‹ Ibn ThofäilChapitre 4 sur 6 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Œuvres philosophiques.

On n’a guère eu, jusqu’ici, que des idées vagues ou fausses touchant la plupart des questions relatives aux livres philosophiques d’Ibn Thofaïl.

Sur cinq manuscrits dont nous avons maintenant connaissance, deux seulement étaient identifiés d'une manière exacte ; le troisième passait à tort pour un autre ouvrage d’Ibn Thofaïl, en réalité perdu, et peut-être imaginaire ; le quatrième avait toujours été pris pour l’œuvre d’un autre auteur ; le cinquième était inconnu.

Le premier de ces cinq manuscrits se trouve à la Bibliothèque Bodleyenne d’Oxford (1). C’est, comme nous le montrerons tout a l’heure, le manuscrit du Hayy hen Yaqdhâii qu’a édité Pococke sous le titre latin : Philosophas autodidactus .

Le second esta Londres, au British Muséum (2). Comme

(1) Bibliothecae Bodleianae codicum manuscriptorum orientalium... Catalogiis.. a Joanne Uri confectus. Pars prima. Oxonii, MDCCLXXXVII, p. 65, n» CXXXIII 9.0 :

Philosophas autodidactus, sive Epistola Abi Giaafar ben Tofail de Hai ben Yokdhan, in qua ostenditur, quomodo ex inferiorum contemplatione ad superiorum notitiam Ratio humana ascendere possit. [Pocock 263.]

(2) Catalogiis manuscriptorum orientalium qui in Museo Britannico asseverantur. Pars secunda Codices Arabicos ampleclens. Londini, 1871. Supplementum, p. 448, col. 2 (N® X du chapitre relatif à la philosophie : Codices ad philosophiam... pertinentes) :

« X. Abu Ja’far Abu Bakr Ibn al-Tufaïl Al-Ishbili al Curtubi.

Tractatus Hayy ben

Ÿaczân inscriptus : OÜâij fol. 235 (*). Init. : AJJ

le prouvent le titre et l’Incipit, reproduits dans le catalogue de cette bibliothèque, c’est également un manuscrit du Hayy ben Yaqclhân.

11 existe à la Bibliothèque de l’Escurial un troisième manuscrit d’IbnThofaïl dont l’identité demeurait douteuse. Dès l’année 1900 (1), ou plus exactement dès 1899 (2), nous posions et tranchions la question dans les termes suivants :

« Casiri, dans son catalogue des manuscrits de l’Escurial, publié sous le titre de Bibliotheca Ârabico-Hispana, mentionne (t. I, p. 203, n» DCXClll) le manuscrit mutilé d’un Traité de l'Ame dont l’auteur est Abou Bekr ben Tholaïl,

l’Espagnol, de Cordoue, et qui a pour titre iJyÛl (Secrets de la Sagesse orientale) (3). — Dans son Catalogue des Manuscrits arabes de VEscurial, t. I, p. 492, n° 669 (c’est une faute typographique : il faut lire 696), M. Hartwig Derenbourg fait mention du même manuscrit « en très mauvais état et dont le commencement est indé-

(Ce titre et cet incipit sont identiques à ceux

de l’édition Pococke et des deux éditions égyptiennes dont nous parlerons' plus loin). — En note : [k] Arabice editus est opéra clarissimi Edw. Pocockii sub titulo : Philosophas autodidactus. Oxon , 1671.

(1) Hayy ben Yaqdhân, roman philosophique d'Ibn Thofaïl, texte arabe P^ublié d’après un nouveau manuscrit avec les variantes des anciens textes

et traduction française (Collection du Gouvernement général de l’Algérie). Alger, Fontana, 1900, Introduction, pp. v et vi.

(2) Dans le premier fascicule, qui n’a été tiré séparément qu’à quelques exemplaires, et dont le texte, dans l’édition complète de 1900, n’a subi que de très légères modifications.

(3) Casiri, Bibliotheca Arabico-Hispana Escurialensis. 2 vol. in-fol. Matriti, 1760-70, t. I, p. 2o3, col. i-2 : DCXClll 3® : (Après un traité d Abu Ali Ahmad ben Mohamad Mascniah, Opus philosophicum de Anima, Casiri ajonte) : « 3“ Alter de eodem argumento Liber, sed mutilus, titulo Sapientiae Orientalis Arcana, cujus auctor Abu Baker ben Ihophaïl Hispanns Cordubeusis ». Et en note : « Titulus

Auctor cA 1^' ”• générale porte :

« Abu Baker ben Tophaïl, Corbubensis, De anima opus edidit, Sapientiae Orientalis Arcana dictum. I, p. 2o3, col. 2 ». — Dans son histoire de la littérature arabe [Geschichte der arabischen Litteratur, 1898, Bd. I, p. 460), C. Brockelmann présente encore ce manuscrit de l’Escurial comme un ouvrage d’Ibn Ihofaïl distinct du Hay^ be7i Yaqdhan*

chiffrable ». — Miink {ouvrage cité, p. 411) (1) suppose que ce manuscrit « est peut-être identique avec le Traité de « l'Ame ou avec le traité philosophique... (de Hayy beu « Yaqdlidn) » (2). — Sans nous engager ici dans une discussion approfondie, faisons remarquer seulement, â Tappui de cette dernière supposition, que le titre de ce manuscrit

Secrets de la philosophie orientale (ou spiritualiste, comme traduit M. Derenbourg, cf. Munie, ouvr. cité, p. 4l3; p. 330, et même page, note 2) est précisément le sous-titre de la riçâla àeHayy beu Yaqdhân (3) ;

• (i) Munie, Mél. de philos, jui.’e et arabe, p. /|ii, deru. 1.

(a) Muiik, on le voit, fait preuve de prudence et de sagacité. Au contraire, dans sa Literatiirgeschichle der Araber, bis zur Ende des ii, Jalirhund ert des Ilidscliret. Vienne, r85o-56, 7 vol., Hammer-Purgstall est bien éloigne de soupçonner l’identité du manuscrit de rEscuria4 et du Hayy ben Yaqdhân. 11 dit, sous l’article Ibn Tbofaïl (7e vol., n“ 797(5, p. 442) : « Eben so wenig wusste Pococke von eineni anderen, aucli-dem lleissigen Rossi uubekannt geblieben W'erke Ibn Tliofeil’s, welches sich auf der Bibliolhek des Escurials unter dem Titel der osllichen Weisbeit befindet (En note : Casirius I, S. 2o3), die Uebersetzung desselben würde vermuthliclî über die Geschichte der üstlicben Philosophie grüsseres Licht verbreiten, als die Abhandlung Hai ben lokdhan’s ».

(3) Si l’on en juge par les ficlies des catalogues et par l’édition Pococke, ce sous-titre manque non seulement dans le manuscrit d’Oxford mais aussi dans celui du British Muséum. Il manque également dans le manuscrit d’Alger, dont il sera question tout à l’heure. Mais ce dernier a été copié sur un manuscrit dont le titre manquait, ainsi qu’en fait foi le titre de fantaisie qui figure comme en-tete sur le manuscrit d’Alger (voir notre édition avec traduction, Introd., pp. xni et xvt). Peut-être même toute la première page, soit du manuscrit antérieur, soit du manuscrit d’Alger lui-même, avait-elle disparu, comme tend à le faire croire l’absence, dans le manuscrit d’Alger, d’un préambule d’environ dix lignes, commun à tous les autres manuscrits ou éditions (voir ibid., texte arabe, p. g, note i). Mais ce sous-titre figuré vraisemblablement dans le manuscrit sur lequel ont été faites nos deux éditious du Caire (voir plus loin, p. 44» P- 45> 3“ à 8®), puisque leur en-tête débute ainsi ^ \ ^ , 1 k q ^ o ^ {II istoire de

Ilayy ben Yaqdhân ou Secrets de la philosophie orientale...) [ou illutninalive (voir plus loin, p. 69, n. i)]. Ce sous-titre trouve d’ailleurs une complète justification dans le contenu de l’ouvrage et dans le libellé de l'envoi par lequel il débute : « lu m’as demandé, frèie au cœur pur,... de te révéler ce que je pourrais des Secrets de la Philosophie orientale [ou illuminative] communiqués par... Ibn Sînà ».

que Casiri, parcourant à la hâte un nombre énorme de manuscrits pour en dresser le catalogue, a pu prendre tout naturellement pour un traité de TAme un manuscrit mutilé et en très mauvais état de notre Hayy ben Yaqdkàn, dont une bonne partie est relative à râme.'Eiifin, M. Derenbourg, qui a eu le manuscrit entre les mains, semble partager cette opinion puisqu’il ajoute : « opuscule publié à (' Boulaq en 1882 », date (lui est celle des diverses édi- ' tions égyptiennes de Hayy ben Yaqdhan. Cependant nous n’avons pu jusqubci lever le doute qui subsiste, soit en allant à l’Escurial, soit en faisant prendre la copie ou le cliché photographique d’une page de ce manuscrit. — Quant à la première supposi-tion de Munk, elle nous paraît beaucoup moins probable ; nous avons peine à croire que le manuscrit de l’Escurial soit précisément le Traite de VAme mentionné par El-Marrékochi (1), et qui aurait eu pour titre, si cette identiücation était exacte, le sous-titre du Hayy ben Yaqdhân ».

