‹ Ibn Thofaïl: Sa vie, ses œuvresChapitre 35 sur 40 · ONE · texte numérisé non relu

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l’'Ame descend de ces degrés [sublimes] lorsqu'elle se livre aux passions. « Il s’agit, en tout cas, de quelqu'un qui poursuit une chose qu’il n'obtient que petit à petit et grâce à laquelle il s’élève de perfection en perfection ; en sorte que Salämân puisse correspondre à ce poursuivant, Absâl à cet objet qu’il poursuit, et tout ce qui arrive entre eux deux à l'énigme que le Maître nous invite à résoudre. » Puis, il ajoute : « Cependant, cette histoire paraît être de celles [qui avaient cours] chez les Arabes : car ces deux noms se rencontrent dans leurs contes » ; et pour le prouver, il rapporte une histoire dans laquelle deux hommes ayant été faits prisonniers par une peuplade, l’un d’eux, Salämän, échappe à la captivité (1) grâce à sa bonne réputation, tandis que l’autre, Absäâl, à cause de sa mauvaise réputation, meurt captif. Des érudits du Khorâcçân lui ont raconté cette histoire, qu’ils avaient tirée du livre d’Ibn el-A‘râbi intitulé : Les raretés des récits des Arabes. Le commentateur ajoute que, sous la forme qu’il lui a entendu donner, elle ne répond pas à ce qu’on cherche ici, et que d’ailleurs il ne l’a pas trouvée dans le livre en question; si pourtant elle s’y trouve, elle montre du moins, dit-il, que ces deux noms étaient connus. Ce ne seraient donc pas là des noms symboliques. Mais la phrase citée plus haut, dans laquelle le Maître nous dit que ces deux noms désignent l’âme et son degré d'initiation, puis nous invite à résoudre l’énigme, semble bien indiquer le contraire. — La première partie du commentaire d’Eth-Thoùûci se termine sur ce point d'interrogation.

Autrement précise est la seconde partie. « J'ajoute, dit notre commentateur, qu'il est arrivé à ma [connaisnaissance], après avoir écrit ce commentaire, deux histoires relatives à Salâmän et Absàl. Voici celle que j'ai

(x) Jeu de mots sur le sens du nom de Salämän : Gobelu [SA RS AnVuuL 45,2%) « Salämän, à cause de sa bonne réputation, obtint le salut (saläma) ».

connue la première . » Et il résume, à grands traits le conte du roi Harmânoûs, du sage Aqligoülàs, du jeune prince Salämân et de sa nourrice ‘Absäl (1). Puis il en donne l'interprétation allégorique, en montrant que cette histoire ne peut être celle à laquelle a fait allusion [bu Sinâ. « C'est là, dit-il, une histoire qu’a inventée quelqu'un du commun des Poche ) pour y rapporter les paroles du Maître, [mais] d’une façon qui ne correspond pas au modèle. En effet, elle ne cadre pas avec lui, puisqu’elle impliquerait que c’est le roi [Harmânoûs] qui est l’Intellect actif, le sage [Aqliqoùlâs] l’'émanation qui se répand sur lui d'en haut, Salâmân l’âme raisonnable.…., Absäl la faculté corporelle, animale, par laquelle se complète l'âme... La passion de Salämân pour Absäl, c'est son inclination pour l'essence corporelle, etc. (3). — Telle

(r) Eth-Thoûci ajoute : « L'histoire se répandit et Honaïn ben Ishâq la traduisit du grec en arabe ». Telle est l’origine de la mention jointe au titre général du morceau : « Traduction du Brés par Honaïn ben Ishäq el-‘Ibädi » (CF. supra, p. 73 au bas).

(2) « Cette histoire, dit M. Carra de Vaux (4vicenne, p. 290, 1. ro à 1. r7 et n. 2)... nous est présentée comme ayant été traduite du grec par Honéïn fils d’Ishäk, et il y a lieu de croire en effet qu'elle est d’origine alexandrine. » — Un détail donnerait, ce semble, à penser que l’auteur de cette histoire, nourri des doctrines et des allégories alexandrines, écrivait cependant dans une région continentale, soit dans la moyenne ou la haute Égypte, soit plutôt dans l’intérieur de l'Asie; c'est l'expression suivante : « Harmânoûs... possédait la royauté de Ron (c’est-à-dire les provinces grecques d'Adies Mineure et de Syrie) jusqu'au rivage de la mer, avec le pays de Grèce et la terre d’ Égypte » (Tis‘o racà "il, Pau 1, 2 et 3), Cette formule « jusqu’au rivage de la mer » semble ar que l’auteur habitait l'intérieur du pays, du Paye de Roûm probablement. Au lieu d'écrire : le pays de Roûm « jusqu’au rivage de la mer », un habitant de la Grèce, ou même de l'Égypte, n’aurait-il pas écrit its le pays de Roûm « jusqu'au désert », ou « jusqu’à l'Euphrate » ? Notons qu’une autre particularité vient à one de cette conjecture : bien que le récit semble indiquer pour la capitale supposée des États d'Harmänoûs une ville très voisine des grandes pyramides, l’auteur de ce conte nomme le pays de Roûm le premier, avant la Grèce et l’ Egypte, probablement parce que c’est le pays où il habite, où il écrit,

