‹ Ibn Thofaïl: Sa vie, ses œuvresChapitre 30 sur 40 · CON · texte numérisé non relu

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philosophique découvert par Hayy ben Yaqdhân, une interprétation transcendante de la religion que lui-même professe, ainsi que de toutes les religions révélées. Il le conduit dans l'île voisine, gouvernée par le pieux roi Salâmân, lengageant à répandre les vérités sublimes qu'il a découvertes. Mais cette tentative échoue. Nos deux sages sont obligés finalement de reconnaître que la vérité pure ne convient point au vulgaire, enchaîné dans la servitude des sens; que pour pénétrer dans ces intelligences grossières, pour agir sur ces rebelles volontés, elle a besoin de s'envelopper dés symboles qui constituent les religions révélées. Ils quittent donc à jamais ces pauvres gens, en leur recommandant d'observer fidèlement la religion de leurs pères; et ils retournent dans leur île déserte, vivre de cette vie supérieure et vraiment divine, dont bien peu d'hommes ont le privilège.

Voilà, en quelques lignes, la donnée du Hayy ben Yagdhân. Quel est au juste l’objet de ce curieux roman? A cette question, les rares historiens de la philosophie qui ont étudié quelque peu le livre d’Ibn Thofaïl, et ont pris soin d’en indiquer expressément l'objet, soit dans une analyse plus ou moins développée, soit dans un simple sous-titre, font des réponses diverses : aucune n’est pleinement satisfaisante. Ils donnent tous de l’objet que s'est proposé l’auteur une idée plus ou moins étroite et incomplète. Sans parler du scripteur du Manuscrit d'Alger, copiste ignorant, qui dans un sous-titre de sa façon ne nous montre chez Hayy ben Yaqdhän que « le garçon né dans une île sans père ni mère » (1), il nous est du moins permis de rappeler qu'El-Marräkochi, parlant du Zayy ben

(x) L. Gauthier, Hayy ben Yaqgdhän, p. xvi, 1. 3 du bas, — Notons que Eichhorn intitule sa traduction allemande : Der Naturmensch, oder Geschichte des Hai Ebn Joktan {voir plus haut, p. 47, 7°). Mais il convient de penser qu’il voulait moins désigner par ce titre la naïssance de Hayy par génération spontanée que son développement intellectuel et moral hors de toute influence traditionnelle, Ce titre paraît être, en somme, une paraphrase de celui de Pococke : Philosophus autodidactus.

Yagdhän d'Ibn Thofaïl, n'y voit qu’une «riçâla de physique, dans laquelle l’auteur s’est proposé d'exposer l'origine de l'espèce humaine suivant la secte à laquelle il appartient » (1). Selon Munk, ce roman est plus qu’un simple traité de physique, et Hayy ben Yaqdhän est déjà plus qu'un simple physicien : Ibn Thofail « a voulu présenter un solitaire qui n'aurait jamais subi l'influence de la société et dans lequel la raison se serait éveillée d’elle-mêème, et arrivée (2) successivement, par son travail et par l'impulsion venant de l'intellect actif, à l'intelligence des secrets de la nature et des plus hautes questions métaphysiques » (3). C’est cependant ne voir encore dans le personnage de Hayy qu’un savant doublé d’un philosophe, un penseur spéculatif qui se serait formé sans maître, un Aristote qui n’aurail pas connu de Platon; et telle était aussi la conception de Pococke, lorsqu'il intitulait sa traduction latine : « Philosophus autodidactus, sive Epistola de Hai ebn Yoqdhân, in qua ostenditur quomodo ex Inferiorum contemplatione ad Superiorum notitiam Ratio humana ascendere possit » (4). Renan, au contraire, voit sur-

(1) Voir plus haut, p. 39, 1. 17 à 1. 20. — M. Mehren use quelque part d’une formule qui paraît osciller entre celle d’El-Marräkochi et celle de Munk : « Ce traité... nous expose la possibilité du développement de l’homme, placé même dans la solitude complète, et privé de toute communication avec les parties civilisées du monde » (M, A. F, Mehren, Traités mystiques d'Aboû Ali al-Hosain ben Abdalläh ben Sinà ou d'Avicenne, texte arabe... avec l’explication en français. Leyde, E, J. Brill, 4 fasc., 1889-1899, 1° fase, : L'allégorie mystique de Hay ben Yaqzän. Préface, p. 7, l. 6). Le terme très général de développement peut s’entendre ici à la fois du développement intellectuel et du développement physique depuis la naissance et même avant, Ailleurs, M, Mehren approche davantage de la formule exacte (voir plus loin, p. 66, n. 3).