Peu de temps après avoir écrit ces lignes, nous avons pu nous procurer la preuve directe qui nous manquait. En septembre 1900, un de nos collègues de Madrid, M. Francisco Codera, professeur à la Universidad Central, voulut bien, sur nos indications et à*notre demande, se rendre à la Bibliothèque de l’Escurial et collationner plusieurs pages du manuscrit arabe n° G96 avec les pages correspondantes du roman d’ibn Thofail. Il constata 1 identité des deux textes, sauf quelques variantes sans importance, telles qu’en présentent toujours les copies d un môme ouvrage. Ce manuscrit, d’ailleurs, était devenu presque entièrement inutilisable. Sous l’action prolongée de l’humidité, les feuillets avaient adhéré entre eux, et

(i) Allusion au passage suivant de la même lutroducliou, p. v, qui précède de quelques lignes le déliut du présent paragraphe : « Un traité de l’Ame (par Ibu Thofaïl), dont un historien musulman du xiii® siècle, Abd-el-Ouàhid El-Marrékochi, déclare avoir vu le manuscrit autographe ». — Nous reviendrons tout à l'heure sur ce point.

l’encre de chaque page avait marqué sur la page opposée, au point de rendre un grand noml)re de lignes complètement illisibles (1). Cette identification, désormais certaine, ôte aux historiens de la philosophie musulmane le dernier espoir de trouver dans une bibliothèque publique un manuscrit du Traité de l Ame d’Ibn Thofaïl. Ils doivent se résigner j usqu’à nouvel ordre, à considérer ce traité comme perdu, en admettant qu’il ait jamais existé. Nous discuterons plus loin ce dernier point.

Un quatrième manuscrit du Uayy ben Yaqdhân d’Ibn Thofail est resté ignoré jusqu’à ce jour, bien qu’appartenant à une bibliothèque publique, |)arce qu’il a reçu au catalogue une attribution doublement fausse, de titre et d’auteur. Nous avions déjà, par inférence, établi l’existence d’un tel manuscrit ; « 11 doit exister en Orient, disions-nous, un autre manuscrit, d’après lequel ont été publiées en 1299 (1882 de l’ère chrét.) plusieurs éditions arabes : en Égypte, quatre..., à Constantinople... deux éditions » (2). Un rapide examen des notes placées au bas des pages de notre texte arabe suffisait a montrer clairement, par la comparaison des diverses variantes, cjue les deux éditions arabes du Caire utilisées par nous n’étaient pas une reproduction de la seule édition antérieure, l’édition Pococke. D’autre part, il ne peut venir à la pensée d’aucun arabisant qu’en pays musulman un imprimeur indigène ait pu songer à éditer, il y a plus de vingt-cinq ans, un manuscrit arabe d une bibliothècjue européenne. Nous étions donc fondé à tenir pour certaine l’existence, au Caire ou à Constantinople, dans une bibliothèque publique ou privée, d’un

(1) Nous tenons à remercier publiquement M. Codera pour la peine qu’il a bien voulu prendre en cette circonstance. Dès janvier lyoi, à la fin d’une courte uolice publiée à l’occasion de notre livre dans le Iloletin de la Real Academia de la Historia et intitulée : El (ilôsof'o aulodidaclo de Aheniofail, il a signalé lui-même la réponse qu’il venait de faire à la question que nous lui avions posée.

(2) Ouvr. cité, Introduction, p. ix. r

manuscrit du Hnyy ben. YaqdJiân. La comparaison des variantes montrait en outre que ce manuscrit et celui d’Oxford appartenaient à la même famille ; nous en donnions plusieurs preuves décisives (1). Il restait à retrouver ce manuscrit. En compulsant, à cet effet, tous les catalogues des l)il)liothèques turques et égyptiennes, nous avons fini par découvrir dans le catalogue de la Bibliothèque Khédiviale du Caire (2), sous le nom du philosophe arabe Ibn

Sab'ïn (3), un manuscrit portant ce titre {Secrets de la philosophie orientale [ou : illuminative]). Le catalogue en reproduit l’incipit : il est identique à celui du manuscrit d’Alger. Aucun doute ne pouvait donc subsister : nous avions retrouvé, sous un faux nom d’auteur, et sous un faux titre, ou plutôt avec son seul sous-titre, un manuscrit du Hayy heri Yaqdhân d’Ibn Thofaïl, peut-être celui-là même sur lequel ont été faites, en 1882, nos deux éditions

(1) Ouvv, cité., Inli'od., p. xui, 1. i8, à p. xiv, 1. 3.

(2) Fihrist el-kotoh el-'arubi-)ya ’l-raahroùdlia bi ’l-kotobkbanè ’l-kliî-

(liwiyya,.. bi-Miçr. Le Caire, iSoG-iSoq. 7 vol., vol. VI, p. 88

(5 IC) ^ \ ç-cü \ 1 I ^ \ ^

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(var. de nos textes : ^iX-s.J\) i»XJ Jol.cvJ\

El'ir ^ O r £ O ' r '

(3) Aboû Mohammed ‘Abd-el-Haqq ben Ibràliîm ben Mohammed el- Iclibîlî ben SsUj'ïu, né à Ceuta, mort à La Mekke eu 668 (= 126g), fondateur d’une secte philosophique mystique qui porte son nom, connu surtout, e^u Europe, par sa correspondance philosophique avec l’empereur Frédéric II de llohenstaufen. Voir Jourti. Asiat., série 5, t. .1 (i8|i3), pp. 240 à 274, l’article d’Araari ; Questions adressées aux savants musulmans par L'empereur Frédéric 7/; et série 7, t. XIV (1879), pp. 34^ “ 4^4» l^article de M. Mehreu, Correspondançe__du philosophe-sou fi Ihn Sainn Ahdalhaqfj avec V empereur Frédéric de llohenstaufen. — ^f. Brockelmann, Gesch. der arab. Litter., 1898-1902, 2 voj., I, p. 465.

du Caire, et aussi les quatre autres éditions du Caire et de Constantinople, imprimées la même année (1).

Nous avons eu enfin la bonne fortune de découvrir, en 1899, grâce aux bons offices de M. J. D. Luciani, arabisant et auteur de plusieurs ouvrages estimés, alors chef de bureau au Gouvernement général de TAlgérie, aujourd’hui Conseiller de gouvernement, un cinquième manuscrit du Hayy heu Yaqdlicui d’ibn Thofaïl (2).

(1) Voir plus loin, p. 45, 3® à 8®. — Au mois d'avril 1909, M. Luciani (voir p. 37, 1. 4), en mission au Caire, a bien voulu, sur ma demande, prendre copie, à la Bibliothèque Khédiviale, de plusieurs pages du manuscrit en question : les deux pages du début (verso du premier feuillet et recto du deuxième), et les deux pages du huitième feuillet, recto et verso. Conformément à nos prévisions, ces quatre pages reproduisent exactement, sauf des variantes inévitables, le début de l’Introduction du Ilayy ben Yaqdhân d’ibn Thofaïl et le début du roman (dans notre édition : p. g, première ligne, à p. 0, 1. 10; et p. iv, 1. 3, à p. ia, 1. 8). Mais les variantes, en bien des cas, s’écai-teut de celles de nos deux éditions du Caire et coïncident avec celles du Manuscrit d’Alger. Par exemple, dans notre édition : p. g, n. I, n. 3, n. 9 ; p. 0, u. 3, n. 4, n. 7, n. 10; p. iv, n. 5 ; p. ia, n. 3 (absence de la ligue interpolée par P. E.), n. 5. Autant donc qu’on eu puisse juger d'après ces quatre pages, il est douteux que les deux éditions du Caire utilisées dans notre édition aient été faites d’après ce manuscrit ; et le manuscrit qu'elles reproduisent resterait encore à trouver.

