Thofaïl me fit appeler un jour et me dit ; J’ai entendu aujourd’hui le Chef des Croyants se plaindre de l’obscurité du style d’Aristote ou de celui de ses traducteurs, et de la difficulté de comprendre ses doctrines. Si ces livres, disait-il, pouvaient rencontrer quelqu’un qui les commente et qui en expose le sens après l’avoir bien compris, on aurait alors par où les saisir! [Ibn Thofaïl ajouta ] : Si tu as assez de force pour un tel travail, entreprends-le. Je compte que tu en viendras à bout; car je connais ta haute intelligence, ta lucidité d’esprit, ta grande ardeur au travail. Ce qui m’empêche de m’en charger, c’est le grand âge où tu me vois arrivé et aussi les occupations que ma fonction et mes soins m’imposent, sans parler de préoccupations plus graves (2). Voilà, ajoutait Aboû
(i) P. ivr, 1. 4 et suiv.
(;i) « Sans parler de préoccupations plus graves ». Ce membre de phrase, sur lequel nous aurons à revenir (voir plus loiu, p. iS, 1. ai) a été complètement dénaturé par Renan, qui rattachant indûment à cette proposition les deux derniers mots de la précédente, et construisant le tout je ne sais comment, a traduit « Dès lors, ajoutait Ibn Rochd, je tournai tous mes soins vers l’œuvre qu’Ibn Thofaïl m’avait recommandée ». —
’l-Walîd, ce qui m’a déterminé à écrire mes commentaires des livres du philosophe Aristote ».
Le récit de ces deux entrevues nous apparaît comme un document du plus grand prix.
Considéré dans sa forme, il présente, notons-le bien tout d’abord, un caractère d’authenticité et de fidélité propre à satisfaire aux exigences de la critique la plus sévère. C’est un récit recueilli de la bouche môme d’ibn Rochd par un de ses disciples, et transmis directement par ce dernier à l’historien qui le reproduit. Le disciple en question, Aboû Bêler Bondoûd qui, comme Ibn Rochd, est de Cordoue (El-Qorthobî), semble avoir vécu dans la familiarité de son maître : il l’a entendu faire .ce même récit « maintes fois » (1). Sans parler de cette répétition fréquente d’un récit à la même personne, ou tout au moins devant la même personne, la dernière phrase de la seconde narration montre que le Commentateur était devenu vieux, puisqu’il avait achevé ses Commentaires ou peu s’en faut (2) : comme c’est l’habitude des vieillards, il en était venu sans doute à réciter, en termes stéréotypés, le compte-rendu revu et corrigé, de ces deux entrevues qui comptaient parmi les plus grands événements de sa vie. Le disciple est un jurisconsulte musulman, c’est-à-dire un homme possédant une mémoire prodigieusement exercée, accoutumé à retenir par cœur dès le jeune âge et à reproduire, avec les intonations mômes du maître, d’interminables textes, sacrés ou consacrés, le Qoran, les hadîts du Prophète avec leurs isnâd{‘^), des manuels de droit avec leurs commentaires et les commentaires de ces commentaires, etc., etc. Enfin, l'auteur qui nous a transmis ce ré-
M. Fagnan traduit : « mon désir de m’appliquer à des choses à mes yeux plus importantes ». — Sur l’expression « ma fonction et mes soins » cf. supra, p, 6, n. I.
(t) 'iyi (voir plus haut, p. 9, 1. 7).
(2) Cf. supra, p. lu, dern. 1., à p. ii, 1. 2.
(3) C’est-à-dire, pour chaque hadîts, la chaîne des autorités successives, des narrateurs qualifiés qui se le sont verbalement transmis.
cit, historien distingué, a été élevé lui aussi sous la même discipline, puisque tout lettré musulman est nécessairement un faqik, un jurisconsulte. Cet historien est d’ailleurs un informateur fidèle, qui a vécu dans la société philosophique de son temps et qui, nous allons le voir à propos d’ibn Thofaïl, se plaît à nous donner sur les falâcifa de la génération précédente, à laquelle appartenait Ibn Rochd, des détails d’une certaine précision (1). Nous sommes donc fondés à voir dans ce double récit une sorte de procès-verbal dont l’exactitude ne laisse rien à désirer.