(2) Sic.

(3) Munk, Mél. de philos, juive et ar., p. 413, 1. 15.

(4) Comparer le titre de la traduction anglaise de Simon Ockley : The improvement of human reason, exhibited in the life of Hai ebn Yokdan… etc. Voir plus haut, p. 46, 4°, — Comparer de même le titre de la ie duction hollandaise : « Het Leeven van Hai ebn Yokdhan... waarin getoond wordt, hoe iemand buiten eenige ommegang met Menschen, ofte onderwyzinge kan komen tot de kennisse van sich zelven en van God.

tout en Hayy le type du mystique, du coûfi : le livre, selon lui, « a pour objet de montrer comment les facultés humaines arrivent, par leurs propres forces, à l'ordre surnaturel et à l’union avec Dieu » (1). Brucker enfin, dans une formule plus compréhensive, réunissait, sans les dépasser, toutes les définitions précédentes (2). On dirait, en vérité, qu'El-Marrâkochi a lu seulement la première partie du roman : naissance de Hayy en vertu d’une génération spontanée; que Munk, Pococke, etc., allant un peu plus loin dans leur lecture, se sont arrêtés après la seconde : structure de l’univers; Renan et Brucker après la troisième : l’extase; mais qu'aucun d’entre eux n’a daigné lire la dernière : rencontre d’Acâl, et tentative infructueuse de faire comprendre au vulgaire le sens profond, l'interprétation philosophique, des dogmes religieux. Nous ne pouvons cependant songer un instant à voir dans cette dernière partie une rallonge inutile, un épisode parasite, sans lien logique avec l’objet principal de l'ouvrage. Je ne crois pas qu'on puisse trouver dans toute la littérature arabe une œuvre plus admirablement composée que le Hayy ben Yagdhän : Aucun détail superflu; pas de fautes de plan, pas de digressions. Tout s’y enchaîne avec une logique impeccable, suivant un progrès continu. Chaque partie prépare la suivante, et toutes ensemble la dernière, qui

Voir plus haut, p. 46,5. — Comparer enfin le titre des traductions allemandes de Pritius (Der von sich selbst gelehrte Weltweise. Voir plus haut, p. 47,6) et d’Eichhorn (Der Natlurmensch.…., Noir plus haut, P. 47,7°) et enfin la traduction espagnole de Pons Boïigues : £l filésofo autodidacto.,, novela psicolégica (voir plus haut, p. 47, 8°).

(x) Renan, Averr, et l'averr., p. 99, 1. 18.

(2) « …eleganti illa fabula de Haï Ebn Yoc’dahn (sic) quem fingit aquarum inclementiae expositum et a cerva nutritum, sine ullius hominis societate solum relictum ita adolevisse, ut sola rationis luce connata usus, tum ad rerum naturalium et supernaturalium, tum ad ipsius Dei animaeque immortalis cognitionem, felicitatemque in unione cum Leo ejusque intuitione inveniendam pervenerit » (Brucker, Hist. critica philos…., t. I, p. 96 au haut).

Gérer

marque bien le but de l'ouvrage entier. Or les diverses péripéties, parfaitement enchaînées, qui forment cette dernière partie du roman, depuis la rencontre d’Acäl, ne tendent évidemment qu’à illustrer la solution qu’Ibn Thofaïl, comme tous les falâcifa, comme Ibn Rochd en particulier, donne à une question philosophique d'importance capitale : celle des rapports de la philosophie et de la religion (1). Je me suis efforcé d'établir ailleurs (2) que cette question devait former pour les philosophes musulmans, surtout en Espagne à l’époque des Almohades, une introduction obligée à toute spéculation philosophique, et que la solution par eux proposée constitue la principale originalité de ces Musulmans hellénisants; je n’insisterai donc pas ici sur ce point. C’est cette grave question, l'accord de la religion et de la philosophie, qui fait l’objet essentiel du Hayy ben Yagdhän d'Ibn Thofail. Nous verrons plus loin qu’elle ne forme pas seulement le couronnement de l’œuvre, qu’elle en est le principe organisateur (3).

