‹ Ibn Thofaïl: Sa vie, ses œuvresChapitre 33 sur 40 · OR QE · texte numérisé non relu

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connaître; sa règle est de se tourner vers son Père. La conversation tombe d’abord sur la science de la physiognomonie, dont Hayy discourt avec une étonnante sûreté (il s’agit de la logique, science qui, allant du connu à l’inconnu, conduit à la connaissance des choses cachées). Il chapitre ensuite son interlocuteur au sujet de ses compagnons (l’imagination, l’appétit irascible, l'appétit concupiscible) et lui donne, toujours sous forme allégorique, des conseils, manifestement inspirés de Platon (1), sur la manière de les maîtriser, et de tenir en bride les deux derniers l’un par l’autre. Puis il l’entraîne dans un voyage symbolique, dont le détail serait ici sans intérêt, à travers les trois parties de l'Univers, qui sont : la région du ciel visible et de la terre, celle de l'Occident (la matière) et celle de l'Orient (les formes); enfin, au sommet de la hiérarchie des formes, il lui fait entrevoir le Seigneur, Père de tous les êtres, source de toute existence, dont aucun œil ne peut soutenir l'éclat. Il termine en l’engageant à le suivre dans la voie qui mène à Lui.

Comme l'indique le préambule de cette riçâla, l’auteur avait déjà présenté à ses lecteurs ce personnage allégorique de Hayy ben Yaqdhän dans certains passages de ses œuvres (2), en particulier dans un opuscule intitulé Riçéla fil-gadar (Riçäla sur le décret divin) (3). Au cours d’un voyage, nous dit-il, revenant de Chimler à Ispahan, il s’arrêta dans un château appartenant à un de ses amis, et entama avec le maître du lieu une discussion sur le décret divin dans ses rapports avec la liberté humaine. Son ami révoquait en doute, comme incompatible avec notre libre-

(x) Cf. Platon, Phèdre, 246 AB, 247 B, 253 C à 254 E, 255 E à 256 A,

(2) Voir plus haut, p. 70, n. 2.

(3) Voir dans le Muséon, t. IV, année 1885, pp. 34 à 42, l’article de M. Mehren intitulé : Le traité d'Avicenne sur le destin (c'est l’opuscule dont nous parlons ici). Cet article est reproduit, accompagné du texte arabe de la ricäla, dans le livre du même auteur : Trailés mystiques d'Avicenne, fase. IV.

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arbitre et notre responsabilité morale, la prédétermination de tous nos actes par le décret absolu de Dieu; et Avicenne ne parvenait pas à le convaincre. Soudain arrive, comme par une intervention providentielle, le sage vieillard Hayy ben Yaqdhän. Il recommande à Avicenne la modération dans la discussion; puis il prend en mains la cause de Dieu, et dans un long discours, il établit, autant qu'il est possible au seul lement discursif, à la raison simplement raisonnante, la toute-puissance absolue de la prédestination.

Un peu moins gâtée que la précédente par les puérilités d'un symbolisme intempérant, cette ricâla ne laisse pas d’appartenir, comme elle, au genre de l’allégorie froide et fastidieuse. C’est en le transformant complètement et à son avantage, qu’Ibn Thofaïl empruntera à ces deux riçala d'Ibn Sin le personnage de Hayy ben Yaqdhân, symbole de l’Intellect actif.

Dans cette même riçâla sur le décret divin, nous rencontrons aussi, sous une forme très légèrement différente, le nom d’Acâl, compagnon de notre héros principal. Vers le début de son discours, le Hayy ben Yaqdhân d’Ibn Sinâ prononce en effet la phrase suivante : « Tout le monde n’a pas été doué de la continence de Joseph (1), à qui la beauté divine se montra, ni de la chasteté d’Absäl, quand il fut averti par l'éclair de la lumière céleste » (2). Ailleurs encore, dans les écrits d’Ibn Sinâ, nous trouvons le même nom, associé, cette fois, à celui de Salâmân. C’est au début du neuvième namth (3) (ou neuvième section) de son grand ouvrage : Kütäb el-’ichärât wa ‘t-tanbihät (Le livre des indi-

(x) Le Joseph de la Bible, Il est bien connu des Musulmans. La sourate XII du Qoran porte son nom : elle est consacrée au récit de son histoire et en particulier de son aventure avec la femme de Putiphar.