Malheureusement ce procès-verbal n’indique ni la date ni le lieu des deux événements qu’il relate. Le lieu, en somme, n'a qu’une médiocre importance. Nous ne voyons aucune raison d’en chercher un autre que la ville de Marrakech, où résidait ordinairement la cour, et où nous savons qu’à partir de 548 (= 1153 de notre ère) Ibn Rochd fit plusieurs voyages (2). Mais il ne serait pas sans intérêt de connaître une date qui, dans cette biographie si pauvre de chiffres et de faits, nous fournirait un point de repère.
Remarquons d’abord que les deux entrevues doivent avoir eu lieu dans l’ordre même où elles sont rapportées. Aboù Ya'qoûb, dans la première, traite Ibn Rochd comme un inconnu dont il ignorait la veille jusqu’à l'existence : il lui demande son nom. Sans doute la question philosophique qu’il lui pose ensuite ex abrupto, et ce membre de phrase « car j’ignorais ce dont Ibn Rochd était convenu avec lui » montrent que le souverain savait d’avance avoir affaire à
(1) Voir plus loin, p. 38, 1. 5 à 1. i/|. — Cf. Renan, Averr. et Vaverr., p. 9, 1. 7 à 1. 12.
(2) Aristotelis opéra quae extant omnia..., Averrois Corduhensis in en opéra omnes qui ad haec usque tempora pervenere commentarii... Veneliis, apud Juntas, 157/1, 10 vol., plus un onzième volume contenant la labié générale de Zimara ; Marci Âutonii Zimarae... Tabula dilucidatiouum in diolis Aristotelis et Averrois. Venetiis apud Juntas, 1576 (la page de garde porte i57.5), vol. Y, fol. 3i3 A; cf. ibid., fol. 171 D. — Renan, il/id., p. 19, 1. r à 1. 9. — Muuk, Mél. de philos, juive et ar., p. 420, I. 3 du bas i'i dern. 1.
un philosophe. Mais Ihn Thofaïl pouvait l’en avoir averti au moment où le chambellan allait introduire le visiteur, ou peu de temps auparavant, au moment par exemple, oii notre vizir sollicitait pour lui cette audience. C’est une sorte d’examen que ce royal érudit fait passer à plus savant que lui, pour juger de sa science; c’est aussi pour lui-même une occasion d’étaler la sienne. Mais tout Tentretien roule sur une seule question : héternité du monde. De commentaires des ouvrages d’Aristote, il n’en est pas dit un mot. Or, si l’autre entrevue avait eu lieu antérieurement, si Ibn Thofaïl avait obtenu déjà le consentement, même conditionnel, d’Ibn Rochd, le vizir se fût certainement empressé d’annoncer au khalife que son souhait était sur le point de s’accomplir, qu’il avait trouvé son homme; et il ne serait question que de cela dans cette audience, qui du commencement à la fin aurait une tout autre allure. La première entrevue rapportée par El-Marràkochî est donc bien la première en date.
Nous croyons pouvoir affirmer, de plus, que la seconde a dû la suivre d’assez près. Dans l’intime familiarité où Ibn Thofaïl vivait avec son maître, au cours des fréquentes discussions philosophiques auxquelles ils devaient se complaire, ce n’était pas assurément la première fois que le roi-philosophe avait dû se plaindre à lui de l’obscurité des traductions arabes d’x\ristote. Ibn Rochd une fois présenté au khalife, et « désormais connu, apprécié » (1) comme philosophe, Ibn Thofaïl ne devait-il pas immédiatement songer à lui, et l’entretenir du souhait formulé par son auguste protecteur? Il est donc vraisemblable que la présentation et la conversation avec Ibn Thofaïl eurent lieu pendant un seul et môme séjour d’Ibn Rochd à la cour d’Aboû Ya'qoûb.