(1) « Tbn Thofaïl, nous dit El-Marrâkochi, avait un ardent désir de concilier la philosophie et la Loi révélée, une connaissance remarquable . des prophéties considérées dans leur sens apparent et dans leur sens allégorique, une vaste érudition dans les sciences musulmanes » (El-Marräkochi, éd, Dozy, p. ivr, |. 13 à 1. 15; trad. franc., par E. Fagnan, p- 207, LL 25 à L' 25).

(2) La théorie d'Ibn Rochd (Averroès) sur les rapports de la religion et de la philosophie. Thèse pour le doctorat ès-lettres. Introduction et chap. II.

(3) M. de Boer, dans sa Geschichte der Philosophie im Islâäm, article Ibn Thofaïl, glisse, lui aussi, sur cette question et sur toute cette dernière partie de l’œuvre. M. Mehren approche plus près de la vérité : « Le but du roman d’Ibn Thopheil est, dit-il, de prouver la possibilité donnée à l'homme, d'arriver à un même terme de développement, soit graduellement, quand il fait partie d'un état civilisé, soit immédiatement par la spéculation et l'intuition, quand il vit dans une solitude complète, séparé de la société humaine ». [Article paru dans le Muséon, de Louvain, t. IV, année 1885, et intitulé : Le traité d’Avicenne sur le destin, p. 36, 1. 18 (il a été également publié dans le 4e fasc, des Trailés mystiques d’Aboû Alt... ben Sina ou d’Avicenne)]. On ne peut donc plus dire de lui qu’il semble n'avoir pas lu la dernière partie du livre. Il y a vu le véritable objet de l’ouvrage et il a compris que le but du philosophe

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Pour présenter sous ia forme allégorique et attrayante du roman une thèse philosophique, il faut revêtir d'images la pensée abstraite, transformer les concepts en personnages et les raisonnements en épisodes. Ibn Thofail a-t-il créé de toutes pièces ses épisodes et ses personnages, ou les a-t-il empruntés? Cette question se subdivise en plusieurs : nature et sources des emprunts s'il y en a, genèse du roman dans l'esprit de notre philosophe, degré d’originalité de l’auteur.

Qu'Ibn Thofaïil, pour construire son roman, ait fait certains emprunts à ses prédécesseurs, c’est un point qui, d'abord, ne saurait faire aucun doute. Sans parler des doctrines, dont il déclare avoir emprunté, sinon le mode d'exposition, du moins les éléments essentiels, à Ibn Sinà, à El-Ghazâli et aux motafalsifa (1) ses contempo-

romancier était d'établir un parallèle entre les deux entités représentées par les personnages allégoriques de Hayy et d'Açâl, Mais il ne s’est pas avisé que les entités symbolisées par ces deux masques sont la philosophie et la religion, et qu'il s’agit de montrer leur accord fondamental, De plus, un troisième personnage lui échappe, et par suite aussi la seconde moitié de la thèse, dont il est le symbole: c’est Salämän flanqué de ses compagnons; il représente une troisième entité, le vulgaire, et symbolise le danger, l'impossibilité de révéler à d’autres qu'à une très petite élite de pieux personnages nourris des traditions religieuses, et d'esprit exceptionnellement ouvert (Acäl), les interprétations philosophiques, adéquates, des dogmes religieux, découvertes par la raison transcendante des grands philosophes (Hayy ben Yaqdhän), Je ne vois guère que M. Merx qui, dans son article de la Protestantische Kirchenzeitung für das evangelische Deutschland intitulé Æine mittelalterliche Kritik der Offenbarung (voir plus haut, p. 56, 1. 13 à 1. 2r), ait suffisamment, quoique brièvement, indiqué la portée de toute cette dernière partie; par exemple dans le titre même de son article, et dans le passage suivant : « Mit einem dieser Philosophen gedenke ich meine Leser bekannt zu machen, dessen hôüchst originelles.. Werk in einer Kritik der Religionen gipfelt (p. 669, 1. 20), M, Merx faisait là œuvre de théologien plutôt que d’historien de la philosophie musulmane. C’est pourquoi l'importance de la partie philosophico-théologique du roman ne risquait pas de lui échapper comme aux historiens philosophes.

(x) Le mot failacoûf (philosophe), au pluriel falâcifa, désigne, d'une manière générale, un représentant de la falsafa (philosophie grecque), soit ancien, soit moderne, soit grec soit musulman : Aristote, Ibn Sinà,

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