(2) Muséon, article cité, p. 38, 1. 3 du bas; Traités myst, d’Avicenne, fasc, IV.

(3) Et non du x°, ainsi que porte, par suile d’une erreur typographique, la note de M. Mehren, Muséon, ibid., p. 39, 4° 1. de la note.

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cations et des avertissements) (1). « Etsi, nous dit l’auteur, parmi les histoires qui ont frappé ton oreille, celle de, Salämân et Absäl t’a été rapportée, sache que Salämân te représente toi-même, et qu'Absäl représente ton degré d'initiation, si tu fais partie des initiés, Après cela, résous l'énigme si tu peux ».

Qu'il existe, dans les œuvres mêmes d’Ibn Sinà, à côté des deux ricâla où il a mis en scène Hayy ben Yaqdhän, une Histoire de Salàämân et d’Absâl, à laquelle ces passages font allusion, c’est un point que met hors de doute la mention faite de cette histoire par El-Djoûzdjäni, dans l'index des écrits de son maître (2). M. Mehren l’a vainement cherchée dans les manuscrits contenant les traités d’Avicenne, à Leyde et à Londres (3). Mais nous allons trouver ailleurs tous les renseignements désirables.

À la fin d’un recueil arabe publié à Constantinople en 1298 (— 1881), sous le titre suivant : Tis'o raçä'il fi’lhikma wa ‘th-thabiiyyät, t&lif... Ibn Sinä (Neuf riçäla sur La philosophie et la physique, par. 1bn Sind), on trouve (4) une assez longue Histoire de Salämän et d'Absäl. Cette histoire,.à vrai dire, n’est pas donnée dans ce recueil comme étant d’Ibn Sinâ, mais comme traduite du grec en arabe par le célèbre traducteur Honaïn ben Ishâäq el-‘[bädi. Si elle y figure, ce n’est évidemment qu’à cause des noms de Saläâmâän et Absäâl, rendus célèbres par Ibn Sin. Elle

(x) Ibn Sinà, Le livre des théorèmes et des avertissements, publié d'après les manuscrits de Berlin, de Leyde et d'Oxford, et traduit par S. Forget. I. Texte arabe. Leyde, 1892 (La traduction na pas encore paru). — M. Mehren a publié dans le deuxième fasc, des Traités mystiques d’Avicenne, le texte arabe, avec une paraphrase en francais, des trois dernières sections de cet ouvrage (sections VIII, IX, X).

(2) Muséon, art. cité, p.38, n.2; Traités mystiques d'Avicenne, fase. IT, p. sr, n,r,l. ro et 11, — Cette mention est attestée par Nacîr ed-din Eth-Thoùûci, le commentateur d’Ibn Sinà, Zis‘o rac&’il (voir ci-dessous, De72, LrGretisuiv.); 1pulrr lerS et 19;

(3) Muséon, ibid., p. 38, n. 2, 1. 3 et 4; Traités myst, d’Avic,, ibid, DA ner ler

(4) Tis‘o rac&’il, pp. tir à \ro.

est suivie, à ce titre, d’un long et précieux commentaire

, qui nous fournira les renseignements désirés. Mais l’histoire en elle-même intéresse déjà notre recherche actuelle : si, sous les noms de Salâmân et Absäl, nous n’y trouvons pas encore exactement les prototypes des deux personnages correspondants d’Ibn Thofaïl, nous remarquons du moins, dans cette histoire, plus d’un détail dont notre romancier a manifestementtiré parti; elle constitue l’une des sources du roman d’Ibn Thofaïl. Nous ne pouvons donc nous dispenser d’en donner une analyse un peu détaillée (1), insistant sur les particularités qui offrent quelque analogie avec certaines circonstances de notre roman et dont notre auteur a dû s'inspirer.