Mais quelle en est la date? L’excellente petite histoire de la philosophie musulmane de M. de Boer en donne
(i) Voir plua haut, p. 9, 1. 5.
une : elle fixe à l’année 1153 la date de la présentation d’Ibn Rochd par Ibn Thofaïl au Prince Aboû Ya'qoûb Yoîiçof (1), Ce chiffre nous paraît inadmissible. En effet, dans le récit de la seconde entrevue, Ibn Thofaïl se plaint de son grand âge, qui Tempôche d’entreprendre lui-même les Commentaires en question des écrits d’Aristote. Or, s’il est né, comme il semble, entre 1100 et 1110 (2), il aurait eu, en 1153, de 43 à 53 ans, chiffre bien faible assurément : ce n’est pas vers quarante-cinq ou cinquante ans qu’un philosophe se juge trop vieux pour entreprendre un grand ouvrage. Il faut donc attribuer à Ibn Thofaïl, au moment de ces deux conversations, une soixantaine d’années au moins, ce qui en reporterait déjà la date après l’année 1160. Mais il y a plus : En 1153, Ibn Rochd était, il est vrai, à Marrâkech, probablement en mission auprès de son souverain, et occupé, ce semble, à seconder les vues du monarque dans l’érection des collèges qu’il fondait en ce moment (3); c’est sans doute la raison pour laquelle on a cru devoir placer pendant ce séjour à Marrakech l’entrevue en question. Seulement, le souverain n’était pas alors Aboii Ya'qoûb, mais son père, l’illustre 'Abd el-Moû’men; ce n’est que dix ans plus tard, en 1163, qu'Aboû Ya'qoûb devait lui succéder (4). Or, dans les deux
(1) Geschichte der Philosophie im Islam, von T. J, de Boer. Stuttgart, 1901, p. i65, dern. 1. (Il en existe une traduction anglaise : Ilistory of Philosophy in Islam, translated into Euglish by E. R. Jones. Loudon, 1903), Voir dans le Journal Asiatique, 9" série, t. XVIII (sept.-oct. 1901), pp. 893 à 399, notre compte-rendu de cet ouvrage. — M. Macdonald indique la même date, probablement d’apres M, de Boer : Duncan B. Macdonald, Development of Muslim i/jeo/o^j, jurisprudence and constitutioual theory. London, 1903, p. 255, 1. 16 : « In 548 he was preseuted to Abu Ya'qoûb by Ibn Tufayl and encouraged by hira in lhe study of philosojihy «. L’année 5/|8 de l’hégire correspond à 11 53 de notre ère.
(2) Voir plus haut, p. 3, 1. 8 et g et u. 3.
(3) Conde, ibid., III Parle, cap. xliii, p. 479» f 22, à p. 480, 1. 21. — Aristotelis Opéra... cum Averrois... commcnlariis, vol. V. De coelo, fol. 3i3 A. — Muuk, Mél. de philos, juive et ar., p. 420, 1. 3 du bas et note 2, à p. 421, 1. 3. — Renan, Averr. et l'averr., p. i5, 1. i3 à 1. 18.
(4) M. de Boer le sait, puisque dans le passage que nous venons de
récits d Ibn Rochd, Abou Ya'qoûb Yoûçof est expressément appelé à plusieurs reprises, « le Chef dès Croyants » ; ce qui nous oblige à descendre non seulement au-delà de 1163, date de son avènement au sultanat, mais au-delà du mois de djoumâda second de l’an 563, c’est-à-dire, en gros, du milieu de mars 1168, époque à laquelle, ayant rallié les derniers opposants, il prit le litre de « Chef des Croyants » ou Khalife (1).
D’autre part, les deux entrevues ont eu lieu nécessairement avant la fin de 1169, car à cette époque Ibn Rochd avait commenté déjà des écrits d’Aristote. En effet, à la fin de son commentaire sur les traités des animaux, il dit l’avoir achevé au mois de çafar 565 (= novembre 1169), à Séville, apres s’y être transporté de Cordoue (2). Nous pouvons donc fixer avec certitude entre mars 1168 et novembre 1169 la date des deux entrevues.
