‹ Ibn Thofaïl: Sa vie, ses œuvresChapitre 28 sur 40 · LE ROMAN PHILOSOPHIQUE D'IBN THOFAIL · texte numérisé non relu

LE ROMAN PHILOSOPHIQUE D'IBN THOFAIL

# Objet, sources, genèse du livre, originalité de l’auteur.

Pour comprendre l’objet du roman d’Ibn Thofaïl, en étudier les sources, en retrouver, s’il se peut, la genèse, en apprécier l'originalité, il est indispensable de commencer par en indiquer, très brièvement, l'argument général.

L'ouvrage est une ricdla, un petit trailé sous forme de lettre. Dans une introduction de quinze pages environ, l’auteur s'adresse à un correspondant, probablement imaginaire, qui lui aurait demandé « de lui révéler ce qu’il pourrait des secrets de la Philosophie illuminative (1),

(1) On a généralement, jusqu'ici, traduit cette expression arabe AK! SL \ par « la philosophie (ou la Sagesse) orientale », en vocalisant « el-hikma ’l-machriqiyya »; par exemple Pococke (Philosophus autodidactus, au début de la traduction latine), Munk (Mél, de philos. juive et ar., p: 330, n. 2; p. 413, l. 6) et Renan (4verr. et l'averr., p. 96, 1. 15 et n. 2). D’autres, cependant, vocalisent « el-hikma ?’l-mochriqiyya » et traduisent «la philosophie illuminative » (par exemple Tholuck, Die Trinitütslehre des spätern Orients. Berlin, 1826, p.74, n.r:« Erleuchtung »), ou : « la philosophie spiritualiste » [Hartwig Derenbourg, Manuscrits arabes de l'Escurial, t. X, p. 492, n° 669 (il faut lire 6ÿ6)], ou encore : « idéaliste » (de Hammer, cité par Tholuck, ibid, p. 74, n. 1). On doit

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dévoilés par le Prince des falâcifa, Ibn Sinà (Avicen-

écarter, d'abord, ces deux dernières traductions, qui présentent un double inconvénient : non seulement elles s’éloignent du sens de la racine arabe, mais elles risquent de donner une idée fausse du système philosophique en question : spiritualisme est pris ordinairement, chez nous, comme le simple contraire de matérialisme, et idéalisme évoque surtout l'idée d’une certaine théorie de la connaissance. Il s'agit évidemment d'une philosophie mystique. — Or le mysticisme, en pays d'Isläm, apparaît sous trois formes : 1° Le coûfisme purement religieux, orthodoxe : il représente simplement la tendance de certains pieux personniges à incliner vers des pratiques ascétiques, contemplatives, et il s’accommode d'un monothéisme rigoureux; c'est celui des saints musulmans. 20 Le çoûfisme persan ou hindou, représenté par certains enthousiastes comme El-Hallâdj (voir plus haut, p. 49, n. 3) : il se sépare plus ou moins ouvertement de l’islamisme et verse dans le panthéisme proprement dit. 3° Le mysticisme néoplatonicien. L’épithète mochriqiyy, « illuminatif », conviendrait également aux trois; maïs le premier est hors de cause, puisqu'il s’agit d’un système philosophique. Celle de machriqiyy, « oriental », s’appliquerait au second seulement. — Or, siles auteurs arabes, à notre connaissance, n’ont jamais pris soin d'indiquer la voyelle litigieuse, certains d’entre eux donnent expressément comme synonyme de A4 ei b| AsK£|\ l'expression SLAM AsS= « hikmat elichrâq ». Il paraît bien difficile de soutenir, avec Munk (voir la référence au début de cette note), que le nom d’action de la 4e forme, ichrägq, est en relation avec Br charq ou Bye machrig, « Orient », plutôt qu'avec le participe présent de cette 4e forme, mochrig. Ichräq ne peut signifier qu’ « action d’illuminer, illumination », et par conséquent mochriq « illuminant, illuminatif » ; il s’agit, comme l’indique Tholuck (ibid., p.74,n. x), du vwr:su6s des Grecs, Mais l’expression arabe désigne-t-elle le mysticisme des panthéistes (orientaux) ou celui des Néoplatoniciens ? Hädji Khalfa, dans son Aachf ed-dhonoûn (éd. Flügel, avec trad. lat., t, III, p. 87, L. 4 etsuiv.), donne de la hikmat el-ichräq une longue définition qui ne laisse, semble-t-il, aucun doute à cet égard. La philosophie de l’ickräq, dit-il, fait partie de la falsafa, et joue dans cette philosophie le même rôle que le çoûfisme dans la religion musulmane, comme la physique et la métaphysique y jouent le mème rôle que le kaläm dans cette religion. (Notons que Hädji Khalfa emploie ici pour désigner la physique et la métaphysique les expressions « el-kikma ’th-thabi‘iyya » et « el-hikma ’l-ilähiyya », d’où il résulte que dans « hikmat el-ichrâq » hikma doit se traduire par philosophie plutôt que par sagesse). La religion et la falsafa, ajoute-t-il, ont même objet, à savoir le souverain bien (à la fois vertu et bonheur), qui consiste dans la connaissance de Dieu avec tous ses attributs et exemptions. Or cette connaissance peut être atteinte par deux voies

