‹ Ibn Thofaïl: Sa vie, ses œuvresChapitre 32 sur 40 · QUES · texte numérisé non relu

QUES

voilà donc tenus d’abord de retrouver chez Avicenne les noms de Hayy ben Yaqdhän, d’Acal, de Saläman, et, s’il se peut, leur histoire, afin de la confronter avec le roman d’Ibn Thofaïl et de voir quel parti notre auteur en a su tirer. Demandez à un Musulman lettré s’il connaît l’histoire de Hayy ben Yaqdhän; neuf fois sur dix il répondra, s’il est érudit: « Oui: c’est une riçâla d’Ibn Sinà ». Notons que le scripteur du. manuscrit d'Alger, lui aussi, attribue, dans le titre, l'ouvrage d'Ibn Thofaïl à Aboû Bekr ben Sinä (1). Enfin les éditions indigènes du Caire (2) se terminent par une note dont voici la traduction : « Ibn Khallikân mentionne, à l’article Aboù ‘Ali ben Sin, que cette riçâla est de lui (3). Peut-être était-elle en persan (4), et a-t-elle été traduite par celui qui la rapporte ici » [c'est-àdire par Ibn Thofail] (5). C’est qu'il existe, en effet, un opuscule célèbre d’Ibn Sinà intitulé Riçäla de Hayy ben Yagdhän (6), allégorie froide et sans grâce, qui répond au

une innocente fiction, propre à flatter le goût traditionaliste de ses coreligionnaires, lui prête l'autorité d’une antique tradition.

(x) Hayy ben Yagdhän, trad. frane., p. xvr, 1. 3 du bas.

(2) Et de Constantinople (cf. Mehren, Traités mystiques d'Avicenne, SCHIPID 7 der... 4 p28/11275e

(3) Cette mention d’une « Ricäla de Hayy ben Yaqgdhän par Ibn Sinà » se trouve en effet dans Ibn Khallikân, vers la fin de l’article Ibn Sinà (éd. Wüstenfeld, N° AS, dans le fase, 3, p. Ir, 1, 2).

(4) Cf. supra, p.51, n,r.

(5) Hayy ben Yagdhän, texte arabe de notre édition, pp. ir+ au bas et IF| au bas.

(6) Cette courte riçâla (moins de 200 lignes) est mentionnée par El- Djoûzdjâni, le fidèle disciple d'Ibn Sinà, dans la liste dressée par lui des ouvrages de son maître (voir Mehren, Traités myst., d’Avicenne, fasc. I, p. 8, 1.6 à 1.8; cf. Mehren, La philosophie d’Avicenne |1bn Sina] exposée d’après des documents inédits, article paru dans le Muséon, t, I, année 1882, p. 397, L. 22 à 1. 27); par Ibn Khallikân (Biographical dictionary. by de Slane, I, pp. 443 et suiv.) et Hädji Khalfa (Zex. Bibliogr., t. III, p. 393). Elle existe en manuscrit dans les bibliothèques suivantes : British Museum, à Londres (Catal. Cod. manuscript. orient. Mus. Brit., t. II, p. 448, n° 978, 2); Bodleyenne d'Oxford (Cat, cod. manuscript. orient. Bibl. Bodleianae, ed. Uri, t. 1, n° 456; Leyde (Cat, cod. orient. Bibl, Ac. Lugd. Bat., t. IT, p. 328-29. — Enfin M. Mehren, dans le premier fasc, des Traités mystiques d'Avicenne, a publié le texte

Te

type courant de ces compositions chères aux mystiques musulmans. L'auteur dit l'avoir écrite pour répondre au désir de ses amis, qui lui ont demandé « de leur expliquer (1) l'histoire de Hayy ben Yaqdhän » (2).

« Pendant mon séjour dans mon pays, commence-t-il, je me sentis disposé à faire, avec mes amis, une petite excursion aux lieux de plaisance du voisinage... Je rencontrai un vieillard... rempli d'une ardeur juvénile, » Cela veut dire, nous explique en substance le commentaire arabe d’Ibn Zéïla : Pendant Le séjour de l’âme dans mon corps, j'eus le désir d'examiner, guidé par mon imagination et mes sens extérieurs, les intelligibles les plus accessibles à ma faculté intellectuelle. Je me trouvai bientôt en contact avec l’Intellect actif, éternel et toujours en acte. L’allégorie se poursuit ainsi jusqu’au bout, énigmatique et d’un intérêt languissant, expliquée, pas à pas, par le commentateur. Interrogé, le merveilleux vieillard donne d’abord des renseignements sur lui-même. Il se nomme Hayy ben Yaqdhäân « le Vivant fils du Vigilant » [le Vivant, parce que l’Intelligence implique la Vie (3); fils du Vigilant, parce que l’Intelligence découle, par voie d’émanation, de « Celui qui ne dort jamais », c'est-à-dire de Dieu (4)]. Son métier est de parcourir le monde pour le

arabe de cette riçâla, accompagné d’un commentaire, en arabe, emprunté à Ibn Zéïla (Cat. cod. manuscript. orient. Mus. Brit., t. Il, p. 448, n° 978, 3), avec une paraphrase en français.

(r) Ou « commenter ». Le mot charh, employé ici, est le terme consacré pour désigner ce que les scolastiques, qui l'avaient emprunté aux Arabes, appelaient le grand commentaire (Noir Renan, Averr. et l'averr., p. 60, n. x).

(2) Mehren, Traités myst. d’Avicenne, fase. I, p. 41, L. x à 1. 3 (texte arabe, p. 1, 1, r et 2), Ce préambule fait allusion, comme nous le verrons tout à l’heure, à certains passages de ses œuvres, dans lesquels Ibn Sinâ avait déjà mis en scène ce personnage symbolique, dont il est probablemént l'inventeur (cf. Mehren, :bid., p. 8, 1. 15 à 1. 18)

(3) Cf. Platon, Sophiste, 249 A.

(4) Quand un narrateur arabe raconte qu’un personnage de son histoire s’endormit, il manque rarement d'ajouter : « Sobhäna man lé yanäm (Gloire à celui qui ne dort jamais!) ».

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