(2) Nous avions eutrefenu M. Luciani de ce curieux roman et de notre

espoir d’en découvrir en Algérie quelque nouveau manuscrit. Peu de jours après, dans un lot de livres arabes que venait de lui prêter un indigène lettré d’Alger, Si El-Hàdj Moùçà, Oukîl de la mosquée Sîdî 'Abd-er-Rahmâu, il remarqua un manuscrit dont quelques lignes, lues au hasard, ne lui parurent pas sans analogie avec le roman dont nous lui avions parlé. Mais le titre n’était pas celui du Ilayy ben Yaqdhân et indiquait comme auteur Ibn Sînâ (Voir plus loin, p. 44, 2“ et n. 2). Trop occupé pour procéder lui-même à un examen plus approfondi de cet opuscule, M. Luciani voulut bien nous le signaler aussitôt. Nous reconnûmes, dès la première ligne, une nouvelle copie du livre d’ibn Thofaïl dont nous avions entrepris la traduction. Nous tenons à remercier M. Luciani pour cette découverte. Nous devons aussi des remerciements à Sî El-Hàdj Moûçà, qui a mis fort obligeamment son manuscrit à notre entière disposition et s'est empressé de l’oifrir, sur notre demande, une fois notre travail achevé, à la Bibliothèque Nationale d’Alger, où il se trouve catalogué sous le n® 2023 du fonds arabe. — Notons que ce manuscrit doit avoir passé autrefois sous les yeux de Berbruggei’, l’ancien conservateur de la Bibliothèque Nationale d’Alger. Nous avons pu, récemment, nous convaincre qu’il l’avait eu entre les mains en i844 i845

Il ne nous reste donc d’Ibn Thofaïl qu’un seul ouvrage philosophique, le Hayy ben Yaqdhàn.

Avait il écrit en outre un traité de l’Aine, qui serait aujourdhui perdu? A l’appui de cette assertion, on ne peut citer qu’un seul texte : « J’ai vu, dit El-Marrâkochî, de cet Aboli Bekr [Ibn Thofaïl] des ouvrages sur diverses parties de la philosophie, la physique, la métaphysique, etc. Parmi ses riçâla physiques, il y en a une inihiiXée Hiçâla de Hayy ben Yaqdhân, dont le but est d’exposer l’origine de l’espèce humaine suivant la secte des falâcifa. C’est une riçâla pleine d’agrément, et de grande utilité pour cette matière. Parmi ses ouvrages métaphysiques, il y a une riçâla sur l’Ame que j’ai vue écrite de sa main (Que Dieu lui fasse miséricorde!) » (1).

Les historiens de la philosophie (pii ont utilisé les renseignements contenus dans ce texte les ont acceptés les yeux fermés. Quelle raison d'entrer en défiance? Le témoin est un historien digne de foi (2). Il parle d'ouvrages qu’il a (( vus » de ses yeux. Le traité de l’Ame, dont il nous

(voir à celle bibliolhcque le regislre d’entrées inlilulé ; Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque d’Alger par ordre numérique el d’enlrées, commencé en mars i(S'i4, N® 84 A). Noire manuscrit provenait très vraisemblablemeut du fonds de livres araljes des mosquées de Couslanline, dispersé lors de la prise de cette ville par les b’rauçais, comme l’indique la lettre C qui suit la mention de son litre (voir Catalogue des manuscrits des Bibliothèques publiques de France. Départements. TomeXVlII. Alger, par 1£. Kagnan, Introduction, p. 11). Mais Berbrugger ne paraît avoir attaché aucune importance à ce prétendu ouvrage d’ibu Sîuà, non plus que de Slane, qui le passe entièrement sous silence dans son Rapport à M. le Ministre de l’instrucliou publique par le baron de Slane, chargé d’une mission scienlilîque en Algérie, suivi du Catalogue des manuscrits arabes les plus importants de la Bibliothèque d’Alger.,., 3i juillet 1845. A part la courte mention du registre de Berbrugger, nous n'avons trouvé nulle part aucune trace de ce manuscrit ; il avait, dès celle époque, entièrement disparu. — Pour la description de ce w manucril d’Alger », voir noire édition avec traduction, Inlrod , p. xiii, 1. 8 à

(1) El-Marràkochî, te.xte arabe, p. ivr> h 7 et suiv. ; trad. franc., p. 207, 1. i3 el suiv,

(2) Voir, par exemple, Renan, Averr. et l'averr., p. g, 1. 8 à 1. 12.

révèle l’existence, était de la main même de l’auteur. Quelle meilleure garantie contre la possibilité d’une fausse attribution? Il a connu Yahya, fils d’Ibn Thofaïl (1), qui n’eût pas manqué de le détromper. Bien plus, n’est-ce pas entre les mains de ce fils, détenteur natureldes papiers de son père, qu’il a dû voir le manuscrit autographe en question ? Comment douter d’un pareil témoignage ?

Au chapitre précédent, nous avons fait le plus grand cas des détails que nous fournit El-Marrâkochî sur l’entrevue d’Ibn Rochd et du khalife Aboû Ya'qoûb Yoûçof en présence d’Ibn Thofaïl, sur les relations d’Ibn Thofaïl avec son souverain, sur le mémorable entretien des deux philosophes. ;Mais il rapportait alors des faits d’ordre historique : il se trouvait dans son élément. Il en sort dès qu’il s’agit de philosophie proprement dite, et nous le prenons aussitôt en flagrant délit d’incompétence, de précipitation, d’inexactitude. 11 range le Hayy heu Yaqdhâa parmi les « traités physiques » et croit que le but de l’auteur est d’exposer dans ce traité « l’origine de l’espèce humaine suivant la secte des falâcifa ». Trois erreurs en moins d’une ligne. Seul, le premier tiers du traité se rapporte en partie à la physiq.uQ., Il n’y est nulle part question de l’origine de l’espèce humaine ; la naissance de Hayy ben Yaqdhên, sans père ni mère, du sein de l’argile en fermentation, est présentée comme un fait exceptionnel sinon unique; ce n’est là, au surplus, qu’une fiction ingénieuse, destinée à préparer et à parfaire une autre fiction, celle d’un philosophe autodidacte dans toute la force du terme'; et l’auteur la prend si peu au sérieux, qu’avant même de l’exposer il nous donne le choix d’une autre version restituant au nouveau-né, comme à tous ses pareils, un père et une mère. Enfin, cette prétendue génération spontanée de l’espèce humaine n’est nullement, comme El-Marrâkochî paraît le croire, une doctrine courante dans la secte des

(i) Voir plus haut, p. 2o, 1. p et lo et u. 2.

falâcifa. Nous ne retrouvons donc plus ici, chez notre historien, son exactitude coutumière (1). S’il parle du Hayy heu Yaqdhàn autrement que par ouï-dire, on peut affirmer du moins qu’il n’en a pas poussé la lecture au-delà des premières pages, lecture hâtive et distraite, d’un historien proprement dit, pressé de retourner à ses études favorites. Lorsqu’aussitôt après il déclare avoir non pas lu mais simplement a vu » le manuscrit d’un traité de l’Ame d’Ibn Thofaïl, ne sommes-nous pas en droit de n’accepter cette assertion que sous bénéfice d’inventaire? Au reste^ rien ne nous autorise à affirmer qu’il ait examiné le Hayy ben. Yaqdhân de plus près que le prétendu traité de l’Ame. 11 parle du premier en termes encore plus vagues que du second : « J'ai vu de cet Aboû Bekr des ouvrages... Parmi ses riçâla physiques, il y en a une intitulée Riçâla de Hayy ben Yaqdhân... » (2). Peut-être n’a-t-il vu rien de plus que la reliure des deux manuscrits, et parle-t-il du contenu sur la foi de la personne qui les lui montrait. Peut-être deux personnes lui ont-elles présenté séparément deux exemplaires différents du Hayy ben Yaqdhân : « Voici une copie de la Riçâla de Hayy ben Yaqdhân a pu dire la première. C’est un ouvrage à la fois agréable et utile, qui traite des principales questions de la physique, en particulier de la naissance possible d’un homme sans père ni mère ». — « Ceci est un manuscrit autographe d’Ibn Thofaïl, a pu dire la seconde (peut-être son fils Yahya), sans indiquer le titre. L’ouvrage traite de l’Ame (3), de ses

(1) Dans la phrase qui précède tout le passage eu question, il avançait déjà une erreur, qui devait faire fortune : « Ibu Tliofaïl, disait-il,... avait étudié sous divers maîtres de philosophie, entre autres Ahoû Bekr ben eç-Çâ'igh » connu chez nous sous le nom d’ibu Bàddja (cf. supra, p. 4, 1. 16 à dern. 1.).

