‹ Ibn Thofaïl: Sa vie, ses œuvresChapitre 36 sur 40 · NS · texte numérisé non relu

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sur Ibn Thofail pendant qu’il concevait l’idée de son roman. Nous voulons parler de son compatriote et contemporain plus âgé, Ibn Bâddja, et de son principal ouvrage (1) intitulé Tadbir el-motawahhid (Le régime du Solitaire). Ibn Thofaïl, dans son Introduction (2), mentionne ce livre d’Ibn Bâddja. S'il néglige de signaler un tel emprunt, à côté de ceux qu'il reconnaît avoir faits à Ibn Sinä, c'est qu'il s'agit moins, peut-être, d’un emprunt caractérisé, que d’une inspiration, d’une suggestion. Ce livre, demeuré inachevé, et d’ailleurs aujourd’hui perdu, ne nous est guère connu que par une longue analyse qu’en donne Moïse de Narbonne dans son commentaire hébreu du Hayy ben Yagdhän d'Ibn Thofaïl (3), analyse que Munk reproduit presque intégralement, en traduction française, dans ses Mélanges de philosophie juive et arabe (4). Le solitaire dont parle Ibn Bâddja, à la différence de celui d’Ibn Thofaïl, n’a rien de commun, il est vrai, avec un Robinson. Il vit au milieu de ses semblables. Il recherche même la société de ses pareils, s’il en trouve, c’est-à-dire des hommes d’élite qui visent, comme lui, à la perfection absolue, à l’union finale avec l’Intellect actif. Mais avec eux ou sans eux, il doit, même en vivant au sein des villes, s’isoler (5) matériellement et moralement, autant que faire se peut, de la société du vulgaire, c’est-à-dire de tous les autres hommes, qui ne poursuivent pas le même but que lui (6). « 1 nous semble, dit Munk (7), qu'Ibn Bâddja avait pour but de faire voir de quelle manière l’homme, par le seul moyen du développement successif de ses facultés,

(1) Munk, Mélanges de philos. juive et arabe, p. 388, 1. 2. (2) Hayy ben Yaqdhän, trad, franç., p. 9, 1. 3 du bas. (3) Voir plus haut, pp. 48 à 50.

(5) Tel est le sens exact du verbe de la 5° forme tawahhada, dont on traduit par solitaire le participe actif motawahhid : littéralement celui qui s'isole.

(6) Munk, ouvr. cité, p. 402, 1. 1, à p. 403, 1. 17.

(7) Ibid., P:. 388, 120;

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peut arriver à s'identifier avec l’intellect actif. Il considère l’homme isolé de la société... » Il y avait là une idée originale, qu’Ibn Thofail a trouvée dans le livre d’Ibn Bâddja, et qu'il n’a pu trouver dans un ouvrage plus ancien, du moins avec les développements que lui donne Ibn Bâddja, puisqu'au témoignage d’Ibn Rochd, cet auteur « est le seul qui ait traité ce sujet, et aucun de ceux qui l'ont précédé ne l’a devancé sur ce point » (1). Notons cependant, sans pour cela mettre en question l’originalité d’Ibn Bâddja, attestée par Ibn Rochd, que l’idée d’une intelligence humaine parvenant à sa pleine maturité par la seule réflexion individuelle sur les données de l’expérience, en dehors de toute tradition, de tout enseignement philosophique ou religieux, était, dans l'Orient musulman, au temps des prédécesseurs d’Ibn Bâddja, une idée qui flottait dans l’air. Mais ce n’était encore qu’un germe volant : il lui restait à prendre terre et à recevoir divers développements, entre les mains d’Ibn Bâddja d’abord puis d’Ibn Thofaïl. Je n’en veux pour preuve que le passage suivant d’Ibn Siînà : Avicenne vient de dire que certaines représentations imaginatives s’imposent fortement à l'esprit. Les unes sont vraies, d’autres vaines. Ces dernières ne sont infirmées que parlaraison, et une fois infirmées, elles ne disparaissent pas de l'imagination. C’est pourquoi elles ne se distinguent pas, au premier abord, des [nécessités] premières de la raison, car, quand nous en appelons au témoignage de la disposition naturelle (2), elle rend le même témoignage que pour les [nécessités] rationnelles. « Voici, ajoute alors Ibn Sin (3), ce que signifie la dispo-