Mais il est possible d'aller plus loin et de circonscrire, avec un haut degré de probabilité, la date cjue nous cherchons, entre des limites plus étroites. Pour ce double déplacement, de Marrakech à Cordoue, puis de Cordoue à Séville, et pour la composition de ce premier commen-
citer il a soiu de dire : au Prince Aboû Ya'qoûb : « Im Jahre ii53 soit er von Ibn Tofail déni Fiirsten Abu Jaaqub Jusuf vorgestellt sein », et plus loin (ihid., p. i66, 1. 19) il dira : « Abu Jaaqub, Chalife, beruft ibn (Ibn Koebd) ira Jahre 1182 als sein Leibartzt » ; au reste M. de Boer a donné lui-même, ibid., p. i6o, 1. 5 du bas, la date de l’avènement d’Aboû Ya'qoûb Yoûçof : ii63. Mais il n’a sans doute pas pris garde au
titre d’Émir el-Mou’raenîn dont nous allons tirer argument; ou bien
il l’a simplement attribué à une inadvertance, mais nous avons répondu par avance à cette lin de non-recevoir, en faisant ressortir la grande valeur documentaire de ce texte; — ou bien enlln il n’y aura vu, peutêtre, qu'une tournure elliptique, dont le sens complet serait : il fut présenté par Ibn Thofaïl à [celui qui est devenu depuis] le Chef des Croyants. Mais pour accepter cette dernière interprétation, vraiment forcée, surtout dans le second récit, où Ibn Thofaïl dit en propres ternies : « J’ai entendu aujourd’hui le Chef des Croyants... » il faudrait que nous eussions par ailleurs de bien sérieuses raisons.
(1) Ibn Abî Zer', ibid., sous l’année 563.
(2) Munk, Mêl. de philos, juive et ar., p. 422, I. 6 à I. y.
taire, nous devons bien admettre un laps de plusieurs mois. Surtout si nous considérons qu’Ibn Rochd était certainement venu à Séville pour y remplir d’absorbantes fonctions. On sait, en effet, qu’il fut successivement qâdhî à Séville puis à Gordoue (1). Or, en 565 (= 1169-70), a Séville, dans son commentaire sur le traité des Parties des
animaux, il s’excuse des erreurs qui ont pu lui échapper, alléguant (\\i' occupé des affaires publiques et éloigné dé sa maison (de Gordoue), il n’a pu vérifier les textes (2). D’où l’on est en droit de conclure, avec Munk, qu’il était dès lors, depuis peu de temps d’ailleurs, qûdhî de Séville (3). De telles fonctions ne devaient pas lui laisser de grands loisirs. On peut donc, sans crainte d’erreur, compter plusieurs mois entre sa présentation et l’achèvement de son premier commentaire ; ce qui reporte vers le milieu de 1169 la limite postérieure de la date cherchée.
D’autre part, nous serions tenté de rapprocher également la limite antérieure. En effet, dans les Annales d’ibn Abî Zer', aussitôt après le passage où se trouve mentionnée, sous l’année 563 de l’hégire, la date à laquelle Aboîi Ya'qoûb Yoûçof prit le titre de Ghef des Groyants, nous lisons qu’en l’an 564 il vint à Marrakech, de toutes les parties de l’empire, d’Espagne en particulier, pour saluer le souverain (sans doute à l’occasion de sa nouvelle dignité), des députations formées de personnages divers, magistrats, prédicateurs, jurisconsultes, poètes, etc. Le
(1) Voir Munk, ihid., p. 422, 1. 5 à dern. 1., et p. /|23 dern.l.,à p.
1. i; Henan, ihid., p. 18, 1. 7 à dern. 1., el p. ip, I. y à 1. 11 (l’un cl l’autre avec références).
(2) Munk, ihid., p. 422, 1. 9 à 1. i4; Henan, ihid., p. 18, 1. 8 à 1. 12.
