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Yaqgdhän. Munk a été frappé d'y trouver certains documents où renseignements inédits, comme la longue analyse du Régime du solitaire d'Ibn Bâddja, livre aujourd’hui perdu : de là l’éloge qu'il lui décerne. Mais cet ancien commentateur d'Ibn Thofaïl est moins renseigné que nous sur l’auteur et sur ses œuvres : notons qu'il vivait en France, près de deux siècles après Ibn Thofail. Munk a lui-même signalé « le style concis et souvent obscur de Moïse de Narbonne » (1). Sile savant hébraïsant avait eu le loisir de confronter la traduction hébraïque avec le texte arabe, et d'examiner de près les explications du commentateur, il se serait vite aperçu, en outre, qu'à bien des égards celte traduction, et par suite Le commentaire qui la développe, laissent grandement à désirer; que Moïse manque d'esprit critique et ne comprend pas toujours la doctrine qu'il s'est donné mission d'expliquer. Je n’en veux pour preuve, sans aller chercher loin, que son commentaire du début même de l’Introduction. Voici l’idée générale de ce premier développement d’'Ibn Thofail : Ceux qui parviennent à l’extase sans une suffisante préparation spéculative, c'est-à-dire scientifique et philosophique, s’imaginent ensuite que, pendant ce courtmoment, ils se sont identifiés à Dieu, qu'ils n'ont fait qu’un avec Dieu. Ils tombent ainsi dans le panthéisme, faute de savoir, comme l’auteur l’expliquera plus loin (2), que les substances séparées [de toute matière, c’est-à-dire immatérielles] ne peuvent être dites ni une n1 plusieurs. L'une des formules que cite ici Ibn Thofaïl, et par lesquelles certains de ces enthousiastes dépourvus de culture intellectuelle (il s’agit d'El-Hallädj (3), bien qu'il ne soit pas
(r) Munk, cbid., p. 506, 1. 8.
(2) Hayy ben Yaqgdhän, trad. fr., p. 93, 1. 7 du bas, à p, 95, L. 4 du bas,
(3) Supplicié à Baghdäd, pour crime d’hétérodoxie, en 309 (= 921). ee Sur El-Hallädj (Aboû Mançoûr El-Hoçaïn), voir une notice dans un article de ZDMG, t. LIL (1898), par Martin Schreiner, intitulé : Beitrüge zur Geschichte der theologischen Bewegungen im Islam, pp. 468 à 471 (avec références p. 468, n. 1). Voir aussi : Kremer, Geschichte der herrschenden
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nommé) ont exprimé ceite dangereuse illusion, est la suivante : ai W it 5 ) « Il n’y. a sous ce (c'est-à-dire
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sous mon) vêtement rien autre que Dieu (1)! » Or Moïse, juif français, dont l'arabe n’est plus, comme il l'était pour ses ancêtres, avant leur expulsion d’Andalousie, la langue maternelle, confond ici si 1saoub, vêtement, avec \ÿ isaouäb, récompense (2). Il traduit en conséquence, fermant d’ailleurs les yeux sur l'impossibilité d’un pareil mot
à mot : « La récompense ne vient que de Dieu ». Puis, commentant ce contre-sens, il croit expliquer le passage en rapprochant cette phrase de la formule ancienne bien connue : « La vertu est à elle-même sa récompense ». D'El-Hallädj, naturellement, pas un mot, non plus que du panthéisme. Au total, il n’a rien compris à tout ce développement d'importance capitale. Le sens des détails, aussi bien que l’enchaîinement des idées, lui échappe entièrement. Nous pourrions citer, dans ce commentaire, d’autres exemples du même genre.
Le Hayy ben Yagdhän d’Ibn Thofaïl, si nous en croyons Hammer-Purgstall (3), a été traduit en persan par Fadhl-
Îdeen des Isläms. Leipzig, 1868, pp. 70 et suivantes: Tholuck, Ssufismus, sive Theologia Persarum pantheistica... Berolini, r821, pp. 68 et 69; Tholuck, Bluthensammlung aus der Morgenländischen Mystik. Berlin, 1829, pp. 310 à 327, notice sur El-Hallädj d'après le Tadkhkirat el-’aoulià” de Farid ed-din ‘Atthâr; Dozy, Essai sur l'histoire de l'Islamisme. Leyden, 1879, pp. 324 et suivantes: Dugat, Histoire des philosophes et des. théologiens musulmans (de 632 à 1258 de J.-C.). Paris, 1878, pp. 134 à 140; R, D, Osborn, 1slam under the khalifs of Baghdad. London, 1878, PP. 107 à r17. |
(x) Hayy ben Yaqgdhän, p. s, L.°12 (trad. frane., p. 2, L. 15 et r6).
