‹ Ibn Thofaïl: Sa vie, ses œuvresChapitre 16 sur 40 · PIRE · texte numérisé non relu

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système, disait-il, tous ces mouvements sont avérés (4) et il n'en résulte rien de faux. Il avait aussi promis d'écrire là-dessus et son rang élevé dans la science est connu ». Malheureusement, notre philosophe n’a pas tenu cette promesse et, d'autre part, ni Ibn Rochd ni El-Bithraoudji ne nous renseignent directement sur la nature et la portée de la réforme qu'il avait conçue.

Ce silence de leur part n’est-il pas surprenant? Eh quoi! pourrait-on dire : dès la fin du xrr° siècle, dans l'État le plus civilisé de l’époque, un homme, occupant une pareille situation, annonce aux premiers savants de son temps qu’il a découvert un nouveau système de l'Univers, bien supérieur au système de Ptolémée, qui depuis mille ans régnait sans partage. Il meurt sans avoir pu tenir la promesse qu'il leur avait faite d'exposer par écrit une pareille découverte. Et ces savants, ces disciples, un astronome tel qu’'El-Bithraoudji, un philosophe tel qu'Ibn Rochd, qui écrivent pour la postérité, ayant mentionné sèchement le fait dans un unique passage de leurs œuvres, se croient quittes envers la légitime curiosité des générations à venir! Ils ne prennent même pas la peine de nous indiquer l’idée fondamentale de ce nouveau système. Sans doute, ils n’en avaient pas saisi la portée. Et nous sommes tentés de déplorer leur aveuglement. Nous en venons à nous demander si l'hypothèse imaginée par Ibn Thofaïl ne contenait pas déjà, qui sait? les éléments essentiels de la grande réforme astronomique accomplie quatre cents ans plus tard par Copernic et Galilée. Les Arabes ont eu le pressentiment de plus d’une découverte moderne. Ne trouvons-nous pas dans El-Ghazäli (2), avec les mêmes argu-

(x) Très probablement, en arabe, a, c’est-à-dire : «on rend compte exactement de tous ces mouvements ».

(2) Dans la curieuse autobiographie intitulée El-monqidh min edhdhaläl (La délivrance de l'erreur). Voir le texte arabe complet, accompagné d’une traduction française, dans Schmülders, Essai sur les écoles philosophiques chez les Arabes. Paris, 1842, p. o et sui. du texte arabe,

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ments, exposés point par point dans le même ordre, le doute méthodique de Descartes! El-Ghazäli lui-même ne paraît pas avoir soupçonné l'importance du point de vue nouveau qu'il venait d'indiquer (1); et cet exposé du doute méthodique, fait par un philosophe arabe d'Orient plus de cinq cents ans avant le Discours de la Méthode, avait si peu fixé l'attention des historiens de la philosophie, qu'aucun d'eux n'avait signalé cette coïncidence au moins singulière (2). Pourquoi donc refuser d'admettre qu'Ibn Thofaïl ait pu entrevoir, plus ou moins vaguement, l’idée de la réforme copernicienne (3)? L’inventeur n’ayant rien écrit

p. r9 et suiv. de la traduction, — M. Barbier de Meynard a donné dans le Journ. Asiatique (année 1877, 7° série, t. IX) puis édité à part (Extr. du Journ. Asiatique, Imprimerie Nationale, Paris, 1877) une nouvelle traduction française du Mongidk, plus exacte que la précédente, M. Barbier de Meynard rectifie en notes, d’après un nouveau manuscrit, les prineipales incorrections du texte édité par Schmülders.

(rx) Le mérite de cette découverte revient-il tout entier à El-Ghazàli? Sur ce point, voir plus loin, p. 88, n. r.

(2) Nous l’avons signalée pour la première fois dans un opuscule intitulé La philosophie musulmane, lecon d'ouverture d’un cours publie sur Le roman philosophique d’Ibn Thofaïl, faite à l'École supérieure des Lettres d'Alger, le 16 novembre 1899. Collection Elzévirienne. Paris, Leroux, 1900, p. 6r. Voir, confrontés, en appendice, à la fin de cet opuscule, une traduction nouvelle du passage d'El-Ghazäli et le texte correspondant du Discours de la Méthude.