(3) Ihid., p. 422,1. 5 et suivantes. — Cette importante judicature avait dù être pour Ibn Roch, aussitôt apres sa présentation, la première marque de la faveur du souverain. Car ou connaît les agissements expéditifs des potentats orientaux dans tout ce qui touche à la politique et à l’administration. Dès qu’un homme leur agrée, c’est à l’instant même qu’il reçoit la faveur ou est investi de la fonction dont le monarque vient de le juger digne.
khalife les reçut, chacun suivant son rang, et leur distribua des faveurs (1). Ibn Rochd n’était-il pas un de ces nombreux délégués ? Son voyage à Marrâkech et sa présentation au khalife, précisément à cette époque, trouverait là une explication toute naturelle. En ce cas, l'année 564 ayant commencé le 4 octobre 1168, l'intervalle entre les deux limites se réduirait déjà, de ce fait, à neuf mois : il n’irait plus que d'octobre 1168 au milieu de 1169. Mais entre le moment où le sultan prit, à Marrâkech, le titre de khalife, et l’arrivée dans cette ville des délégués venus d’Espagne pour l’en féliciter, un délai de trois mois environ s impose, si l’on tient compte du temps nécessaire pour le voyage du courrier apportant la nouvelle, pour le choix des délégués, leurs préparatifs, leur voyage, 1 attente de leur tour d’audience, donné « à chacun suivant son rang ». La présentation d’ibn Rochd ne peut donc guère être antérieure au début de l’année 1169.
Ainsi, la double entrevue d’ibn Rochd avec son souverain et avec Ibn Thofail eut lieu certainement dans la seconde moitié de 1168 ou dans la première moitié de 1169; plus vraisemblablement dans la première moitié de 1169, si l’on admet commue probable qu’il vint en qualité de délégué saluer à Marrâkech le nouveau khalife. Ibn Rochd, âgé de 42 ans, était alors, comme toutes les vraisemblances 1 exigent, dans la pleine maturité de son esprit ; et Ibn Thofail pouvait se plaindre à bon droit de son grand âge, s’il était né, comme cela paraît probable, vers l’an 1105, à quatre ou cinq unités près, et s’il avait, par conséquent, à cette époque, environ 63, peut-être môme jusqu’à 68 ans.
Cette omission d El-Marrâkochî une fois réparée, la date une fois rétablie, tirons parti des renseignements que ce précieux document nous fournit.
D’abord, nous ignorerions, sans lui, le rôle important qu’Ibn Thofail et son souverain ont joué, dans l’histoire de
(i) Iba Abî Zer', ibid., sous l’aunée 564.
la philosophie, en déterminant Ibn Rochd à composer ses commentaires. En ce qui concerne plus spécialement Ibn Thofaïl, ces deux récits nous montrent dans quelle intimité intellectuelle il vivait avec son maître, et cette constatation, nous le verrons, est grosse de conséquences historiques. Dans la première' moitié de ce texte, je veux dire dans la partie qui précède ce double récit (1), Thistorien a cru devoir insister déjà sur cette intimité : « Le Chef des Croyants Aboù Ya'qoûb, dit-il, avait pour lui beaucoup d’affection et d'amitié. J’ai entendu dire qu’il restait au palais, auprès de lui, pendant des jours et des nuits, sans paraître » (2).
Ce n’est d’ailleurs pas uniquement à titre de simple particulier, de commensal et d’ami, de causeur à la conversation attachante et profonde, qu’Ibn Thofaïl passait en tête à tête avec son souverain les jours et les nuits. Il était déjà vizir d’Aboû Ya'qoûb, puisqu’il parle à Ibn Rochd des occupations que lui imposent sa fonction et ses soins (3). Il ajoute aussitôt un membre de phrase qui jette un jour particulier sur son état d’âme à cette époque : « Sans compter, dit-il comme en a parie, des préoccupations plus graves », N’était cette plainte discrète, nous pourrions nous figurer peut-être qu’au milieu du faste oriental, dans l’enivrement du pouvoir et des honneurs, Ibn Thofaïl a toujours mené l’existence la plus unie et la plus heureuse qu’ait jamais pu rêver l’imagination d’un Musulman. Ce soupir furtif, recueilli par l’histoire, suffirait pour nous détromper. De quelle nature pouvaient être ces préoccupations plus graves que le souci des intérêts d’un grand empire ? Est-ce à des machinations de courtisans jaloux qu’Ibn Thofaïl faisait allusion, ou à des chagrins d’ordre intime? Peut-être Ibn Rochd comprenait-il à demi-mot,
(1) Voir plus haut, p. p, n, i.