(2) Voir plus haut, p. 38, 1. 5 à 1. 9.

(3) Pons Boigucs, traducteur du Hayy ben Yatidhân (voir plus loin, p. 47> ^°)> u’a-l-il pas ajouté au titre de sa traduction esjiagnole : « El filôsofo autodidacto », ce sous-titre : « Novela psicolôgica »? Renan a dit de même (Averr. et l'averr., p. 9g, 1. 16) : « Sou roman de llay Ibn lokdhan, sorte de Robinson psychologique ».

facultés, de ses rapports avec le corps, de sa purification morale, de son union, dans l’extase, avec l’Intellect divin, etc. » El-Marrûkochî aurait donc été victime de la même méprise dans laquelle est tombé Casiri en prenant pour un traitéde PAme un manuscrit du Hayy ben Yaqdhân. Et cependant Casiri pouvait, à PEscurial, compulser son manuscrit tout à loisir. Il pouvait même en comparer le texte avec le texte arabe du Hayy ben Yaqdhân édité par Pococke. Concluons qu’El-Marrâkochî a bien pu tomber, avant lui, dans une erreur identique, eut-il même lu rapidement, à quelque temps d’intervalle, dans deux exemplaires différents, deux parties diflerentes du Hayy ben Yaqdhân ; à plus forte raison s’il ne parle que par ouïdire, comme nous inclinons à le penser.

Ainsi donc, il demeure possible qu’Ibn Thofaïl ait elfectivement composé un traité de l’Ame. Mais on ne peut se fonder pour l’affirmer que sur l’unique texte d’El-Marrâkochî. L’isolement de ce témoignage, l’incompétence du témoin en philosophie, les erreurs manifestes dont le contexte est entaché, la méprise suggestive de Casiri sur le même point, voilà certes des raisons suffisantes pour mettre la critique en défiance. Tant que des témoignages confirmatifs n’auront pas été mis au jour, la question doit au moins demeurer pendante.

Le Hayy ben Yaqdhân est donc le seul ouvrage philosophique d’Ibn Thofaïl qui nous reste, et probablement aussi, le seul qu’il ait jamais écrit.

En quelle année l’auteur a-t-il composé son livre? Pour répondre à cette question, toute indication précise fait défaut. A peine existe-t-il un indice qui nous inclinerait à reporter après l’année 1169 la composition du Hayy ben Yaqdhân. Dans l’Introduction de son roman, Ibn Thofaïl, achevant l’historique rapide de l’évolution des sciences philosophiques au Maghreb, ajoute : « Quant à nos contemporains, ils sont encore en voie de développement, ou ils se sont arrêtés avant d’avoir atteint la perfection, ou

bien nous n’avons pas encore connaissance de leur véritable valeur » (1). Peut-être faut-il voir, avec Renan (2), dans ces « contemporains qui sont encore en voie de développement », une allusion à Ibn Rochd, jeune encore, en possession déjà d’un assez grand renom pour que son protecteur et ami ne pût se dispenser de faire à sa célébrité naissante une discrète allusion, mais pas encore assez illustre pour que son nom pût, après ceux d’ibn Sînà et d’El-Gliazâlî, figurer de pair à côté du nom d’ibn Bàddja, Si cette conjecture est exacte, la date de composition du Uayy ben Yaqdhân doit être, selon toute vraisemblance, postérieure à la double entrevue qui donna occasion à Ibn Rochd d’entreprendre ses Commentaires; car c’est seulement après cette présentation qu’il commença, nous a dit El-Marrâkochî, d’être connu et apprécié (3). Or, nous avons établi qu’on peut fixer au début de 1169, à quelques mois près, la date de cette entrevue (4).

La limite inférieure ainsi déterminée, il serait tentant de chercher à indiquer de même une limite supérieure suffisamment rapprochée. Mais cette dernière tentative nous paraît hasardeuse. Les documents nous manquent pour fixer avec quelque certitude une époque à laquelle la gloire d’Averroès serait devenue, dans l’Occident musulman, si éclatante (5), qu’il n’eût plus été possible à Ibn Thofaïl de ne citer aucun de ses ouvrages, de taire jusqu’à son nom, et de déclarer qu’aucun des contemporains n’est

(i) P. 10, 1. i3 de la traduclioQ française.

(a) Averr. et l'averr,, p. 17, 1. a4.

(3) Voir plus haut, p. 9, 1. 5.

(5) Reuan montre fort bien que si Averroès n’a pas exercé, dans l’is-

lâm, une grande influence philosophique sur les générations ultérieures, il n’en a pas moins joui d’une haute réputation, comme philosophe, parmi scs contemporains (Renan, .^rerr. et l'averr., i'“ partie, chap. IV : De la fortune d’ibn Rochd chez ses coreligionnaires). — Voir ce qu’en dit en outre le docteur L. Leclerc dans sou Histoire de la médecine arabe, II, p. 102, 1. 4 8 du bas.

(ligne encore de prendre place dans Thistoire de la philosophie musulmane. Nous savons, à la vérité, que Maimonide lut les ouvrages d’Averroès en Egypte, bien loin du Maghreb, dès 1190 (1). Nous savons aussi qu’en 1195 le khalife almohade combla Ibn llochd des plus grands honneurs (2), Mais ces deux dates sont postérieures de cinq et de dix années à la mort d’ibn Thofaïl (1185). Tout au plus la première permet-elle de supposer que le Commentateur était déjà célèbre comme philosophe, dans sa propre patrie, plusieurs années avant 1190, et déjà peut-être avant la mort de son protecteur. Nous trouverions là une raison, ou tout au moins une présomption, qui nous inclinerait à ne pas placer la composition de l’ouvrage d’ibn Tholaïl dans les toutes dernières années de sa vie; mais ce serait un leurre de prétendre, sur ce point; à une plus grande précision. Ce qui nous a paru moins incertain, c’est que le Hayy ben Yaqdhân doit être postérieur à l’année 1169.

Il nous reste à parler des manuscrits, des éditions, des traductions, des commentaires, des imitations de cet unique ouvrage philosophique d’ibn Tliolàïl, et des études plus ou moins étendues qui lui ont été consacrées.

Pour établir que le Hayy ben Yaqdhân est le seul livre dTbn Thofaïl qui subsiste, nous avons dû déjà passer en revue tous les manuscrits de cet auteur actuellement connus. On a vu qu’ils se réduisent à six copies de son célèbre roman philosophique ;

1° Le manuscrit de la Bibliothèque Bodleyenne d’Oxford, édité par Pococke, et daté de 703 1303) (3);

(1) Munk, Notice sur Joseph hen lehouda... disciple de Maimonide, dans le Jotirn. Asio.t., série 3, t. XIV (i8/(S), p. 3i, 1. lo à dern. 1.; cf. ihid.^ p. 22, I. .5 à 1. 7. — Henan. Averr. et iaverr., p. 39, 1. 9 et 10.

(2) Renan, Averr. et l'averr,, texte aralie d’ibn Abî ‘Üçaïbiya cité en appendice, p. /|.3o, 1. 4 ‘lu tias, à p. 45 r, 1. 10. — Cf. Renan, ibid., p. 19, 1. 17 à av.-dern. 1.; Munk, Mél. de philos, juive et ar., p. 426, 1. 3 à 1. (5.

(3) Voir la fin du mss. dans Pococke, Philosophus aulodidactus (voir plus loin, p. 44, 1g titre complet), Praefatio (non paginée), vers la fin.