(x) Ibn Rochd. Traité de l’Intellect hylique ou de la Possibilité de la Conjonction [entre l’intellect humain et l’Intellect actif], à la fin du traité (Cité par Munk, ibid,, p. 388, 1. 3 et 1. 9).

(2) 3,5 fithra, peut se traduire par « esprit, lumière naturelle, disposition naturelle ». Vattier le traduit par « pensée ».

(3) Kitäb en-nadjât (Le livre de la délivrance), éd, de Rome 1593, première partie: La logique, p. 11, 1. 22. Cf, la traduction du même par P, Vattier sous ce titre : La logique du fils de Sinä, communément appelé

sition naturelle. Un homme suppose qu'il est venu au monde tout d'un coup, à l’âge adulte, capable de raisonner, sans avoir oui parler d'aucune opinion, sans avoir fait partie d'aucune secte, sans avoir fréquenté aucune s0ciété, sans avoir connu aucun ordre établi, mais percevant les choses sensibles et tirant d'elles ses états de conscience », et Ibn Sinà poursuit son développement sur la rectification, par la raison, des représentations imaginatives (1). Ne voilà-t-il pas, bien nettement énoncée, l'idée que reprendront tour à tour, un siècle et un siècle et demi plus tard, à l’autre extrémité du monde musulman, Ibn Bâddja et Ibn Thofail? Mais elle est jetée en passant, à propos d’une question de logique. Ibn Bâddja en fait, au contraire, en la transformant notablement d’ailleurs, Pidée maîtresse de son principal ouvrage. C’est donc, à n’en pas douter, ce livre d’Ibn Bâddja, bien connu d’Ibn Thofail, qui lui a suggéré l’idée de son philosophe solitaire, trou-

Avicenne. Paris, 1658, p. 188, dern. 1. Nous traduisons à nouveau ce passage, qui perdrait en netteté à être cité dans le style et la terminologie archaïques de Vattier.

(1) L'ensemble de ce développement est vraiment digne de remarque, C'est pourquoi, bien qu’il n’intéresse pas très directement notre objet actuel, nous ne pouvons guère nous dispenser de le compléter ici : « Puis, continue Ibn Sinà, il propose une chose à son esprit et la met en doute. Si alors le doute lui est possible, la disposition naturelle n'en rend point témoignage. Si le doute ne lui est pas possible, c’est là une chose nécessaire de par la disposition naturelle, Tout ce qui est nécessaire de par la disposition naturelle d'un homme n’est pas vrai :il ya beaucoup de faux. Il n’y a de vrai que la faculté naturelle appelée raison, Quant à la disposition naturelle de l'esprit en général, elle est souvent trompeuse... » J'ai signalé autrefois, dans une autobiographie d’El-Ghazàli qui n’est pas sans quelque analogie avec le Discours de la Méthode, l'existence du doute méthodique de Descartes (cf. supra, p. 28). Le présent passage du Xttäb en-nadjât, qui, bien que traduit en francais depuis 1658, semble avoir échappé, lui aussi, à tous les historiens de la philosophie, nous montre maintenant l'essentiel du doute cartésien, l’impossibilité pour la raison individuelle de douter prise pour criterium de la vérité, dans la Logique d’Ibn Sinà (m. en 1037), antérieur de près d'un siècle à El-Ghazäli (m, en rr11). — Ce n’est pas ici le lieu d'examiner si Descartes a pu et dû connaître, directement ou indirectement, ces antécédents de sa doctrine,

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