Il y avait, aux temps anciens, avant le déluge de feu, un vieux roi du nom de Harmânoüûs ben Harqel (2). Il possédait la royauté de Roûm (3) jusqu’au rivage dela mer, avec le pays de Grèce et la terre d'Égypte. C’est lui qui a construit les grandes pyramides. Ce roi était un savant et un sage. Son maître, Aqliqoulâs (4), qui lui avait enseigné toutes les sciences occultes, sage philosophe d’un très grand âge, se livrait à l’ascétisme, enfermé dans une caverne ; tous les quarante jours, il déjeunait de quelques

(1) M. Carra de Vaux en a déjà présenté un résumé à la fin de son livre sur Avicenne. Paris, 1900.

(2, Harmonios où Harminos, fils d'Héraclès. Pour le changement possible de la finale grecque 05 en [a oùs, cf, : Leslenb Timâoûs = Tipatos, D'autre part on rencontre, dans les traditions alexandrines, un personnage du nom de Harminos, auquel la légende attribue une réforme du calendrier, Harminos = Harmaios — Harmais = ‘Apuagic, qui n’est que la transcription du nom pharaonique Harmhabi, le b égyptieu se prononçant # (Journal des Savants, 1899, dans le compte-rendu, par G. Maspero, de la traduction de l'Abrégé des Merveilles par le baron Carra de Vaux, p+ 159, l. 15 à 1. 18 et n. 7). Pour le changement de l'iota de ‘Apuivos en à, cf, Lab Lies Dimoqgrâthis = Anuoxptros (par ex. dans Chahristäni, Kitäb el-milal wa ’n-nihal, Book of religious and philosophical sects by Muhämmad Al-Shahrastäni,.….. edited by... Cureton. London, 1842-1846, 2 vol., vol. II, p. ror, 1. 5 du bas).

(3) Les provinces grecques d’Asie.

(4) ’Ayptxôlac (Agricola).

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plantes. Par ses conseils, Harmânoûs était arrivé à subjuguer la totalité de la terre habitée.

Désireux d’avoir un héritier de sa sagesse et de son royaume sans vaincre sa répugnance pour le commerce des femmes, le vieux roi s'adresse à Agqliqoûlâs. Sur ses indications, il remplace la femme par une mandragore en forme de statue, en ayant soin d’attendre un horoscope favorable. Aqliqoûlâs se charge de veiller au développement du germe si étrangement concu : il consacre à cette œuvre toutes les ressources de son art, dont le narrateur néglige de nous révéler les secrets. A l’organisme ainsi constitué vient se joindre la forme de l’âme directrice, et il devient un être humain complet. Le sage nomme cet enfant Salämän, et il lui choisit pour nourrice une belle fille de dix-huit ans, du nom d’Absäl, qui se charge de l'élever.

Pourrécompenser Aqliqoülâs, Harmânoüs, à sademande, fait construire sur ses plans deux immenses monuments capables de résister aux deux déluges de feu et d’eau (1), l'un en briques, l’autre en pierres. L’un est destiné au sage, l’autre au roi lui-même. Ce sont les deux grandes pyramides : elles doivent leur servir, pendant leur vie, de bibliothèques et de laboratoires, puis, après leur mort, de tombeaux.

L'allaitement terminé, le père veut séparer son fils de la nourrice. Touché pourtant du chagrin de l'enfant, il consent à les laisser ensemble. Mais lorsque Salâmân parvient à la puberté, son affection pour elle se transforme en amour, Endoctriné par cette femme, qui le tient par la passion et se prévaut auprès de lui de sa soumission, de ses complaisances, il ne cède pas aux remontrances réité-

(x) Sur cette légende alexandrine des deux grandes pyramides, construites pour permettre à la science de survivre aux deux déluges, voir Journal des savants, 1899, dans le compte-rendu, par G: Maspero, de la traduction de l'Abrégé des Merveilles par le Baron Carra de Vaux, pp. 161 à 164. — Cf. Platon, Timée 22 C.

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