‹ Ibn ThofäilChapitre 3 sur 6 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Œuvres poétiques, médicales, astronomiques.

Des témoignages unanimes nous représentent Ibn Thol’aïl comme versé dans toutes les sciences de son temps (1).

C’est dire qu’il était poète. Car dans la classification des sciences empruntée par les Musulmans à l’école péripatéticienne, et dans laquelle, entre la science et l'art, la limite flotte indécise, la poétique n’était qu’un chapitre de la logique. Or pour les héritiers des vieux poètes antéislamiques, si fiers de ce glorieux héritage, la théorie et la pratique étaient, en fait, inséparables : l’étude approfondie de la poétique n’allait pas sans la culture de la poésie.

(i) Ibn Challikoni vitae illustrium viroruin, e pluribus manuscriptis inter se collatis nunc primum Arabice edidit, variis lectionibus indicibusque locupletissimis instruxit Ferdinand VVüstenfeld, Philosophiae doctor, lingg. orienlt. in Universitate Georgia Augusta privatim docens. Gotlingae, i835-i837, 2 vol., n® aoo, fasc. XII, p. 3o, 1. 19, à p. ri , 1. ;

Irad. angl. par de Slaue, vol. IV, p. 474, 1. 24 à 1. 3o; p. 47^, n. 9, I. i à 1. 3. — Ahbadides, éd. Dozy, t. II, p. 171, 1. 2 à 1. 4. — Ibn el-Khalhîb cité par Casiri, ibid., t. II, p. 76, col. 2, 1. 25 à 1. 32. — Ibn el-Khathîb, Markaz el-ikâtka, fol. 44 ''“1 “■'I- Ibn-Tliofaïl, 1. 2 et 3.

Ajoutons que-dans aucun pays musulman le talent poétique ne fut jamais plus prisé qu’en Andalousie à une certaine époque. Avant la réaction almoravide, on avait vu, à la cour brillante et dissolue de divers princes andalous, tel poème de quelques vers valoir à son heureux auteur une haute judicature ou le gouvernement d’une province. Proscrite par les farouches conquérants almoravides, puis réhabilitée par les sultans almohades, la poésie, sans doute, ne constituait plus à la cour de ces derniers un aussi rapide moyen de parvenir. Elle n’en était pas moins redevenue, comme aux belles périodes de tout pays musulman, la marque par excellence d’une éducation libérale. Ainsi que tout Musulman lettré (1), Ibn Rochd était donc poète à ses heures. Quelques-unes de ses poésies nous sont parvenues (2). Elles ne révèlent pas un grand génie poétique et

(1) Les Musulmans considèrent même cette poésie antéislamique, bien qu’erotique et d’inspiration païenne, comme le complément indispensable d’une éducation religieuse achevée et par conséquent de toute éducation vraiment complète : c’est en effet chez les anciens poètes arabes du

siècle avant l’hégire, que les commentateurs du Qoran sont allés chercher des citations propres à éclairer le sens de nombreuses expressions qoraniques tombées en désuétude et dont la signiücation s’est, de très bonne heure, entièrement perdue. Ils se sont conformés en cela au conseil qui leur était donné dans un hadîts attribué au Prophète. (Cf. R. Basset, La poésie arabe anté-islamique. Paris, i88o, p. 8; p. 55, av.-dern. 1., à p. 56, 1. 4-)

(2) 1“ Un poème didactique d’ordre médical (voir plus loin, p. 25, 1. 5 du bas à dern. 1.); 2“ Trois poésies dont le texte nous a été conservé par El-Marrâkochî, p. ivr, dern. 1., à p. iv£, 1. i2; trad. franc., pp. 208 et 209; 30 Outre la première de ces trois pièces, qu’il reproduit avec certaines variantes (18 vers), le manuscrit de Paris du Markaz el-ihâtha d’Ibn el-Khathîb (voir plus haut, p. 20, n. i) donne deux petites pièces l’une de deux, l’autre de trois vers (fol. 45 recto, au bas) et une ode (de i4 vers) sur la prise de Gafça par Aboû Ya'qoûb Yoûçof en l’an 676 = ii8o-ii8i (et non en 896, date que porte par erreur le manuscrit de Paris). Mais ce texte, d’ailleurs sans intérêt, me semble trop altéré pour qu’on puisse s’aventurer à en donner une traduction : il faudrait le collationner au préalable avec les manuscrits du même ouvrage, et aussi de Ylhâtha bi-tâ'rikh Gharnâtha, du même auteur, dont le Markaz n’est qu’un extrait, conservés dans diverses bibliothèques de l’Europe et du Caire (voir Brockelmanu, Gesckichte der arabischen Litteratur. Weimar,

ne sortent pas, naturellement, du cadre étroit dans lequel demeure enlermée la poésie arabe : poésie subjective des anciennes qactda et poésie mystique. Tout au plus nous fournissent-elles, peut-être, quelques indications, d’ailleurs bien vagues, touchant le caractère dTbn Thofaïl (1).

