RE RE
Il ne nous reste donc d'Ibn Thofaïl qu’un seul ouvrage philosophique, le Hayy ben Yagdhän.
Avaitil écrit en outre un traité de l’Ame, qui serait aujourd hui SFA A l'appui de cette assertion, on ne peut citer qu'un seul texte : « J'ai vu, dit El-Marräkochi, de cet Aboùû Bekr [Ibn Thofail] des ouvrages sur diverses parties de la philosophie, la physique, la métaphysique, etc. Parmi ses riçäla physiques, il y en a une intitulée Ricäla. de Hayy ben Yagdhän, dont le but est d'exposer l’origine de l'espèce humaine suivant la secte des falâcifa. C'est une riçâla pleine d'agrément, et de grande utilité pour cette matière. Parmi ses ouvrages métaphysiques, il y a une ricâla sur l'Ame que j'ai vue écrite de sa main (Que Dieu lui fasse miséricorde!) » (1).
Les historiens de la philosophie qui ont utilisé les renseignements contenus dans ce texte les ont acceptés les yeux fermés. Quelle raison d’entrer en défiance? Le témoin est un historien digne de foi (2). Il parle d'ouvrages qu'il a «vus» de ses yeux. Le traité de l’Ame, done il nous
(voir à cette bibliothèque le registre d'entrées intitulé : Catalogue des manuscrits de la eo d'Alger par ordre numérique et d’entrées, commencé en mars 1844, N° 84 A). Notre manuscrit provenait très vrai semblablement du Be de livres arabes des mosquées de Constantine, dispersé lors de la prise de cette ville par les Français, comme l’indique la lettre C qui suit la mention de son titre (voir Cutalogue des manuscrits des Bibliothèques publiques de France. Départements. Tome XVII{. Alger, par E. Fagnan, Introduction, p. 11). Mais Berbrugger ne paraît avoir altaché aucune importance à ce prétendu ouvrage d’Ibn Sinà, non plus que de Slane, qui le passe entièrement sous silence dans son Rapport à M. le Ministre de l’Instruction publique par le baron de Slane, chargé d'une mission scientifique en Algérie, suivi du Catalogue des manuscrits arabes les plus importants de la Bibliothèque d’Alger..., 31 juillet 1845. A part la courte mention du registre de Berbrugger, nous n'avons trouvé nulle part aucune trace de ce manuscrit : il avait, dès
celte époque, entièrement disparu. — Pour la description de ce « manucrit d'Alger », voir notre édition avec traduction. Introd , p. xuu, L. 8 à 1, 19.
(1) El-Marräkochi, texte arabe, p. jvr, L. 7 et suiv.; trad, franc.,
p. 207. 1. r3.et suiv.
(2) Voir, par exemple, Renan, Averr, et l'averr., p. 9, 1. 8 à 1 r2.
révèle l'existence, était de la main même de l’auteur. Quelle meilleure garantie contre la possibilité d’une fausse attribution? Il a:connu Yahya, fils d'Ibn Thofaïl (1), qui n'eût pas manqué de le détromper. Bien plus, n'est-ce pas entre les mains de ce fils, détenteur natureldes papiers de son père, qu’il a dû voir le manuscrit autographe en question ? Comment douter d’un pareil témoignage ?
Au chapitre précédent, nous avons fait le plus grand cas des détails que nous fournit El-Marrâkochî sur l’entrevue d’Ibn Rochd et du khalife Aboû Ya‘qoûb Yoücof en présence d’'Ibn Thofail, sur les relations d’'Ibn Thofail avec son souverain, sur le mémorable entretien des deux philosophes. Mais il rapportait alors des faits d'ordre historique : il se trouvait dans son élément. Il en sort dès qu'il s’agit de philosophie proprement dite, et nous le prenons aussitôt en flagrant délit d’incompétence, de précipitation, d'inexactitude. Il range le #Hayy ben Yaqgdhän parmi les « traités physiques » et croit que le but de l’auteur est d’exposer dans ce traité « l’origine de l’espèce humaine suivant la secte des faläcifa ». Trois erreurs en moins d’une ligne. Seul, le premier tiers du traité se rapporte en partie à la physique. Il n’y est nulle part question de l’origine de l'espèce humaine : la naissance de Hayy ben Yaqdhân, sans père ni mère, du sein de l'argile en fermentation, est présentée comme un fait exceptionnel sinon unique ; ce n’est là, au surplus, qu'une fiction ingénieuse, destinée à préparer et à parfaire une autre fiction, celle d’un philosophe autodidacte dans toute la force du terme ; et l'auteur la prend si peu au sérieux, qu'avant même de l’exposer il nous donne le choix d’une autre version restituant au nouveau-né, comme à tous ses pareils, un père et une mère. Enfin, cette prétendue génération spontanée de l'espèce humaine n’est nullement, comme El-Marräkochi paraît le croire, une doctrine courante dans la secte des
(x) Voir plus haut, p. 20, L. 9 et 10 et n. 2.