2" Le manuscrit d’Alger, daté de 1180 (=: 1766) (1), mais copié probablement sur un manuscrit très ancien; actuellement à la Bibliothèque Nationale de cette ville (2);

3« Celui du British Muséum, à Londres. Nous n’avons sur cet exemplaire aucun renseignement précis (3);

4° Celui de la Bibliothèque Khédiviale du Caire, faussement attribué à Ibn Sal/ïn (4) par le catalogue arabe de cette bibliothèque, sous un titre (5) qui est le sous-titre du Hayy heu Yaqdhân et qui signifie : Secrets de la Philosophie illurninalive (6) ;

5° Un manuscrit qui doit exister en Orient et d’après , lequel ont été publiées les éditions orientales. Il est douteux que ce manuscrit se confonde avec le précédent (7).

Ces cinq manuscrits sont complets ;

6° Le manuscrit de l’Escurial, mutilé, gâté par l’humidité, cà peu près inutilisable, et qu’on avait pris pour un traité de l’Ame d’ibn Thofaïl.

Voici maintenant la liste des éditions par ordre chronologique :

1''® (avec traduction latine) Philosophas autodidactus , sive Epistola Ahi Jaafar (sic) ebn Tophail de Hai eha Yokdhaii, in qaa oste/iditur, quoinodo ex Inferiorum contemplatione ad Superiorarn notitiam Ratio huinana ascendere possit. Ex Arabica in Linguam Latinam versa ab Edvardo Pocockio, Oxonii, A. D. 1671, in-4®, 200 pp., plus une préface non paginée, etc.

2® La seconde édition du livre de Pococke (Oxonii A.

D. 1700) diffère uni([uenient de la première par cette men-

(1) Voir L, Gauthier, Uuyy ben Yaqdhân, p. in, la fia du manuscrit.

(2) Pour la description de ce manuscrit et l’appréciation de sa valeur, voir L. Gauthier, ihid., pp. xiir et xiv.

(3) Voir ihid., le Nota de la p. 121.

(4) Voir plus haut, p. 36, u. 3.

(5) Voir plus haut, p. 36, 1. 9 et lo.

(6) Voir plus loin, p. 69, u. 1 .

(■7) Voir plus haut, p. 37, n. i.

lion : Edilio seciinda priori emendalior. Ce n’est qu'un second tirage, sans aucun changement dans la pagination, avec les mômes fautes dans la traduction et dans le texte, et la même table d’errata.

Ce texte imprimé oflVe un avantage précieux ; il reproduit fidèlement le manuscrit d’Oxford, y compris les lautes, qu’il rectifie généralement dans la marge, mais non pas toujours.

3® à 8® Six éditions orientales laites sur le manuscrit n” 5, en 1299 (r= 1182), dont quatre parues en Égypte : en particulier, au Caire, celle de l'Imprimerie d’idârat el- Ouathan (en 60 pages), et celle de Ouôdî ’n-Nîl (en 41 pages), moins bien imprimée que la précédente, moins correcte aussi; et deux autres, publiées à Constantinople (l). Tout porte à croire que ces éditions multiples sont de simples réimpressions et dilï’èrent extrêmement peu des deux premières éditions orientales, identiques à quelques fautes près. On sait que la contrefaçon, en pays d’Orient, est l’âme de l’imprimerie.

Ce grand nombre d’éditions indigènes, parues en une même année, montre du moins quel accueil favorable reçut des lecteurs orientaux la publication dans le texte arabe, par des imprimeurs musulmans, du roman philosophique d’Ibn Thofail. Nous savons de bonne source qu’à Alger môme, il s’en écoule régulièrement, parmi nos Arabes lettrés, un petit nombre d’exemplaires.

9® (avec traduction française) Hayy ben Yaqdliân, roman philosophique d'ibn Thofail^ publié d’après un nouveau manuscrit (2), avec les variantes des anciens textes, et Traduction française, par Léon Gauthier ...Alger, 1900. XVI -(- 122 -f If'p' pages.

(i) A vriii dire, sur les quatre éditions du Caire, je ne puis garantir l’existence que de celles d’Idàrat el-Ouathan et de Ouàdi ’n-Nîl : je ne j)arle des deux autres que sur des renseignements indirects. Même observation pour l’une des deux éditions de Constantinople.

(a) 11 s’agit du mss. n® a (Mss. d’Alger).

Les traductions sont nombreuses : le Hayy ben Yaqdliâii a paru digne d’être traduit dans presque toutes les langues de l’Europe, sans parler de l’hébreu et du persan. En voici la liste complète :

1^0 La traduction latine d’E. Pococke, jointe à son édidition du texte arabe; généralement exacte, mais d’une fidélité poussée jusqu’à la servilité : si bien que, dans les passages difficiles, on ne peut guère comprendre le latin sans recourir à l’arabe. On imagine quelle peut être la latinité d’une transcription aussi littérale (1).

2® et 3® A peine publiée, cette version latine fut mise à la portée du gros public, dans le pays du traducteur, par deux traductions en anglais, Lune d’Ashwell (2), l’autre du quaker Georges Keith, qui la destinait à l’édification de ses compagnons de secte, férus, comme on sait, de mysticisme (3).

4® Simon Ockley, professeur de langue arabe à Cambrido-e, voulut faire mieux. Sous le titre suivant : The iin-

provement of liuman reason exhibitecl in lhe life of Hai ebn Yokdhan, written by Abu Jaafar ebn Tophail. London, 1708, in-8®, il publia une nouvelle traduction anglaise faite directement sur l’original arabe. Il prétendait remédier ainsi aux imperfections des versions à deux degrés d’Ashwell et de Keith. 11 n’y réussit qu’en partie : sa traduction est très médiocre. Il en a paru une seconde édition en

5® L’année môme qui suivit sa publication, la version latine de Pococke fut traduite en hollandais. Cette traduction hollandaise eut deux éditions sous ce titre :

(1) Au sujet du latin de Pococke et de ses défaillances comme traducteur, voir L. Gauthier, Hayy hen Yaqdhân, p. ix, 1. 17, à p. xii, 1. 2.

(2) Voir J. Brucker, Ilistoria critica philosophiae^ a mundi incunabulis ad uoslrara usque aetatem deducla, cum appendice accessiouum et supplementorum. 6 vol. Lipsiae, 1766-07, 2® édit., t, III, p gO.

(3) Ibid.^ même page. Brucker ajoute en note : Vide lîibliotK. univ., t. III, p. 77.

fJet Leeven van liai Ehn Yokdhan, in het Arabisch beschreeven door Abu Jaaphar Ebn TophaiL, en uit de Lalynsche Overzeltinge van Eduard Pocock A. M. in bel Nederdailsch verlaald [la seconde édition ajoute ; « door S. D. B. w; le traducteur ne nous est connu que par ces initiales] waarin getoond wordt, lioe iemand buiten eenige ommegang met Menschen, ofte ondervvyzinge kan komen tôt de kennisse van sich zelven, en van God. — tkVinsterdam, 1672.

La seconde édition, de 1701, contient, de plus que la première, quelques gravures médiocres, un index des noms propres et des termes philosophiques ou autres,

6® Un quart de siècle plus tard paraissait une première traduction allemande, faite sur le latin de Pococke (1) par J. Georg Pritius et publiée sous ce titre : Der von sich selbst gelehrle Welhveise. Franckfurt, 1726.

7® Une traduction allemande de J. G. Eichhorn qui porte ce titre : Der NaUinnensch, oder Geschichle des liai Ebn Joklaii. Berlin, 1783, petit in-8®. Cette version, moins servilement littérale que celle de Pococke, est généralement assez fidèle, bien qu’elle n’échappe pas non plus à toute critique (2).

8® En Espagne, il a paru, en môme temps que notre édition avec traduction française, une traduction en langue castillane, œuvre posthume de M. Pons Boigues, Elle fait partie de la Collecliôn de Estudios Arabes (N® V), et a pour titre : El filôsofo autodidaclo de Abentofail, novela psicolügica traducida directamente del arabe por D. Francisco Pons Boigues, con un prdlogo de Menendez y Pelayo. Zaragoza, 1900, Elle est suivie d’une traduction, en castillan, parle môme, de l’Allégorie mystique d’Avicenne intitulée

(1) Eiclilioru dil dans sa préface, p. 20 (voir 7e Iraduclioii) que la versiou de Prilius a été faite sur la traduction anglaise de S. Ockley.

(2) Voir L. Gauthier, Ilayy ben Yarjdliân, p. ix, av.-deru. 1,, à p. xii,

Hayy heii Yaqdhcui (1). Cette traduction, généralement exacte, marque un progrès sur les précédentes.

9® Enfin la traduction française jointe à notre édition du texte arabe (édition n® 9).