(3) L'interprétation se poursuit ainsi jusqu’au bout : « Leur fuite à tous deux veut dire qu'ils se plongent dans les choses périssables, loin

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est, poursuit notre commentateur, l'interprétation de l’histoire. Salâmân correspond à ce qu’a voulu le Maître. Mais Absâl ne correspond point, puisqu'il a voulu, par ce [personnage, représenter] les degrés de l’initié dans la connaissance mystique, tandis Sie ‘ici il représente ce qui l'empêche d'arriver à la connaissance mystique et à la perfection. Ce n’est donc pas cette histoire qui correspond à ce qu’a dit le Maître; et cela montre que celui qui l’a composée n’a pas été capable d'arriver à comprendre l'intention d’[Ibn Sinä]. »

Ne nous arrêtons pas à examiner si, comme le croit Eth-Thoüûci, l’auteur anonyme de ce conte l’a, bien maladroitement, composé, après coup, pour répondre à l’allusion d’Avicenne, et hâtons-nous d'arriver enfin à la dernière histoire rapportée par l’érudit commentateur.

« La dernière histoire, nous dit-il, est venue à ma [connaissance] vingt ans après l’époque [où j'avais écrit la première partie] du commentaire. Elle est attribuée au Maître et paraît être celle qu'il a visée. Aboû ‘Obaïdel-Djoùzdjâni, en effet, a transmis, dans sa liste des œuvres du Maître, la mention d’une Histoire de Salämän et d'Absäl [composée] par lui. Elle raconte, en résumé (1), que Salâmän et

du Vrai. Le délai pendant lequel on les laisse libres, c’est la durée du temps pendant lequel ils se livrent à ce {genre de vie], Leur punition par la passion qu'ils ne peuvent satisfaire quoique réunis, c’est la persistance du désir dans l’âme malgré l’affaiblissement des facultés [et leur impuissance] à [accomplir]leurs actes, après l’âge du déclin. Le retour de Salämân vers son père, c’est l'éveil du souci de la perfection et le repentir des occupations vaines. Leur chute volontaire à tous deux dans la mer, c’est leur chute dans la mort : pour le corps, par la dissolution des facultés et de l'organisme; pour l’âme, par la séparation d’avec lui, Le salut de Salämän, c’est la survivance de l’âme après le corps. La vision qu’a Salämân de la forme de Vénus, c’est la joie que prend l’âme à se délecter des perfections intellectuelles. Son avènement au trône, c’est l’arrivée de l’âme à sa véritable perfection. Les deux pyramides qui durent à travers les siècles sont la forme et la matière corporelles »,

(x) Tis‘o rac&’il, p. 1rr, 1. 19, à p. irr, 1, 5 du bas, L'interprétation, qui fait suite, va, y compris la conclusion, jusqu'à la p, 1r0, 1. 2, — Je

Absäl étaient deux frères utérins. Absâl était le plus jeune. Il fut élévé par son frère. Il était beau de visage, intelligent, instruit dans les lettres et les sciences, chaste et brave. Or, la femme de Salämân s’éprit de lui et dit à Salâmân : « Fais-lui fréquenter ta famille, pour que tes enfants prennent modèle sur lui ». Saläman l'y engagea. Mais Absâl refusa de fréquenter les femmes. Salâmän lui dit : « Ma femme est pour toi comme une mère ». Il vint donc chez eux. Elle letraita avec honneur. Au bout d’un certain temps, elle lui déclara, dans le tête-à-tête, sa passion pour lui. Absâl repoussa ces [avances], et elle comprit qu’il ne lui céderait pas. Elle dit à Salämân : « Unis ton frère avec ma sœur »; et il la lui donna pour femme. Elle dit alors à sa sœur : « Je ne t'ai pas mariée à Absâl pour qu'il soit à toi seule, à mon détriment, mais pour le partager avec ‘toi ». Et elle dit à Absâl : « Ma sœur est une vierge pudique. Ne consomme pas le mariage avec elle de jour, et ne lui parle qu'après qu'elle se sera accoutumée à toi ». La nuit des noces, la femme de Salämân se coucha dans le lit de sa sœur. Absàl entra auprès d’elle; mais il ne la posséda pas. Elle s'empressa de serrer sa poitrine contre celle d'Absäâl. Absàl eut un soupçon et se dit : « Les vierges aimantes ne font pas ainsi. Or le ciel, à ce moment, était nuageux. Un éclair brilla, dont la lumière éclaira le visage de la [femme]. Il la repoussa, sortit d'auprès d’elle, et se mit en devoir de la fuir. Il dit à Salämân : « Je veux te conquérir des pays, car je le puis ». Il prit une armée, guerroya contre les peuples, et conquit des pays à son frère, sur terre et sur mer, à l'Orient et à l'Occident, sans reproche. Il soumit, ayant Dhoù ’I-Qarnaïn (1), la surface de la terre. Lorsqu'il revint dans son pays, pensant qu’elle l’avait ou-