(2) On peut également supposer que cette fausse leçon existait déjà dans le manuscrit qu’il avait sous les yeux. Mais le contexte est tellement significatif, que pour n'avoir pas immédiatement rétabli la vraie leçon, il faut que Moïse de Narbonne n'ait pas été très familier avec la langue arabe; il faut, en tout cas, qu'il ait complètement ignoré l'histoire bien connue d’El-Hallädj, qui fait époque dans le développement du çoûfisme oriental.
(3) Hammer-Purgstall, Literaturgesch, d, Araber, FÉNOU Sp 142, LL à 1. 14, sous l’article Ibn Thofeil.
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Allah ben Djihän el-Haïdjt, d’Ispahan, sous le titre de Bedii’z-zemûn (La merveille du temps). Cet écrivain persan se confondrait-il avec un certain Fadhl Khendji que Hâdji Khalfa et après lui Schmôlders donnent pour le véritable auteur du roman de Hayy ben Yagdhän? Ibn Thofaïl se serait ensuite borné à le traduire du persan en arabe (1)!
Le célèbre écrivain persan Djâmi‘ (2), poète et philosophe mystique, est aussi l'auteur d’un roman allégorique, en vers persans, intitulé Salämaän ou Absäl (3). Ce poème est-il une imitation du Hayy ben Yagdhän d'Ibn Thofail? Ne s’inspire-t-il pas plutôt de:l’allégorie mystique de Salämän et Absäl par Ibn Sîn4? L'identité du titre, l'absence du nom de Hayy ben Yaqdhân, la forme Absäl (et non Acâl comme chez Ibn Thofaïil) témoignent en faveur de la seconde hypothèse.
Vers le milieu du xvri* siècle parut, en langue castillane, un roman allésorique du célèbre jésuite aragonais Baltasar Graciän, intitulé EZ Criticôn (4), qui, un demi-siècle plus tard, fut traduit en français (5). Toute la première partie de
(1) Auguste Schmülders, Æssai sur les écoles philosophiques chez les Arabes, et notamment sur la doctrine d’Algazzali. Paris, 1842, p. 107, l. 97 «.,.Fadhl Khenji, auteur du célèbre roman Hay ibn Yakzän que Tofaïl à traduit du persan en arabe (En note : Haji Khal. N° 1764 et 5356) ». — Voir plus loin, p. 69, L. 11 à L. 15.
(2) 1414-1492. Il a également écrit des traités en arabe.
(3) Salämän U Absäl, an allegorical romance; being one of the seven poems entitled the Haft Aurang of Mulla Jami, now first edited from the collation of eight manuscripts in the Library of the India House, and in private collections, with various readings, by Forbes Falconer, London, 1850, 92 pp. — La Bibliothèque du British Museum possède (Pars II. Continuatio, p. 203, n° CCCCXXIII- VI) une histoire manuscrite de Salàmân et Absäl, en vers persans (fol. 78 vers.), sans nom d'auteur.
(4) x650-53. — « Gracian, nous dit son traducteur [Préface, 3° page, 1. 1 (voir la note suivante)}, étoit un Jésuite Espagnol... Il s’appelloit Baltazar, mais croyant que certains Livres qu'il composoit n’étoient pas assez graves pour un homme de sa profession, il les faisoit paroître sous le Nom d’un de ses Freres qui s’appelloit Laurent.