(3) Telle fut, par exemple, l'impression de Renan, lorsqu'il rencontra, non pas chez Ibn Thofail, mais chez Ibn Rochd, la méme indication vague d'une réforme possible, et souhaitable, du système astronomique de Ptolémée. « On ne peut pas dire, écrit-il, qu'Ibn Roschd sorte, par ses études, du type commun des savants musulmans, Il sait ce qu'ils savent: la médecine, c'est-à-dire Galien; la philosophie, c’est-à-dire Aristote ; l'astronomie, c’est-à-dire l’Almageste. Mais il y ajoute un degré de critique rare dans l'islamisme [rare en général, soit, mais non pas chez les faläcifa], et parmi ses observations, il en est qui dépassent beaucoup l'horizon de son époque », Puis il ajoute en note : « Voir, par exemple, une bien remarquable observation critique sur l'astronomie de Ptolémée, qui renfermait le germe d'un immense progrès » (In Metaph., 1. x, c. 8. Opp.,t. VIII, fol. 154 v°) ». [Renan, Averr. et l'averr., 39 édition, p. 46, 1. 18. — Ce passage et cette note ne figurent pas dans la première édition]. — Il y a dans cette référence une faute d'impression : on doit lire 1, xn au lieu de 1. xin, Il s'agit des commentaires 42 à 47.

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touchant sa découverte, et ses disciples ou amis n’en ayant. pas compris la valeur, cette conception géniale du philosophe et astronome andalous serait tombée ainsi dans l’oubli.

Mais il suffit d'examiner d’un peu près la question (1) pour en revenir à une plus juste appréciation du dommage causé par le silence d’'Ibn Rochd et d’El-Bithraoudji aux progrès de l’astronomie médiévale et à l’histoire de l’astronomie. Ces critiques dirigées par Ibn Thofaïl contre le système de Ptolémée, contre l’hypothèse des excentriques et des épicycles, on les rencontre, à la même époque, chez d’autres qu’Ibn Thofaïil, avant comme après lui, en Égypte comme en Andalousie, chez les philosophes juifs comme chez les philosophes musulmans (2). Tous ces réformateurs sont d'accord : ils forment une chaîne continue dont Ibn Thofaïl est un simple anneau. Contre le système de Ptolémée, ils font tous valoir le même grief : c'est qu’il viole les principes généraux de la physique aristotélicienne, en imaginant, sous le nom d’excentriques et d'épicycles, des mouvements célestes circulaires dont le centre ne coïncide pas avec le centre de l'Univers. Il s’agit uniquement pour eux de retrouver, pour le compléter, le système astronomique d’Aristote, altéré par Ptolémée, Ce que les Copernic et les Galilée reprocheront à l’astronome grec, c’est d’être demeuré trop asservi aux principes de la métaphysique et de la physique aristotélicienne. Ce que condamnaient en lui Ibn Thofaïil et ses contemporains, c'est son infidélité à ces principes. Loin de marquer un pas en avant, la réforme qu’ils appelaient de leurs vœux n’eût été qu’un pas en arrière,

On voit donc combien il serait chimérique de supposer

(1) Nous avons consacré à l’étude de cette question un travail spécial, d'une quarantaine de pages, qui est prêt pour l’impression et qui doit paraître incessamment sous le titre suivant : « Une réforme du système astronomique de Ptolémée, tentée par les philosophes arabes du xue siècle »,

(2) Ibn Bâddja, Ibn Rochd, El-Bithraoudji, Maïmonide, etc,

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qu'Ibn Thofaïl, ou tout autre de ses contemporains, ait pu entrevoir, autrement qu’à titre de fantaisie absurde, le système astronomique moderne. Que les astres pussent graviter librement à travers l’espace infini, et que la Terre elle-même fût un de ces astres errants, ce sont là des conceptions qui ne pouvaient trouver accès dans l’esprit d'un savant musulman, d'un péripatéticien arabe. L'esprit musulman jusqu’à nos jours, comme le nôtre jusqu’à Képler et Copernic, devait demeurer emprisonné sous les multiples sphères cristallines du ciel aristotélicien, et enchaîné à la Terre immobile au centre du Monde.

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