(2) El-Marrâkochî, ihid., p, Ivr, I. 6 du bas à I. 4 du bas; trad. frauç., p. 208, 1. 1 à 1. 4-
(3) Voir plus haut, p, 6, u, i.
Mais pour nous, il semble bien que nous soyons condamnés à demeurer sur ce point dans une complète ignorance. Quoi qu’il en soit, sa haute situation, semble-t-il, ne fut jamais sérieusement menacée. Il conserva toujours la confiance de son maître, qui, connaissant fort bien ses doctrines philosophiques, ses idées sur la religion, et sachant combien elles étaient de nature à effaroucher une orthodoxie ombrageuse, ne l’en maintint pas moins à la tête de l’Etat, comme pour les consacrer et les mettre en pratique. Identique fut d’ailleurs l’attitude du fils et successeur d’Aboû Ya'qoûb Yoûçof, Aboû Yoûçof Ya'qoûb. Les souverains almohades, les successeurs du Mahdi, devenus eux-mêmes falâcifa pour le plus grand bien delà civilisation musulmane en Occident, tel est le spectacle curieux et instructif que nous fait entrevoir, mieux qu’aucun autre document historique, le simple fait de la familiarité intellectuelle révélée par El-Marrâkochî entre le Chef des Croyants Aboû Ya'qoûb et son vizir, hauteur du célèbre roman philosophique intitulé Histoire de Hayy ben Yaqdhân En 1182, sans doute à cause de son grand âge, il résigne ses fonctions de médecin du khalife, et c’est son protégé Ibn Rochd qui luhsuccède dans cette charge. Mais il conserve celle de vizir (1). Environ deux ans plus tard, le 13 juillet 1184, Aboû Ya'qoûb Yoûçof mourait en Espagne, des suites de plusieurs blessures reçues au siège de Santarem (Portugal). Un de ses fils, Aboû Yoûçof Ya'qoûb, lui succéda. Il maintint, semble-t-il, le vieux philosophe au poste qu’il remplissait auprès de son père (2) et l’honora, lui aussi, de sa faveur.
(1) Iba Abî Zer', éd. et trad. lat. de Tornbcrg, texte arabe, vol. I p. iro, 1. 9 du bas à 1. 4 du bas; trad. lat., vol. II, p. 182, 1. 2 à 1. Scf. trad. Beaumier, p. 292, 1. 16 à 1. 24. - Coude, ihid., p. 493, 1. 5 du bas à dern. 1. — Cf. Kenau, Averr. et l'averr., p. 1. 7 à 1. 9.
(2) Ibn Abî Zer', ibid., texte arabe, p. 1 gr, 1. i4 ; trad. Beaumier, p. 3o4,
1. 9 du bas : « Les ministres, secrétaires et médecins de son père furent les siens ».
Ibn Thofaïl mourut en 581 (= 1185) à Marrakech, où il fut enterré avec honneur. Le sultan Aboû Yoûçof Ya qoùb assista en personne à ses funérailles (1).
Si son deuxième surnom d’Aboû Dja'far n’est pas le résultat d^une simple méprise, Ibn Thofail laissa au moins trois üls : Bekr, à qui il doit son surnom d’Aboû Bekr, et qui était probablement l’aîné, car c’est, non pas toujours, mais le plus souvent, du nom de son fils aîné, qu’un Musulman reçoit son surnom; Yahya, que l’historien El- Marrâkochî a personnellement connu (2) ; enfin Dja far, dont l’existence, attestée seulement par un surnom douteux de son père, demeure hypothétique. Aucun de ses fils ne parvint d’ailleurs à une certaine célébrité.