(o) L'homme détrompé ou Le Criticon, de Be Gracian, traduit de l'Espagnol en Francois suivant la copie de Paris. A Pal chez Francois Serstevens, 1697. Le nom du traducteur, Maunory, ne Die ce que
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ce roman (1) est une imitation manifeste du #ayy ben Yagdhän. Le sage Critile (2), tombé d’un navire en vue de l'ile de Sainte-Hélène, alors déserte, réussit à y aborder. Un jeune homme, qui se trouve sur le rivage, l'aide à y prendre pied. Mais il ne répond à aucune des questions de Critile : il ne connaît aucun langage. Il paraît cependant bien doué. Critile lui apprend à parler et lui donne le nom d’Andrenio, « qui veut dire bumain », parce qu’il « n’avait presque d'homme que l'humanité » (3). Andrenio lui raconte alors qu’il ne se connaît point de parents. Aussi loin que remontent ses souvenirs, il se voit allaité par une bête sauvage, dans une caverne de cette île inhabitée. Il raconte à Critile ses émerveillements en présence des splendeurs du ciel étoilé et des merveilles de la nature, lorsqu'un tremblement de terre ayant entr'ouvert la caverne, il avait pu enfin contempler le spectacle de l’univers. L’harmonie universelle l'avait élevé à la notion de Dieu (4), etc. Puis, les deux amis viennent en Europe sur un navire, et alors commence pour eux une série d’aventures lourdement allésoriques: Dans la plupart des traits qui précèdent, et dans d’autres encore que nous passons sous silence, on reconnaît une imitation indéniable du Hayy ben Yagdhän (5). Inutile d'ajouter que, malgré un fond de péripatétisme qui lui est commun avec Ibn Thofail (6), l'objet essentiel de Graciän, ses préoccupa-
dans la signature de l'Épitre dédicatoire, Il a rendu, dit.il, par L'homme détrompé le véritable titre El Criticôn, parce que « le seul motif de Gracian dans cet ouvrage c’est de détromper les hommes des vains attachemens du monde et des passions » (Préface, 2° page, 1, 6),
(1) Les quatre premiers chapitres.
(2) Ainsi nommé parce qu’il « estoit naturellement judicieux et prudent, et c'est là ce que siguifie le nom de Critile » (p. 8, 1. 16).
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(4) 2.026,18 pe 0 pur or pe au bas:
(5) A défaut du roman lui-même, voir plus loin, pp. 59 à 63, un court résumé du Æayy ben Yaqgdhän, et Appendice I une analyse plus détaillée. |
(6) Rien n’atteste chez Baltasar Graciän une influence quelconque de
tions doctrinales, sont tout autres. Il ne fait œuvre ni de savant, ni de métaphysicien, ni de mystique, mais seulement de moraliste. La pensée dominante de son livre paraît être l’opposition de l'état de nature et de l’état social : n’était l’anachronisme, on le croirait écrit sous l'influence des idées de J.-J. Rousseau (1).
Chose singulière, toute cette première partie du Criticôn était imprimée avant 1650 (2), et le PAilosophus autodidactus de Pococke, à la fois première traduction et première édition du texte arabe lui-même, n’a paru qu’en 1671. On se demande donc par quelle voie inconnue le P. Graciän a pu prendre connaissance du roman d’Ibn Thofaïl. Mais attribuer au hasard une pareille rencontre, dans l’ensemble et dans le détail, entre deux écrivains vivant sur le même sol, à cinq siècles de distance, et séparés par de telles différences de race, de religion, de civilisation, ce serait une hypothèse paresseuse, que nous répugnerions à admettre (3). La question est posée : rien ne dit que la dé-
Galilée ou de Descartes, Il s’en tient à la physique et à l'astronomie d’Aristote. On trouve chez lui, sommairement indiquées, la théorie des quatre éléments et des mixtes qui en sont formés {p, 35, 1. 21: p. 36, 1. 12), la conception de la position centrale de la Terre, fondement stable et pivot de l’univers (p. 42, 1. 2).
(1) « Tout ce que le divin Artisan à formé est parfait, dit par exemple Critile à Andrenio, mais tout ce que les hommes y ont voulu ajouter est vicieux; Dieu a tout créé avec un ordre admirable, mais l’homme a tout confondu. Tu n’as vû jusqu'à present que les ouvrages de la Nature, que tu as adoré avec raison, tu verras dorénavant ceux des hommes... et tu en verras la difference; à que tu en trouveras entre le monde civil et le monde naturel! entre les ouvrages des hommes et ceux de Dieu! » {p. 8, av.-dern, 1.).
(2) Voir le Prologue de M, Menendez y Pelayo à la traduction de Pons Boigues (cf. supra, p. 47, 8°), p. vu, L. ro.
(3) Ainsi pense M. Menendez (voir ibid., p. x£vi, au bas) : « Pero no puede decirse que su patria olvidara completamente ä Abentofäil, y si admitimos que le olvid6, habra que suponer que en el siglo xvir volvio a inventarle 6 4 adivirar su libro : cosa que rayarfa en lo maravilloso, y que para mi 4 lo menos no tiene explicacién plausible ». M. Menendez parle alors du Criticôn et ajoute: «se advertira una semejanza tan grande con el cuento de Hay què 4 duras penas puede creerse que sea mera