Selon Ibn el-Khathîb Liçân ed-dîn, le célèbre historien de Grenade qui vivait au xiv® siècle, Ibn Thofaïl aurait écrit deux volumes de médecine (2). Ibn Abî 'Oçaïbiya dans son Histoire des médecins, au chapitre sur la vie dTbn Rochd (3), parle de traités échangés entre Ibn Thofaïl et Ibn Rochd au sujet du chapitre des Kolliyyât (4) qui traite des médicaments. Peut-être s’agit-il des deux traités précédents. Enfin Gasiri mentionne un poème d’Ibn Thofaïl sur les simples {cle simplicihiis medicamentis), au sujet duquel il ne nous fournit aucun renseignement, et qui se trouve, dit-il, à la Bibliothèque de l’Escurial, dans le manuscrit d’Ibn el-Khathîb intitulé Histoire encyclopédique de Grenade (5). En somme, rien ne nous autorise à pen-

1898-1902, 2 vol., vol. I, p. 262). Tel est aussi l’avis de mou ancien professeur, M. René Basset, dont l’opinion fait autorité en matière de poésie arabe. Je dois à son obligeance inlassable et à son inépuisable érudition divers renseignements' dont je suis heureux de pouvoir le remercier ici.

(1) Voir plus haut, p. 2i, dern. alinéa.

(2) Casiri, ihid., t. II, p. 76, col. 2, 1. 33 et 34.

(3) texte arabe, donné en appendice par Renan, Averroès et V averroïsme, p. 455, 1. 3 du bas à dern. 1.

(4) Le titre de ce traité, que les scolastiques appellent le Colliget, signifie Généralités ou Traité sur V ensemble de la médecine. Voir l’Introduction de ce traité et le début du livre I : Aristotelis opéra, curn Averrois... commentariis, vol. IX, Colliget, fol. i A à E, ainsi que le titre des sept livres qui composent l’ouvrage (fol. i H à fol. 2 L), et fol. 3 D E. — Cf. Renan, ibid., p. i4, 1. 4 du bas, et p, 76 au bas, corrigé par le docteur Lucien Leclerc dans son Histoire de la médecine arabe... Paris, 1876. 2 vol., vol. II, p. 102, n. r. — Cf. Munk, ibid., p. 429, av.-dern. et dern. 1. : « ...Collijyât (^Généralités), traité de thérapeutique générale ».

(5) Casiri, ibid., t. II, p. 76, col. 2, 1. 33 à 1. 35. — Le manuscrit de Paris du Markaz el-ihâtha d’Ibn el-Khalhîb parle seulement d’ « un poème

du mètre radjaz sur la médecine » tJUkll A, (fol. 44 v“ art. Ibn

Thofaïl, 1. 4). ■ ^

ser qu’Ibn Thofaïlait eu des vues originales en médecine.

N’en va-t-il pas autrement de ses conceptions astronomiques? Bien qu’il n’ait rien écrit sur l’astronomie, sauf quelques courts passages du Hayy hen Yaqdhân (1), et peut-être un traité sur les zones de la terre, sur les lieux habitables et inhabitables (2), nous apprenons, par deux témoignages de premier ordre, qu’lbn Thofail, mécontent du système astronomique de Ptolémée, avait été conduit à en imaginer un nouveau. Dans son commentaire moyen sur la Métaphysique d’Aristote (livre Xll), Ibn Rochd, critiquant, lui aussi, les hypothèses de Ptolémée sur la structure des sphères célestes et les mouvements des astres, dit qu’lbn Thofaïl possédait sur cette matière d’excellentes théories dont on pourrait tirer grand profit (3). De même, dans l’introduction de son fameux traité d’astronomie (4), El-Bithraoudjî, ce disciple dont nous avons déjà parlé, s’exprime ainsi : « Tu sais, mon frère, que l’illustre qâdhî (5) Aboû Bekr Ibn Thofaïl nous disait qu’il avait trouvé un système astronomique et des principes pour ces différents mouvements, autres que les principes qu’a posés Ptolémée, et sans admettre ni excentrique ni épicycle; et avec ce

(1) Hayy hen Yaqdhân, au début du roman : texte arabe, pp. ivà r« (trad. fr., pp. i6 à 19).