Antérieurement ci toutes ces versions européennes, Moïse de Narbonne (2) avait écrit, en hébreu, 1 an 1349 de notre ère, une traduction du Hayy ben, Yaqdhdn d Ibn Thofaïl, accompagnée d’un commentaire (3) que Munk qualifie de très savant (4). « Ce travail, très utile, nous dit Munk, pour l’intelligence du texte d Ibn Tofail, nous fournit en même temps des renseignements très précieux sur les doctrines de divers philosophes arabes (5). »

D’un examen malheureusement incomplet et superficiel de ce commentaire (6), il me semble résulter que s il fournit en effet certains renseignements historiques, mis à profit par Munk, on ne doit pas en attendre de bien vives lumières en ce qui concerne soit la vie et les œuvres d Ibn Thofaïl, soit le texte et la doctrine de son Hayy ben

(1) Voir plus loin, pp. Gg à 71. , '

(2) Sur Moïse ben Josué de Narbonne, voir Munk, Met. de phUos.

juive et ar.^ pp. 5o2 à 5o6.

(3) La Bibliothèque Nationale en possède quatre exemplaires manuscrits, sous les nos 913, gi4, 9,5, 916. Seuls les manuscrits 913 et 916 sont complets. Il y a une lacune d'un feuillet dans le giS. Le commencement et la fin du ii4 manquent. — Le titre hébreu Yelü’el ben 'Ouriel « Le vivant fils du Vigilant » traduit exactement le titre arabe Hayy hen Yaqdhdn. — Si nous en croyons WoU' {Bihl . Hehr., P. 1, p. i4 sqq.). cité par Brucker (vol. VII, p. 96), d'autres auteurs juifs, suivant l’exemple de Moïse de Narbonne, auraient consacré des travaux au Hayy ben Yaqdhdn d’Ibn Thofaïl.

(4) Munk, Mél. de philos, juive et ar., p. 47, 1. 24.

(5) Ibid., p. 5o4, n. I. ••il

(6) Ne sachant pas assez d’hébreu pour me hasarder à utiliser seul le

commentaire de Moïse de Narbonne, j’ai tenu cependant à prendre, autrement que par le témoignage de Munk, une idée de sa valeur. Un de mes élèves, M. Bécache, a bien voulu mettre à ma disposition sa connaissance de l’hébreu rabbinique; nous eu avons traduit ensemble quelques pages. Des circonstances indépendantes de notre volonté nous ont ensuite obligés d’ajourner sine die, mais non point peut-être a jamais, 1 achèvemeul de cette étude.

Yaqdhân. Munk a été frappé d’y trouver certains documents ou renseignements inédits^ comme la longue analyse du Régime du solitaire d’Ibn Bâddja, livre aujourd’hui perdu : de là l’éloge qu’il lui décerne. Mais cet ancien commentateur d’Ibn Thofaïl est moins renseigné que nous sur l’auteur et sur ses œuvres : notons qu’il vivait en France, près de deux siècles après Ibn Thofaïl. Munk a lui-môme signalé « le style concis et souvent obscur de Moïse de Narbonne » (1). Si le savant hébraïsant avait eu le loisir de confronter la traduction hébraïque avec le texte arabe, et d’examiner de près les explications du commentateur, il se serait vite aperçu, en outre, qu’à bien des égards celte traduction, et par suite le commentaire qui la développe, laissent grandement à désirer; que Moïse manque d’esprit critique et ne comprend pas toujours la doctrine qu’il s’est donné mission d’expliquer. Je n’en veux pour preuve, sans aller chercher loin, que son commentaire du début môme de l’Introduction. Voici l’idée générale de ce premier développement dTbn Thofaïl : Ceux qui parviennent à l’extase sans une suffisante préparation spéculative, c’est-à-dire scientifique et philosophique, s’imaginent ensuite que, pendant ce court moment, ils se sont identifiés à Dieu, qu’ils n’ont fait qu’«/i avec Dieu. Ils tombent ainsi dans le panthéisme, faute de savoir, comme l’auteur l’expliquera plus loin (2), que les substances séparées [de toute matière, c’est-à-dire immatérielles] ne peuvent être dites ni une ni plusieurs. L’une des formules que cite ici Ibn Thofaïl, et par lesquelles certains de ces enthousiastes dépourvus de culture intellectuelle (il s’agit d’El-llallûdj (3), bien qu’il ne soit pas

(1) Muiik, ihid., p. 5oG, 1. 8.

(2) Ilayy ben Ycuidhàn, Irad. fr., p. i)3, 1. 7 du bas, à p. pf), 1. l\ du bas.

(3) Supplicié à Baghdàd, pour crime d’hélérodoxic, eu 309 (=921). —

Sur El-Hallàdj (Aboû Mançoùr El-Hoçaïn), voir une notice dans un article de ZDMG, t. LU (1898), par Martin Sclireincr, intitulé ; lieitràge ziir Geschichte der theologiscken Bewegungen irn Islam, pp.468 à 471 (avec références p ')■ Voi'’ aussi : Kremer, Geschichte der herrschenden

nommé) ont exprimé cette dangereuse illusion, est la suivante : il)! ^ J « li n’y a sous ce (c’est-à-dire

sous mon) vêtement rien autre que Dieu (1) ! » Or Moïse, juif français, dont l’arabe n’est plus, comme il l’était pour ses ancêtres, avant leur expulsion d’Andalousie, la langue maternelle, confond ici tsaouh, vêtement, avec isaouâb, récompense (2). Il traduit en conséquence, fermant d’ailleurs les yeux sur l’impossibilité d’un pareil mot à mot : « La récompense ne vient que de Dieu ». Puis, commentant ce contre-sens, il croit expliquer le passage en rapprochant cette phrase de la formule ancienne bien connue ; « La vertu est à elle-même sa récompense ». D’El-Hallâdj, naturellement, pas un mot, non plus que du panthéisme. Au total, il n’a rien compris à tout ce développement d’importance capitale. Le sens des détails, aussi bien que l’enchaînement des idées, lui échappe entièrement. Nous pourrions citer, dans ce commentaire, d’autres exemples du même genre.

Le Hayy ben Yaqdhân à'\hn Thofaïl, si nous en croyons Hammer-Purgstall (3), a été traduit en persan par Fadhl-

Ideen des Islâtns, Leipzig, iS6S, pp. 70 et suivantes; Tholuck, Ssufismus, sive Tlieologia Persarum pantlieislica... Berolini, 1821, pp. 68 et 69 ; Tholuck, Bluthensammlung aus der Morgeniandischen Mystik. Berlin. 182.5, pp. 3io à 327, notice sur El-Hallàdj d’après le Tadhkirat el-'aouliâ' de Farid ed-dîn 'Althàr; Dozy, Essai sur l'histoire de l'Islamisme. Leyden, 1879, pp. 324 et suivantes; Üugal, Histoire des philosophes et des théologiens musulmans (c/e (i'Si à 42'dS de J.-C.). Paris, 1S7S, pp. i34 i4o; K. D. Osborn, Islam under the khalifs of Baghdad. London, 1878, pp. 107 à 1 1 1 .

(1) Hayy ben Yaqdhân, p. 1. 12 (trad. franç., p. 2, 1. i5 et 16).

(2) On peut également supposer que cette fausse leçon existait déjà dans le manuscrit qu’il avait sous les yeux. Mais le contexte est tellement significatif, que pour n’avoir pas immédiatement rétabli la vraie leçon, il faut que Moïse de Narbonne n’ait pas été très familier avec la langue arabe; il faut, eu tout cas, qu’il ait complètement ignoré 1 histoire bien connue d’El-Hallùdj, qui fait époque dans le développement du çoûlisme oriental.

(3) Hammer-Purgstall, Literaturgesch. d. Araher, 7® vol., p. 442| L H à 1. i4, sous l’article Ibn Thofeil.

Allah ben Djihàn el-llaïdjî, d’Ispahan, sous le titre de Bedii 'z-zemân {La merveille du temps). Cet écrivain persan se confondrait-il avec un certain Fadhl Khendjî que Hâdjî Khalfa et après lui Schmôlders donnent pour le véritable auteur du roman de Hayy ben Yaqdhâjû Ibn Thofaïl se serait ensuite borné à le traduire du persan en arabe (1) !