19 par la spéculation; 9° par l’ascétisme (par l’extase mystique). Ceux qui prennent la première voie, s'ils suivent la doctrine d'un prophète, sont motékallemin; sinon (c’est-à-dire s’ils s’en tiennent au raisonnement

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ne) » (1). Il s'attache à y distinguer la connaissance intuitive donnée par l’extase mystique, de la connaissance spéculative, discursive, obtenue par le raisonnement. Bien qu'elles aient même objet, la seconde seule, fragmentaire et madéquate, peut s'exprimer par des mots (2); mais elle est très peu répandue, et les initiés s’en montrent avares. Pour satisfaire à la demande de son ami, pour lui donner

fondé sur la seule évidence rationnelle), ils sont philosophes péripatéticiens (cali eLKz|). Ceux qui prennent la deuxième voie, s’ils suivent une religion, sont coûfis (A AS ga); sinou, ils sont Dak5l sLS<| elhokamà ‘’lichräqgiyroën (à l'accusatif : ichrâqgiyyin). Il faut évidemment traduire cette dernière expression par « philosophes iluminatifs », et non orientaux : cette longue définition de l’ichräq vise uniquement le mysticisme des falâcifa, le mysticisme néoplatonicien [notons que les auteurs arabes désignent Platon comme le chef des Ichräqiyyin (voir Tholuck, ibid., p. 74, 1. 3 et L. 14; p. 74, 1. 10 et p. 75, L 3: cf. Munk, Mélanges... p. 330, 1. 19 à 1. 2r)] et ne contient pas la moindre allusion ni à l'Orient ni au çoûfisme oriental, panthéiste, — Sans doute, le çoùfisme oriental peut être, lui aussi, qualifié de mochriqiyy (illuminatif); mais loin de le considérer comme constituant le fond de cette « philosophie illuminative », si prisée des lbn Sinà et des Ibn Thofaïl, les falàcifa voient au contraire dans ce panthéisme le grand écueil de la falsafa, Tout leur effort tend à éviter cette dangereuse aberration, dans laquelle tombent, faute de discernement dialectique, certains exaltés dépourvus de culture philosophique : c'est ainsi qu'au début de son Æaÿy ben Yagdhän, Ibn Thofail, consentant à révéler, après [bn Sinà, ces « secrets de la philosophie élluminative », c'est-à-dire de la vraie philosophie mystique, s'empresse de distinguer, avant tout, cette philosophie, du mysticisme panthéiste d'El-Hallâdj et de ses pareils, (CF. encore Hayy ben Yaqguhän, trad. franc., pp. 92 à 95.) — Quant à la classification des falacifa en Machchà’in (Péripatéticiens) et Ichrâqiyyin ([luminatifs ou Mystiques), les premiers relevant d’Aristote et les seconds de Platon, elle ne vise point à établir une distinction entre deux écoles professant des doctrines opposées ou simplement différentes; elle indique seulement une nuance dans l'attitude, une sorte de spécialisation partielle, une prédilection particulière des uns pour le raisonnement, des autres pour la recherche de l'intuition mystique, tous reconnaissant d’ailleurs la légitimité et l’utilité des deux méthodes, leur accord, l'identité foncière des vérités auxquelles elles aboutissent par des procédés distincts.[{ Voir par exemple, dans Ibn Thofaïl, tout le début du Hayy ben Yaqdhän, et notre thèse intitulée : La théorie d'Ibn Roch (Averroès) sur les rapports de la relig. et de la philos., chap. IT, les deux derniers alinéas], (1) P. ç, L 5 de notre traduction.

(2) P. 7, L. 8 du bas, à p. 8, 1. 4 du bas.

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