crois devoir donner in extenso ce conte, particulièrement important pour notre sujet, et qui, à ma connaissance, n’a jamais êté traduit,

(x) Alexandre-le-Grand, surnommé par les Arabes Dhot ‘l-Qarnaïn, l'homme aux deux cornes, c'est-à-dire aux deux empires (d'Occident et d'Orient).

blié, reprise par la passion elle voulut l’embrasser. Mais il refusa et la repoussa.

Un ennemi s’étant montré, Salämân envoya Absäl au devant de lui avec ses troupes. La femme, alors, distribua de grosses sommes aux chefs de l’armée pour l’abandonner sur le champ de bataille; ce qu’ils firent. Les ennemis le vainquirent, le blessèrent et le laissèrent pour mort. Une bête sauvage, qui nourrissait des petits, eut pitié de lui et lui donna le lait de ses mamelles. Il se nourrit ainsi, jusqu’à ce qu’il fût ranimé et rétabli. Il revint vers Salàmân.... (1) et il était affligé de la perte de son frère. Absäl le rejoignit. Il prit l’armée avec ses équipements, revint sur les ennemis, les dispersa, fit prisonniers la plupart d’entre eux, et valut la royauté à son frère.

__ Alors la femme s’entendit avec un cuisinier et un majordome, les soudoya, et ils versèrent à Absäl du poison. C'était un [homme] loyal, grand par le lignage et par le mérite, par la science et par l’action.

Son frère fut très affligé de sa mort. Il renonca à la royauté en faveur de l’un de ses alliés et [se mit à] prier Dieu avec ferveur. [Dieu] lui révéla clairement ce qui en était. Il fit boire à sa femme, au cuisinier et au majordome, le poison qu'ils avaient fait boire à son frère et ils moururent.

Voilà ce que contient l’histoire. En voici l’interprétation. Salâmân représente l’âme raisonnable. Absäl l'intellect spéculatif qui s’élève jusqu’à l’intellect acquis (2) : ce sont là les degrés de l’âme dans l'initiation, si elle s’élève graduellement vers la perfection. La femme de Salämän est la faculté corporelle, encline au désir et à la colère, etc. (3).

(x) Je saute ici un groupe de quatre mots qui ne me pare offrir aucun sens et qui doit contenir quelque ENS

(2) Cf, Maïmonide, Guide des Égarés, vol. 1, la note de Munk au bas des pages 307-308.

(3) Bornons-nous à noter encore quelques traits de cette interprétation : « Le refus d'[Absäl}, c’est l’intellect qui se retire vers son monde

« Cette interprétation, conclut avec raison notre commentateur, correspond à ce qu'a dit le [Maître]. Ce qui confirme qu'il a visé cette histoire c’est que, dans sa Riçäla sur le Décret et l’Arrét (1), mentionnant l’histoire de Salämân et d'Absäl, il fait allusion à l'éclair [jaillissant]) du nuage sombre, qui fit voir à Absäl le visage de la femme de Salâmän, si bien qu'il se détourna d’elle (2). »

Voilà donc retrouvés les passages d’Ibn Sînâ qui ont fourni à notre romancier non seulement « les noms » de ses héros, mais, sauf retouches, leurs prototypes et, en outre, plusieurs éléments de son récit. C’est, à n’en pas douter, de la dernière histoire, qu'il a tiré les deux personnages du bon roi Salâmân et du chaste, du vertueux Absâl. C’est à l’allégorie d’Ibn Sinä intitulée Riçäla de Hayy ben Yagdhän qu'il a emprunté le principal personnage de son roman, personnification de l’Intellect actif. Pour ce qui est des circonstances de la fable, à peine