Le célèbre écrivain persan Djâtni' (2), poète et philosophe mystique, est aussi l'auteur d’un roman allégorique, en vers persans, intitulé Salàmân ou Absâl (3). Ce poème est-il une imitation du Hayy ben Yaqdhân d’ihn Thofaïl? Ne s’inspire-t-il pas plutôt de l’allégorie mystique de Salàmân et Absâl par Ibn Sînâ? L’identité du titre, l’absence du nom de Hayy ben Yaqdhan, la forme Absîd (et non Açâl comme chez Ibn Thofaïl) témoignent en faveur de la seconde hypothèse.

Vers le milieu du xvii° siècle parut, en langue castillane, , un roman allégorique du célèbre jésuite aragonais Baltasar Graciân, intitulé El Criticôn (4), qui, un demi-siècle plus tard, fut traduit en français (5). Toute la première partie de

(1) Auguste Schmôlders, Essai sur les écoles philosophiques chez les Arabes^ et notamment sur la doctrine d’Algazzali. Paris, 1842, p. 107, 1. 27 « ...Fadhl Khepjî, auteur du célèbre roman Hay ibn Yakzân que Tofaïl a traduit du persan en arabe (En note : Ilajî Khal. N<” 1764 et 5356) ». — Voir plus loin, p. 69, 1. n à 1. i5.

(2) i4i4'i492. Il a également écrit des traités en arabe.

(3) Salàmân U Absâl, an allegorical romance; beiug oue of the seveu poems entitled tbe Haft Aurang of Mulla Jâmî, now ürst edited from the collaliou of eight manuscripls in the Library of the India House, and in private collections, witli varions readings, by Forbes Falconer. London, i85o, 92 pp. — La Bibliothèque du British Muséum possède (Pars II. Coiitiuuatio, p. 2o3, n® CCCCXXIII- VI) une histoire manuscrite de Salàmân et Absàl, en vers persans (fol. 78 vers.), sans nom d’auteur.

(4) î65o-53. — « Gracian, nous dit son traducteui’ [Préface, 3® page, 1. I (voir la note suivante)], étoit un Jésuite Espagnol... Il s’appelloit Baltazar, mais croyant que certains Livres qu’il composoit n’étoient pas assez graves pour un homme de sa profession, il les faisoit paroître sous le Nom d’un de ses Freres qui s’appclloit Laurent. »

(5) L'homme détrompé ou Le Criticôn, de Baltazar Gracian, traduit de l’Espagnol en François suivant la copie de Paris. A Bruxelles, chez François Sersteveus, 1697. Le nom du traducteur, Mauuory, ne figure que

ce roman (1) est une imitation manifeste du Hayy ben Yaqdlicui. Le sage Critile (2), tombé d’un navire en vue de l’île de Sainte-Mélène, alors déserte, réussit à y aborder. Un jeune homme, qui se trouve sur le rivage, l’aide à y prendre pied. Mais il ne répond à aucune des questions de Critile : il ne connaît aucun langage. 11 paraît cependant bien doué. Critile lui apprend à parler et lui donne le nom d’Andrenio, « qui veut dire humain », parce qu’il « n’avait presque d’homme que l’humanité » (3). Andrenio lui raconte alors qu’il ne se connaît point de parents. Aussi loin que remontent ses souvenirs, il se voit allaité par une bête sauvage, dans une caverne de cette île inhabitée.

11 raconte à Critile ses émerveillements en présence des splendeurs du ciel étoilé et des merveilles de la nature, lorsqu’un tremblement de terre ayant entr’ouvert la caverne, il avait pu enfin contempler le spectacle de l’iinivers. L’harmonie universelle l’avait élevé à la notion de ‘ Dieu (4), etc. Puis, les deux amis viennent en Europe sur un navire, et alors commence pour eux une série d’aventures lourdement allégoriques. Dans la plupart des traits qui précèdent, et dans d’autres encore que nous passons sous silence, on reconnaît une imitation indéniable du Hayy ben Yaqdhân (5). Inutile d’ajouter que, malgré un fond de péripatétisme qui lui est commun avec Ibn Thofaïl (6), l’objet essentiel de Gracian, ses préoccupa-

dans la signature de l’Épître dédicatoire. 11 a rendu, dit-il, par L'homme détrompé le véritable titre El Criticôn, parce que « le seul motif de Graciai! dans cet ouvrage c’est de détromper les hommes des vains attaclicmens du monde et des passions » (Préface, 2® page, 1. 6).

(1) Les quatre premiers chapitres.

(2) Ainsi nommé parce qu’il « estoit naturellement judicieux et prudent, et c’est là ce que signifie le nom de Critile » (p. 8, 1. 16).

(4) P- 16, 1. 8; p. 23, 1. 19: p. 4i, 1. 21; p. 42 au bas.

(5) A défaut du roman lui-même, voir plus loin, pp. Sq à 63, un court résumé du Ilayy ben Yaqdhân, et Appendice 1 une analyse plus détaillée.

(6) Rien n’atteste chez Baltasar Graciûn une influence quelconque de

lions doctrinales, sont tout autres. Il ne fait œuvre ni de savant, ni de métaphysicien, ni de mystique, mais seulement de moraliste. La pensée dominante de son livre paraît être l’opposition de l’état de nature et de Tétât social : n’était Tanaclironisme, on le croirait écrit sous Tinfluence des idées de J. -J. Rousseau (1).

Chose singulière, toute cette première partie du Criticôn était imprimée avant 1650 (2), et le Philosophus autodidactiis de Pococke, à la fois première traduction et première édition du texte arabe lui-même, n’a paru qu’en 1671. On se demande donc par quelle voie inconnue le P. Graciàn a pu prendre connaissance du roman d’Ibn Thofaïl. Mais attribuer au hasard une pareille rencontre, dans l’ensemble et dans le détail, entre deux écrivains vivant sur le même sol, à cinq siècles de distance, et séparés par de telles différences de race, de religion, de civilisation, ce serait une hypothèse paresseuse, que nous répugnerions à admettre (3). La question est posée : rien ne dit que la dé-

Galilée ou de Descartes. Il s’en tient à la physique et à l’astronoraie d’Aristote. On trouve chez lui, sommairement indiquées, la théorie des quatre éléments et des mixtes qui en sont formés ^p. 35, I. 21; p. 36, 1. 12), la conception de la position centrale de la Terre, fondement stable et pivot de l'univers (p. /Ja, 1. 2).

(1) « Tout ce que le divin Artisan a formé est parfait, dit par exemple Critile à Andrenio, mais tout ce que les hommes y ont voulu ajouter est vicieux; Dieu a tout créé avec un ordre admirable, mais l’bomme a tout confondu. Tu n’as vû jusqu’à présent que les ouvrages de la Nature, que tu as adoré avec raison, tu verras dorénavant ceux des hommes... et tu en verras la dili'erence; ô que tu en trouveras entre le monde civil et le monde naturel ! entre les ouvrages des hommes et ceux de Dieu ! » (p. 8, av.-dern. 1.).

(2) Voir le Prologue de M. Menendez y Pelayo à la traduction de Pons Boigues (cf. suprà, p. /jy, 8®), p. lu, 1. lo,

(3) Ainsi pense M. Menendez (voir ihid., p. xlvi, au bas) ; « Pero no puede decirse que su patria olvidara completainente â Abentof.âil, y si admitimos que le olvidô, habra que suponer que eu el siglo xvii volvio a inventarle ô â adivinar su libro ; cosa que rayaria en lo niaravilloso, y que para mi â lo nienos no tiene explicaciôn plausible ». M. Menendez parle alors du Criticôn et ajoute: «se advertira una semejanza tan grande con el cuento de Uay que â duras peuas puede creerse que sea mera

couverte de nouveaux documents ne permettra pas, un jour, de la résoudre. '

Daniel de Foë avait-il connaissance du Philosophas autodidactas lorsqu’en 1719 il écrivit son Robinson Crusoé ? C’est un point de fait que je ne suis pas, non plus, en mesure de décider. Mais les analogies du Robinson avec le Hayy ben Yaqdhân sont beaucoup moins nombreuses et bien moins significatives que celles du Crilicôn. Notons que la tendance doctrinale du roman anglais est identique à celle du roman espagnol, mais plus nette encore et plus accentuée. Devenu mauvais dans la société des hommes, c’est dans le sein de la nature que le héros de de Foë retrouve la pureté native. Le point de vue de 1 écrivain arabe est notablement différent, bien qu’il ne laisse pas de présenter avec celui de ses deux successeurs une vague analogie : la solitude est la condition de l’extase mystique, c’est-à-dire de la perfection et de la félicité absolue, du souverain bien de l’homme ; la vie sociale représente un état moins élevé de la nature humaine.