Il en va autrement d’un de ses disciples, dont les théories novatrices firent grand bruit au xiii® siècle. Ce n’est pas d’ibn Rochd qu’il s’agit ici, car il n'étudia point sous lui; il n’est même pas plus spécialement disciple d’ibn Thofaïl que de l’un quelconque des grands falâcifa musulmans, et même la nuance de sa doctrine diffère plus de celle de l’auteur du Hayy ben Yaqdliân que de celle de tel faïlacoûf plus ancien, comme El-Fârâbî ou El-Kindî. Il s’agit encore moins du jurisconsulte Aboû Bekr Bondoûd ben Yahya el-Qorthobî, disciple authentique d’ibn Thofaïl, au témoignage d’El Mamïkochi (3), mais qui n est pas autrement connu. Le disciple dont nous voulons parler se
(i) Ibn Abî Zer', ihid., texte arabe, p. iro, f 7 du bas; trad. lat., p. 182, ). 4; trad. Beaumier, p. 292, 1. 19. — Ibn El-Khathîb, cité par Casiri, Jlihl, arab.-hisp. Escur,^ t. Il, p. 76, col. 2, 1. 8 du bas et 1. 7 du bas, cf. ihid., Table générale, art. Abu Baker Moliamad ben Abdelmalek ben Thopbil; cf. le manuscrit d’ibn el-Khathîb de la Bibl. Nation, intitulé Markaz el-ihâtha bi-’odabâ’i Gbarnâlha [N® 3347 (“uu. fonds 867)], fol. 45» en marge, au bas. — Conde, ibid., p. 493) !• 4 du bas; Abbadides, éd. Dozy, p. 171, 1. 12. — Cf. Ibn Khallikàn, trad. angl. par de Slane, vol. IV, p. 478, n. 9, 1. 4 et 5 ; Makkari, trad. angl. de Gayangos, t. I, p. 335, I. 7; etc.
(a) El Marràkochî, ibid., p. ivr, 1- 3 du bas; trad. franc., p. ao8, 1. 7.
(3) El-Marrâkochî, ibid., p. iv£, 1. 16 et 17; trad. fr., p. 209, 1. i6 et 17.
nomme Aboû Ishaq el-Bithraoudjî (1) (Alpetragius, Alpetrangi, Alpetronji, etc., chez les scolastiques) (2). Munk lui a consacré une notice (3) qui nous dispense de nous étendre longuement sur lui (4). S’il peut compter parmi les disciples d’Ibn Thofaïl, ce n’est point à titre de philosophe, mais d’astronome. Nous ne connaissons de lui, en effet, qu’un traité d’astronomie composé vers la fin du XII® siècle ou au début du xiii® (5). Dans ce traité, conformément à certaines vues astronomiques d’Ibn Thofaïl, qu’il a soin de rappeler dans sa préface, et sur lesquelles nous reviendrons plus loin, il prétend, après avoir détruit de fond en comble le système astronomique de son temps, hérité de Ptolémée, lui en substituer un nouveau, plus simple et plus conforme aux vrais principes de la nature. Un auteur juif du début du xiv® siècle dit que « par sa théorie, il a mis en émoi le monde entier « (6).
De disciple philosophe, Ibn Thofaïl n’en laissa point à proprement parler, puisqu’Ibn Rochd ne peut être appelé son élève.
On ne nous apprend rien sur le caractère d’fbn Thofaïl. Cependant, à en juger par ses écrits, la hauteur de pensée, le ton de noble sérénité qui règne dans ses poésies et dans son œuvre philosophique, nous inclineraient à concevoir de sa personnalité morale aussi bien que de son esprit une idée avantageuse.
(1) C’esl-à-dire du bourg de Bilhraoudj au Nord de Cordoue
(Voir Munk, ihid., p. 5i8, n. 4).
(2) Munk, ibid., p. 5 18, premières lignes.
(3) Ibid., pp. 5i8 à 522.
(4) Voir aussi, sur El-Bithraoudjî, H. Suter, Die Mathematiker und Astronomen der Araber und ihre Werke. Leipzig, 1900, pp. i3r et 218.
(5) Ce traité fut traduit en latin par Michel Scot, à Tolède, en 1217 (Munk, ibid., p. 619, 1. 5 et 6; p. 621, 1. 5 du bas à dern. 1.).
(6) Munk, ibid., p. 52i, 1. 12 à 1. 17.