[propre] (p. irr, dern,1.)... L’éclair qui brille du [sein du] nuage sombre, c'est le ravissement divin qui dissipe les ténèbres tandis qu’on était absorbé par les choses périssables (p. 1r£,1. 3 et 4)... L’allaitement d'{Absàl] du lait d’une bête sauvage, c’est la perfection qui lui vient d’en haut, des [substances] séparées [de toute matière], à cause de cet état de stupéfaction » (il s’agit de l’extase) (p. iF£, 1. r1 et 12). Sur les substances séparées, voir par exemple Hayy ben Yaqdhän, trad. franç., p. 75, 1. 19, à p.76, L. 7; p. 93, 1. 21, à p. 94, 1. 15; p. 96, 1. 5, à p. 99,1. 155 p. 99, P7idutbas; pro, L'uS

(x) Cf. supra, p. 71, 1. 3 du bas et n. 3. — Le Décret et l'Arrêt, c’està-dire la Prédestination. Sur la traduction de ce titre El qadhà’ wa ?lqadar (Le Décret et l’Arrét), voir Traité de la Prédestination et du Libre arbitre, par le docteur Soufi ‘Abd ar-Razzaq, traduction nouvelle, revue et corrigée par St. Guyard, Nogent-le-Rotrou, 1895, p. 6, n. r, Le texte arabe de cet opuscule a été publié par St. Guyard sous ce titre : Er- :Ricâla fi ’l-qadhà’ wa ’l-qadar, ou Traité du’ Décret et de l’Arrét divins par le docteur Soufi ‘Abd-ar-Razzaq. Paris, 1879. — Sauf quand on les trouve opposés l’un à l’autre, il n’y a pas grand inconvénient à traduire indifféremment gadhä’ et qadar par Décret divin, expression qui nous est familière,

(2) Il s’agit de la phrase d’Ibn Sinà que nous avons citée plus haut (p. 72, 1. 22 ; voir même page n. 1 et 2) : « Tout le monde n’a pas été doué de la continence de Joseph, à qui la beauté divine se montra, ni de la chasteté d’Absäl quand il fut averti par l’éclair de la lumière céleste »,

avons-nous pu noter au passage, dans ces deux morceaux d'Avicenne, un seultrait conservé par Ibn Thofaïl : je veux parler de la bête sauvage nourrissant du lait de ses mamelles le principal héros du récit. En revanche, il a fait plusieurs emprunts de ce genre à la première histoire, celle ‘du jeune Salämän et de sa nourrice Absäl : c’est dans une caverne que Hayy ben Yaqdhän se retire, à l’imitation du sage Aqliqoùlâs, pour se livrer à l’ascétisme et s'entraîner à l'extase mystique. Il arrive à y jeüner, comme lui, pendant quarante jours consécutifs (1). Après quoi, il ne déjeune, lui aussi, que de quelques végétaux. Enfin, c'est la naissance du prince Salâmän fils du roi Harmnoùûs, issu d’une racine de mandragore façonnée en forme de statue, proles sine matre creata, qui a manifestement inspiré à notre auteur l’idée d’une naissance sans père ni mère (2). Ce conte allégorique, nous le savons, n’est pas d’Avicenne. Mais on ne peut guère douter qu'Ibn Thofail ait connu le recueil des Neuf riçäla d’Avicenne tel que nous l’avons aujourd’hui, c’est-à-dire suivi du conte de Salâmân et de sa nourrice Absäl, ainsi que du commentaire d’Eth-Thoüci, contenant, sous une forme résumée, la véritable histoire de Salämän et Absäâl par Ibn Sinà. C'est là, sans doute, c’est dans ce recueil, portant le nom d’Ibn Sinâ, qu'Ibn Thofaïl a trouvé réunis tous ces éléments dont il a tiré parti dans son Hayy ben Yagdhän.

Il nous reste à dire quelques mots d’un autre auteur dont l'influence n’a pu manquer de s'exercer directement.

(1) Notons cependant que si ce dernier détail était isolé, il ne constituerait pas, à lui seul, la preuve d’un emprunt, car les quarante jours consécutifs de jeûne forment en quelque sorte, chez les auteurs çoûfis, un chiffre sacramentel. A

(2) A signaler encore un autre rapprochement, Après qu'Aqliqoûlàs, grâce aux ressources de son art, à su développer, ausein de la mandragore, le germe de Salàämân, le narrateur ajoute : « Il en résulta un organisme qui reçut la forme de l’âme directrice, et il devint un être humain complet ». Ibn Thofaïl se livrera, sur cette donnée, à certaines amplifications (Hayy ben Yagdhân, trad. franç., p. 21,1. 19, à p. 26, 1, 7 du bas),

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