(2) Ibn Roclid dit, en effet, dans son Commentaire moyen des Météores

d’Aristote [Aristoteüs... opéra, cum Averrois... comnientarüs, vol. V, Meteorologicorum liber secundus, fol. 44i f"]! Thofaïl

avait fait sur ce sujet un bon traité (« bonum tractatum «). Mais tractatum rend vraisemblablement le mot arabe qui peut designer aussi bien

un chapitre, un développement épisodique au cours d’un ouvrage. Il n’est donc pas impossible que ce passage d’Ibn Rochd vise tout simplement le début du Hayy hen Yaqdhân, où Ibn Thofaïl s’efforce de prouver [à l’exemple d’Avicenne et contre l’opinion d Aristote adoptée par Averroès (Voir le dit commentaire des Météores, II, fol. 438 a 44^)]

le climat le mieux tempéré est celui des régions situées sous 1 équateur. Il faut cependant noter qu’lbn Rochd, dans ses écrits, ne fait aucune autre allusion an Hayy hen Yaqdhân.

(3) Munk, ihid., p. 4i2, 1. 8 à 1. i2, et n. i.

(4) Munk, ihid., p. 4i2, 1. i3 à av.-dern. 1.

(5) Voir plus haut, p. 6, n. i.

système, disait-il, tous ces mouvements sont avérés (1) et il n’en résulte rien de faux. Il avait aussi promis d’écrire là-dessus et son rang élevé dans la science est connu ». Malheureusement, notre philosophe n’a pas tenu cette promesse et, d’autre part, ni Ibn Rochd ni El-Bithraoudjî ne nous renseignent directement sur la nature et la portée de la réforme qu’il avait conçue.

Ce silence de leur part n’est-il pas surprenant? Eh quoi ! pourrait-on dire : dès la fin du xii® siècle, dans l’État le plus civilisé de l’époque, un homme, occupant une pareille situation, annonce aux premiers savants de son temps qu’il a découvert un nouveau système de l’Univers, bien supérieur au système de Ptolémée, qui depuis mille ans régnait sans partage. Il meurt sans avoir pu tenir la promesse qu’il leur avait faite d’exposer par écrit une pareille découverte. Et ces savants, ces disciples, un astronome tel qu’El-Bithraoudjî, un philosophe tel qu’Ibn Rochd, qui écrivent pour la postérité, ayant mentionné sèchement le fait dans un unique passage de leurs œuvres, se croient quittes envers la légitime curiosité des générations à venir! Ils ne prennent même pas la peine de nous indiquer l’idée fondamentale de ce nouveau système. Sans doute, ils n’en avaient pas^saisi la portée. Et nous sommes tentés de déplorer leur aveuglement. Nous en venons à nous demander si l’hypothèse imaginée par Ibn Thofaïl ne contenait pas déjà, qui sait? les éléments essentiels de la grande réforme astronomique accomplie quatre cents ans plus tard par Copernic et Galilée. Les Arabes ont eu le pressentiment de plus d’une découverte moderne. Ne trouvons-nous pas dans El-Ghazâlî (2), avec les mêmes argu-

(1) Très probablement, en arabe, c’est-à-dire : « on rend compte

exactement de tous ces mouvements ».

(2) Dans la curieuse autobiographie intitulée El-monqidh min edhdhalâl [La délivrance de L'erreur), Voir le texte arabe complet, accompagné d’une traduction française, dans Schmôlders, Essai sur les écoles philosophiques chez les Arabes. Paris, 1842, p. 0 et suir. du texte arabe.

ments, exposés point par point dans le même ordre, le doute méthodique de Descartes! El-Ghazâlî lui-même ne paraît pas avoir soupçonné l’importance du point de vue nouveau qu’il venait d’indiquer (1); et cet exposé du doute méthodique, fait par un philosophe arabe d’Orient plus de cinq cents ans avant le Discours de la Méthode^ avait si peu fixé l’attention des historiens de la philosophie, qu’aucun d’eux n’avait signalé cette coïncidence au moins singulière (2). Pourquoi donc refuser d’admettre qu’lbn Thofaïl ait pu entrevoir, plus ou moins vaguement, l’idée de la réforme copernicienne (3)? L’inventeur n’ayant rien écrit

р. ig et suiv. de la traduction. — M, Barbier de Meynard a donné dans îe Journ. Asiatique (année 1877, 7* série, t. IX) puis édité à part(Extr. du Journ. Asiatique, Imprimerie Nationale. Paris, 1877) une nouvelle traduction française du Monqidh, plus exacte que la précédente. M. Barbier de Meynard rectifie en notes, d’après un nouveau manuscrit, les principales incorrections du texte édité par Schmôlders.

(1) Le mérite de cette découverte revient-il tout entier à El-Ghazàlî? Sur ce point, voir plus loin, p. 88, n. i.