En somme, autant l’hypothèse d’une rencontre fortuite avec Ibn Thofaïl est peu admissible quand il s’agit de Graciân, autant elle est vraisemblable en ce qui concerne de Foë.

Le Hayy ben Yaqdhân reçut en Europe un accueil favorable, non seulement du grand public, comme en fait foi le nombre des traductions en diverses langues, mais aussi des érudits et des philosophes. Leibniz, dont le système

coincidencia ». — Comme le fait remarquer M. Miguel Asiu dans un article de la Revisla de Aragon Ç]a.n\. igor.p. 27, n. i) dont nous parlons plus loin (p. 57, n. /,), l’imitation du Hayy hen Yaqdhân jyiw Baltasar Graciau a été soupçonnée dès le xviii® siècle par le 1‘. jésuite Bartolomé Pou, qui rendant compte de la traduction de Pococke, écrivait ; « Quem librum latiuuni fecit Pocockius eo litulo Philosophas aulodidactus.Cwlus exemple inihi Gratianus e Socielate Jesu expressisse videtur Audrenium ilium suum in eo libre, cui Critici noinen imposuit » (Bartholomei Povii e S. J. in Semiuario Bilbilitano pliilosopliiae professoris, Institutionuni Ilistoriae philosophiae Lihri Xll. — Edit. Bilbili, 1763, p. 199).

est étroitement apparenté à celui des falâcifa, comme le système de Descartes l’est à celui d’El-Gliazâlî et des Motekallemîn, fait un grand éloge du Philosophe autodidacLe, qu’il connaît par la version latine de Pococke (1).

Néanmoins, telles sontles difficultés que présentel’étude approfondie des philosophes musulmans, que les quelques travaux publiés jusqu’ici sur Ibn Thofaïl et son célèbre ouvrage n’ont jamais excédé les proportions d’un article de dictionnaire ou de revue. Parmi ces travaux, les seuls qui méritent d’être cités sont, par ordre chronologique (2) :

Brucker, Historia critica philosophiae, 1742-67 (3), t. 111, § XXlll sur Ibn Thofaïl (pp. 95 et 96). — Plus loin, dans le môme volume, l’auteur, voulant donner à ses lecteurs une idée de la physique et de la métaphysique des philosophes arabes, déclare ne pouvoir mieux faire que de prendre pour guide Ibn Thofaïl. Il trace donc, d’après les traductions de Pococke, d’Ockley et de Pritius, mais surtout d’après la première, une très longue analyse du Philosophus AutodidacluSy accompagnant parfois ce résumé de réflexions les unes justes, les autres moins judicieuses (t. III, pp. 172 à 198).

Hammer-Purgstall, dans sa LiLeralurgescldchte der Araber, consacre à Ibn Thofaïl (vol. Vil, n° 7976, pp. 442 à 444) une notice qui n’est pas exempte d’erreurs. 11 fait d’Ibn Thofaïl le médecin d’'Abd-el-Mou’men, fondateur de la dynastie almohade. Sur la foi de Léon l’Africain (4), il place sa mort en 571 {— 1175) au lieu de 581 (= 1185). Il

(1) Leihnilii Opéra omniuy ed. Dutens. Genève, 1768, 6 vol , t. II p. 245, av.-dern. 1.

(2) Nous ne mentionnons dans cette liste ni les Introductions des traductions citées plus haut, ni les très courtes notices, de quelques lignes à peine; ces dernières sont généralement très mauvaises, remplies de fautes et d’erreurs, même les plus récentes.

(3) Voir plus haut le titre complet, p. 46, n. 2.

(4) Nous avons évité d’avancer aucun fait, aucune daté, sur la foi de Léon l’Africain. Sur le peu de conüance que méritent ses renseignements historiques, voir par exemple Renan, ibid., p. 9, 1. ly, p. 25, dern. 1. ; p. 40 au bas; Leclerc, Ilist. de la méd. arabe, II, p. ii4, I. 24.

prend, lui aussi, pour un ouvrage distinct, le manuscrit de l’Escurial (1).

L’histoire des médecins arabes de Wüstenfeld consacre une notice, naturellement très courte, à Ibn Thofaïl médecin (2).

Article Thofaïl (Ibn), par S. Munk, dans le Dictionnaire des sciences philosophiques de Franck (la première édition est de 1843-1852, 6 vol.). Cet article, reproduit dans les Mélanges de philosophie juive et arahe^ du même auteur, Paris, 1859 (pp. 410 à 418), est à peu près exempt d’erreurs, mais un peu trop sommaire : il se réduit presque entièrement à une analyse du Hayy ben Yaqdhân.

Un long article publié par M. Adalbert Merx dans la Protestantische Kirchenzeitung filr das evangelische Deutschland, sous le titre suivant : Eine mittelalterliche Kritik der (22 et 29 juillet, 5 et 12 août 1885, colonnes

667 à 673, 688 à 695, 708 à 714, 730 à 737). Malgré son caractère théologique, ou peut-être à cause de ce caractère même (3), ce travail, généralement assez exact, est celui qui met le mieux dans son véritable jour l’ouvrage de notre philosophe musulman.

M. T. J. de Boer a publié dans une revue hollandaise, en 1898, une courte étude sur le Hayy ben Yaqdhân dTbn Thofaïl (4).

L’excellente petite histoire de la philosophie musulmane de M. T. J. de Boer, en allemand, contient un article de quelques pages (pp. 160 à 165) sur Ibn Thofaïl.

Dans son Histoire de la Médecine publiée en 1876,

le D'^ Lucien Leclerc consacre à Ibn Thofaïl médecin un

(1) Voir plus haut, p, 33, n. 2.

(2) F. Wüstenfeld, Geschickte der arahischen Aerzte und Naturforscher, Goettingen, i84o, p. 64.

(■3) Voir plus loin, p. 66, n. 3, à la fin,

(4) Tellanaandelij ket Tijdehrifl, mai 1898. L’article, en hollandais, est intitulé ; Hai ibn lakzaan ibn Thofail naverlald door T. J. de Boer (25 pages). Nous n’avons pu nous le procurer.

article d’une page et demie (1). On y peut relever deux ou trois erreurs, d’ailleurs excusables dans un gros ouvrage, où 1 auteur a dû passer en revue et utiliser les documents relatifs à un nombre énorme de médecins musulmans. Trompé, peut-être, par la mention d’un poème sur la prise de Gafça, il dit qu’Ibn Thofail « excella... dans l’histoire et il ajoute « dans la grammaire et l’éloquence M (2). C"est par une méprise du même genre qu’il écrit : « Nous apprenons encore par Averroès qu’Ebn Thofaïl avait commenté les météores d’Aristote » (3).

Citons enfin deux articles de revues en espagnol, publiés en 1901 par deux savants arabisants de Madrid, M. Codera et M. Asîn, à l’occasion de notre édition avec traduction française (4) : ces articles fournissent d’utiles renseignements sur certains points de détail historiques, biographiques, etc., ou sur le sens de certains termes techniques employés par Ibn Thofaïl.

(1) Histoire de la Médecine arabe, par le D' Lucien Leclerc, Exposé complet des traductions du grec. Les sciences en Orient, leur transmission à l’Occident par les traductions latines. Paris, 1876, 2 vol., vol. II, pp. 1 13 et 1 14.

(2) Ibib., II, p. ii3, 1. ij.

(3) Ibid., II, p. ir4, L ro. L’auteur, sans doute, a mal interprété le passage suivant de Munk {Mél. de philos, juive et ar., p. 412, 1. 4) :

« Ibn Rochd lui-même, dans son commentaire moyen sur le Traité des Météores (livre II), en parlant des zones de la terre et des lieux liahitables et inhabitables, cite un traité que sou ami Ibn Tofaïl avait composé sur cette matière ». Voir plus haut, p. atj, n. 2.

(4) El filôsofo autodidacto de Abentofail, par M. Francisco Codera, dans le Boletin de la Real Academia de la Historia, t. XXVIII, janv. 1901, pp. 4 î‘ 8- — El filôsofo autodidacto, par M. Miguel Asiu, daus la lievista de Arapôn, janv., fév., et mars 1901 (pp. 25 à 27, 67 à 60, 89 à 91). — L’article de M. Codera rend compte en même temps de la traduction de M. Pons Boigues.

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