falâcifa. Nous ne retrouvons donc plus ici, chez notre historien, son exactitude coutumière (t}:S'il parle du #ayy ben Yagdhän autrement que par ouï-dire, on peut affirmer du moins qu'il n’en a pas poussé la lecture au-delà des premières pages, lecture hâtive et distraite, d’un historien proprement dit, pressé de retourner à ses études favorites. Lorsqu'aussitôt après il déclare avoir non pas lu mais simplement « vu » le manuscrit d'un traité de l’Ame d’Ibn Thofaïl, ne sommes-nous pas en droit de n’accepter cette assertion que sous bénéfice d’inventaire? Au reste, rien ne nous autorise à affirmer qu’il ait examiné le Hayy ben Yagdhän de plus près que le prétendu traité de l'Ame. Il parle du premier en termes encore plus vagues que du second : « J'ai vu de cet Aboû Bekr des ouvrages... Parmi ses riçâla physiques, i y en a uneintitulée Riçäla de Hayy ben Yagdhän.…. » (2). Peut-être n’a-t-il vu rien de plus que la reliure des deux manuscrits, et parle-t-il du contenu sur la foi de la personne qui les lui montrait. Peut-être deux personnes lui ont-elles présenté séparément deux exemplaires différents du Hayy ben Yagdhän : « Noiïci une copie de la Riçäla de Hayy ben Yagdhän a pu dire la première. C’est un ouvrage à la fois agréable et utile, qui traite des principales questions de la physique, en particulier de la naissance possible d’un homme sans père ni mère ». — « Ceci est un manuscrit autographe d’Ibn Thofaïl, a pu dire la seconde (peut-être son fils Yahya), sans indiquer le titre. L'ouvrage traite de l’Ame (3), de ses
(1) Dans la phrase qui précède tout le passage en question, il avançait déjà une erreur, qui devait faire fortune : « Ibn Thofaïl, disait-il.…., avait étudié sous divers maîtres de philosophie, entre autres Aboü Bekr ben an chez nous sous le nom d'Ibn Bâddja (cf. supra, p. 4,
(2) Voir plus haut, p. 38, L. 5 à L. o.
(3) Pons Boïigues, traducteur du Hayy ben Yaqdhän (voir plus loin, p. 47, 8°), n’a-t-il pas ajouté au titre de sa traduction espagnole : « El filésofo autodidacto », ce sous-titre : « Novela psicolôgica »? Renan a
dit de même (A4verr, et l'averr., p. 99, l. 16) : « Son roman de Way Ibn lokdhan, sorte de Robinson psychologique ».
A LA Ve
facultés, de ses rapports avec le corps, de sa purification morale, de son union, dans l’extase, avec l'Intellect divin, etc. » El-Marrâkochi aurait donc été victime de la même méprise dans laquelle est tombé Casiri en prenant pour un traité de l’Ame un manuscrit du Hayy ben Yagdhän. Et cependant Casiri pouvait, à l’Escurial, compulser son manuscrit tout à loisir. Il pouvait même en comparer le texte avec le texte arabe du Hayy ben Yagdhän édité par Pococke. Concluons qu'El-Marrâkochi a bien pu tomber, avant lui, dans une erreur identique, eût-il même lu rapidement, à quelque temps d'intervalle, dans deux exemplaires différents, deux parties différentes du Hayy ben Yaqgdhän ; à plus forte raison s'il ne parle que par ouidire, comme nous inclinons à le penser.
Ainsi donc, il demeure possible qu’Ibn Thofaïl ait effectivement composé un traité de l'Ame. Mais on ne peut se fonder pour l’affirmer que sur l’unique texte d’'El-Marràkochi. L’isolement de ce témoignage, l’incompétence du témoin en philosophie, les erreurs manifestes dont le contexte est entaché, la méprise suggestive de Casiri sur le même point, voilà certes des raisons suffisantes pour mettre la critique en défiance. Tant que des témoignages confirmatifs n’auront pas été mis au jour, la question doit au moins demeurer pendante.
Le Hayy ben Yagdhän est donc le seul ouvrage philosophique d’Ibn Thofail qui nous reste, et probablement aussi, le seul qu’il ait jamais écrit. :
En quelle année l’auteur a-t-il composé son livre? Pour répondre à cette question, toute indication précise fait défaut. A peine existe-t-il un indice qui nous inclinerait à reporter après l’année 1169 la composition du Hayy ben Yagdhän. Dans lIntroduction de son roman, Ibn Thofail, achevant l'historique rapide de l’évolution des sciences philosophiques au Maghreb, ajoute : « Quant à nos contemporains, ils sont encore en voie de développement, ou ils se sont arrêtés avant d’avoir atteint la perfection, ou