(2) Nous l’avons signalée pour la première fois dans un opuscule intitulé La philosophie musulmane, leçon d’ouverture d’un cours public sur Le roman philosophique d’Ibn Thofaïl, faite à l’École supérieure des Lettres d’Alger, le 16 novembre 1899. Collection Elzévirienne. Paris, Leroux, 1900, p. 61. Voir, confrontés, en appendice, à la fin de cet opuscule, une traduction nouvelle du passage d’El-Ghazâlî et le texte correspondant du Discours de la Méthode.

(3) Telle fut, par exemple, l’impression de Renan, lorsqu’il rencontra, non pas chez Ibn Thofaïl, mais chez Ibn Rochd, la même indication vague d’une réforme possible, et souhaitable, du système astronomique de Ptolémée. « On ne peut pas dire, écrit-il, qu’lbn Roschd sorte, par ses études, du type commun des savants musulmans. 11 sait ce qu’ils savent: la médecine, c’est-à-dire Galien; la philosophie, c’est-à-dire Aristote; l’astronomie, c’est-à-dire l’Almageste. Mais il y ajoute un degré de critique rare dans l’islamisme [rare eu général, soit, mais non pas chez les falàcifa], et parmi ses observations, il en est qui dépassent beaucoup Vhorizon de son époque )>. Puis il ajoute en note : « Voir, par exemple, une bien remarquable observation critique sur l'astronomie de Ptolérnée, qui renfermait le germe d’un immense progrès » [In Metaph., 1. xrir,

с. 8. 0pp., t. VIII, fol. i54 v“) ». [Renan, Averr. et l'averr., 3* édition, p. 46, 1. 18. — Ce passage et cette note ne figurent pas dans la première édition]. — H y a dans cette référence une faute d’impression : ou doit lire 1. XII au lieu de 1. xin. Il s’agit des commentaires 42 à 47.

touchant sa découverte, et ses disciples ou amis n’en ayant pas compris la valeur, cette conception géniale du philosophe et astronome andalous serait tombée ainsi dans l’oubli.

Mais il suffit d’examiner d’un peu près la question (1) pour en revenir à une plus juste appréciation du dommage causé par le silence d’Ibn Rochd et d’El-Bithraoudjî aux progrès de l’astronomie médiévale et à l’histoire de l’astronomie. Ces critiques dirigées par Ibn Thofaïl contre le système de Ptolémée, contre l’hypothèse des excentriques et des épicycles, on les rencontre, à la môme époque, chez d’autres qu’Ibn Thofaïl, avant comme après lui, en Egypte comme en Andalousie, chez les philosophes juifs comme chez les philosophes musulmans (2). Tous ces réformateurs sont d’accord : ils forment une chaîne continue dont Ibn Thofaïl est un simple anneau. Contre le système de Ptolémée, ils font tous valoir le même grief : c’est qu’il viole les principes généraux de la physique aristotélicienne, en imaginant, sous le nom d’excentriques et d’épicycles, des mouvements célestes circulaires dont le centre ne coïncide pas avec le centre de l’Univers. 11 s’agit uniquement pour eux de retrouver, pour le compléter, le système astronomique d’Aristote, altéré par Ptolémée. Ce que les Copernic et les Galilée reprocheront à l’astronome grec, c’est d’être demeuré trop asservi aux principes de la métaphysique et de la physique aristotélicienne. Ce que condamnaient en lui Ibn Thofaïl et ses contemporains, c’est son infidélité à ces principes. Loin de marquer un pas en avant, la réforme qu’ils appelaient de leurs vœux n’eût été qu’un pas en arrière.

On voit donc combien il serait chimérique de supposer

(1) Nous avons consacré à l’étude de celte question un travail spéci.Tl, d’une quarantaine de pages, qui est prêt pour l’impression et qui doit paraître incessamment sous le titre suivant : « Une réforme du système astronomique de Ptolémée ^tentée par les philosophes arabes du xii« siècle ».

(2) Ibn Bâddja, Ibn Rochd, El-Bithraoudjî, Maimonide, etc.

qu’Ibn Thofaïl, ou tout autre de ses contemporains, ait pu entrevoir, autrement qu’à titre de fantaisie absurde, le système astronomique moderne. Que les astres pussent graviter librement à travers l’espace infini, et que la Terre elle-même fût un de ces astres errants, ce sont là des conceptions qui ne pouvaient trouver accès dans l’esprit d’un savant musulman, d’un péripatéticien arabe. L’esprit musulman jusqu’à nos jours, comme le nôtre jusqu’à Képler et Copernic, devait demeurer emprisonné sous les multiples sphères cristallines du ciel aristotélicien, et enchaîné à la Terre immobile au centre du Monde.

Page 1