‹ Ibn Thofaïl: Sa vie, ses œuvresChapitre 5 sur 40 · SPA MES · texte numérisé non relu

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râkochi (1), ne cessa d'attirer à lui les savants de tous les pays et d'appeler sur eux l'attention, les faveurs, les éloges du souverain. C’est lui qui lui recommanda Aboû'l- Walid Mohammed ben Ahmed ben Mohammed ben Rochd qui, dès ce moment, fut connu et apprécié. Son disciple, le jurisconsulte, le docteur, Aboû Bekr Bondoûd ben Yahya el-Qorthobi, m’a dit avoir entendu maintes fois le philosophe Aboû ’I-Walid faire le récit suivant : Lorsque je fus introduit devant le Chef des Croyants Aboù Ya‘qoüb, je le trouvai avec Aboû Bekr ben Thofaïil et il n’y avait personne d’autre avec eux. Aboû Bekr se mit à faire mon éloge, parla de ma famille et de mes ancêtres, et ajouta, par bienveillance, des éloges que j'étais loin de mériter. Après m'avoir demandé mon nom, le nom de mon père et mon lignage, le Chef des Croyants engagea la conversation en m’adressant cette question : « Que pensentils du Ciel? » (il voulait dire : les falâcifa). « Le croient-ils «éternel ou produit? (2) »Saisi de confusion et de crainte(3), Je tentai de m’excuser, et je niai m'être occupé de philosophie, car je ne savais ce dont Ibn Thofaïl était convenu avec lui (4). Le Chef des Croyants s’aperçut de ma frayeur

(r) Dans son histoire intitulée Æitéb el-mo‘djib, éditée par Dozy et traduite en français par E. Fagnan (Voir plus haut, p. 4, note 3), Les deux passages que nous rapportons ici (p. IV&, L. 13, à p, IVo, 1.8; trad. franc. p. 209, l.13, à p.\210, 1, 16; puis p.-1Vo, 1. 8; à,p. 1Vo, 1: 7 du bas; trad, fr., p. 210, L. 15, à p. 210 dern. 1) ont été traduits en outre par Renan (Averroès et l'averroïsme. Essai historiqne, 3e éd..., Paris, 1866, p. 16 sq.) et (le premier seulement) par Munk (Yél. de philos. juiwe et ar., art. Ibn Rochd, p. 42r). Ils forment dans El-Marräkochi, la seconde et la troisième partie d’un ensemble dont nous utiliserons plus tard la première (à savoir : p. IVr, 1. 4 à p. IV£, 1. 13; trad. fr., p. 207, 1, 6, à p. 209, L. 13). (Voir plus loin, p. 38; p. 66, n. 1; p. 18).

(2) le hâdits, produit, apparu dans le temps, par opposition à 2% qadim, éternel a parte ante.

(3) Cette question était, en effet, l’une des plus dangereuses qui pouvaient être posées à un failacoûf (philosophe musulman hellénisant, au pluriel : faläcifa) par un « Chef des Croyants ».

(4) Renan rend parfaitement l'esprit, sinon la lettre même du texte, en traduisant : « car je ne savais pas qu'Ibn Thofaïl et lui étaient convenus de me mettre à l’épreuve »,

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et de ma confusion. Il se tourna vers Ibn Thofaïl et se mit à parler sur la question qu’il m'avait posée. Il rappela ce qu'avaient dit Aristote, Platon et tous les falâcifa; il cita en outre les arguments allégués contre eux par les Musulmans. Je constatai chez lui une érudition que je n'aurais pas même soupconnée chez quelqu'un de ceux qui s'occupent exclusivement de cette matière. Il fit si bien pour me mettre à l'aise, que je finis par parler et qu'il apprit ce que j'avais à en dire. Après m'être retiré, il me fit remettre un cadeau en argent, un magnifique vêtement d'honneur etune monture. »

Puis vient immédiatement le récit de la fameuse conversation qui fut de si grande conséquence pour l’histoire de la philosophie : « Ce même disciple, continue El-Marrâkochi (1), m'a aussi rapporté de lui les paroles suivantes : Aboû Bekr ben Thofail me fit appeler un jour et me dit : J’ai entendu aujourd’hui le Chef des Croyants se plaindre de l’obscurité du style d’Aristote ou de celui de ses traducteurs, et de la difficulté de comprendre ses doctrines. Si ces livres, disait-il, pouvaient rencontrer quelqu’un qui les commente et qui en expose le sens après l'avoir bien compris, on aurait alors par où les saisir! [Ibn Thofail ajouta | : Si tu as assez de force pour un tel travail, entreprends-le. Je compte que tu en viendras à bout; car je connais ta haute intelligence, ta lucidité d’esprit, ta grande ardeur au travail, Ce qui m'empêche de m'en charger, c’est le grand âge où tu me vois arrivé et aussi les occupations que ma fonction et mes soins m’imposent, sans parler de préoccupations plus graves (2). Voilà, ajoutait Aboû

(1) P. ivr, L. 4 et suiv.

(2) « Sans parler de préoccupations plus graves ». Ce membre de phrase, sur lequel nous aurons à revenir (voir plus loin, p. 18, 1. 2r) a été complètement dénaturé par Renan, qui rattachant indûment à cette proposition les deux derniers mots de la précédente, et construisant le tout je ne sais comment, à traduit « Dès lors, ajoutait Ibn Rochd, je tournai tous mes soins vers l’œuvre qu’Ibn Thofaïl m'avait recommandée », —

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I-Walid, ce qui m'a déterminé à écrire mes commentaires des livres du philosophe Aristote ».

Le récit de ces deux entrevues nous apparaît comme un document du plus grand prix.

Considéré dans sa forme, il présente, notons-le bien tout d’abord, un caractère d'authenticité et de fidélité propre à satisfaire aux exigences de la critique la plus sévère, C’est un récit recueilli de la bouche même d’Ibn Rochd par un de ses disciples, et transmis directement par ce dernier à l’historien qui le reproduit. Le disciple en question, Aboû Bekr Bondoüd qui, comme Ibn Rochd, est de Cordoue (El-Qorthobi), semble avoir vécu dans la familiarité de son maître : il l’a entendu faire ce même récit «maintes fois » (1). Sans parler de cette répétition fréquente d’un récit à la même personne, ou tout au moins devant la même personne, la dernière phrase de la seconde narration montre que le Commentateur était devenu vieux, puisqu’il avait achevé ses Commentaires ou peu s’en faut (2) : comme c’est l'habitude des vieillards, il en était venu sans doute à réciter, en termes stéréotypés, le compte-rendu revu et corrigé, de ces deux entrevues qui comptaient parmi les plus grands événements de sa vie. Le disciple est un jurisconsulte musulman, c’est-à-dire un homme possédant une mémoire prodigieusement exercée, accoutumé à retenir par cœur dès le jeune âge et à reproduire, avec les intonations mêmes du maître, d’interminables textes, sacrés ou consacrés, le Qoran, les hadîts du Prophète avec leurs isndd (3), des manuels de droit avec leurs commentaires et les commentaires de ces commentaires, etc., etc. Enfin, l’auteur qui nous à transmis ce ré-

M. Fagnan traduit : « mon désir de m'appliquer à des choses à mes yeux plus importantes ». — Sur l'expression « ma fonction et mes soins » cf. supra, p. GnrrEe

(x) à 8,9 yaè (voir plus haut, p. 9, 1. 7).

(2) CF. supra, p. 10, dern: l., à p.°xx, 1. 2,

(3) C’est-à-dire, pour chaque hadîts, la chaîne des autorités successives, des narrateurs qualifiés qui se le sont verbalement transmis,

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