‹ Ici l'on aimeChapitre 10 sur 15 · VIEILLE LETTRE A UNE AMIE · texte numérisé non relu

VIEILLE LETTRE A UNE AMIE

Londres. . .

Malgré mon imprudente promesse de vous faire admirer, dans ma correspondance à vol d'oiseau, toutes les merveilles, tous les prodiges, toutes les extravagances de Londres, je ne veux vous parler aujourd'hui ni des monuments, ni des modes, ni des chevaux, ni des beaux-arts, ni de l'industrie, ni de la science, ni de la fumée, ni de la boue, ni des trottoirs, ni même des passants de la capitale anglaise. Il me répugne aussi de vous parler de ma visite à la Tour de Londres, où j'ai vu aiguiser des couteaux de cuisine dans la chambre d'Anne de Boulen, ouvrir des huîtres dans la prison de Marie Stuart, et tourner la broche dans le cachot des enfants d'Edouard. Il ne me sied pas davantage de vous

parler de ma promenade à Westminster, où le corps de bronze de Charles F"" a été dépouillé de sa tête d'argent par des bandits qui connaissaient leur histoire nationale, par des vauriens qui ne manquaient pas sans doute d'une certaine profondeur politique. Je vais donc vous parler, de préférence à tout le reste, d'une classe misérable et puissante dans la société anglaise; je vais secouer à vos yeux la triste et vieille défroque des pauvres, des vagabonds, des mendiants, et il en tombera peut-être une aventure touchante, originale et vraie.

Rassurez-vous, madame : il ne s'ag'.t ni pour vous, ni pour moi, de ce fléau public, de cette plaie hideuse qu'on appelle le paupérisme; vraiment, j'aurais mauvaise grâce à venir vous attrister, avec l'étalage de tous les efforts tentés par l'économie politique pour déguiser, pour cacher ou pour détruire le spectacle et les haillons delà mendicité; à quoi bon vous apprendre le nom et les théories de Mal-

^ thus, de Jérémie Bentham, de Mill, de Paley et de Johnson? des penseurs, des philosophes, des économistes, dont tous les chefs-d'œuvre ne vaudraient pas, dans votre aimable bibliothèque, une seule page de Rousseau, une petite

* lettre de M"'^ de Sévigné, une chanson de Béranger ou une éléffie de Lamartine I

Je crois inutile aussi de vous introduire dans toutes les maisons de bienfaisance, qui sont l'orgueil, le tourment et la ruine de l'Angleterre : dans ce misérable et opulent pays, madame, les institutions charitables, les hospices, les dispensaires sont si nombreux et si variés, qu'il me serait impossible de vous en donner seulement l'interminable nomenclature. La bienfaisance des Anglais pour les pauvres est inépuisable, et vous allez comprendre bien vite, madame, la cause réelle, le triste mobile de cette immense charité : le paupérisme effraye l'Angleterre, comme s'il

s'agissait d'une prochaine invasion des barLares ; le pays tout entier a peur de cette plaie imminente de la faim, qui menace depuis si longtemps l'économie intérieure de la Grande-Bretagne; le paupérisme, qui s'accroît de jour en jour, est pour la bourgeoisie, pour les nobles, pour le gouvernement, une véritable tête de Méduse, qui a pris les traits, les apparences, les contractions horribles et les regards désespérés d'Ugolin I

Les secours officieux, les cotisations particulières, les mesures législatives, les enquêtes de la chambre des communes, n'ont jamais pu abolir la mendicité à Londres. Ler. mendiants abondent dans toutes les rues de la ville, et Ves prit calculateur des Anglais vous dirait, au besoin, les profits, les revenus, la journée, la liste civile de chacun de ces misérables. La forme d'une guenille, l'apparence d'une infirmité, la maigreur de celui qui mendie, le chien qui l'accompagne, l'enfant qui tend le gobelet, les moindres détails, les moindres accessoires sont cotés, tarifés, dans l'appréciation officielle des aumônes quotidiennes. Les aveugles ont le privilège de titiller la fibre secrète de la commisération publique. Les nègres ont fait fureurà Londres, sous le ministère de M. Georges Canning. On m'a parlé d'un pauvre de couleur qui avait quitté l'Angleterre pour se retirer aux Antilles, avec un capital de deux cent mille francs; à l'heure qu'il est, madame, voilà un malheureux entouré de nègres, de négrillons et de négresses, dans une habitation magnifique qui est devenue la propriété d'un mendiant ! Qui le croirait? Il y a, dans la paroisse de Maryle-Bone, des écoles spéciales pour les enfants qui se destinent à la mendicité; ce sont des collèges non universitaires où de vieilles femmes professent, dans toutes ses déplorables variétés, la science difficile, le grand art d'exciter la pitié des âmes charitables, à l'aide d'un langage, de manières.

d'infirmités et de larmes, appropriés à la circonstance, à l'occasion et au lieu, à la fortune, à la sensibilité, à la crédulité des passants. Mieux que cela, madame : le hideux quartier de Saint-Gilles possède un club tout à fait excentrique, un assemblage de guenilles aristocratiques, un paupers-club qui aurait pu figurer avec honneur dans la pièce célèbre de M. Gay, intitulée le Gueux.

Le club dont il s'agit, madame, est composé de mendiants d'Irlande, qui ont dit adieu aux magnificences naturelles de la hQWa Érin, pour venir exploiter l'humeur sentimentale des heureux de la métropole. Le club de Saint- Gilles est une riche et formidable association, dirigée par un président et des secrétaires nommés à la majorité des voix : il a une charte, des règlements de police, des revenus communs qui sont le résultat de contributions hebdomadaires; il a des assemblées périodiques, des fêtes, des jours de réception et des banquets splendides ; enfin, le trésorier de cette singulière communauté n'oublie jamais d'envoyer à Dublin une cotisation trimestrielle, consacrée par les sociétaires-mendiants aux pauvres d'une lointaine et malheureuse patrie!

Chaque soir, les clubistes de Saint-Gilles s'assemblent dans la salle des réunions ordinaires : on y boit, on y fume, on y cause, on y joue, comme on pourrait le faire dans le cercle le plus élégant de Vienne, de Londres et de Paris. La conversation générale qui, presque toujours, commence par le débat de questions personnelles et d'intérêts privés, se termine par une véritable séance politique, sur les misères, les infortunes et les espérances de l'Ir-

lande. Alors, madame, tous ces mendiants flétris, habitués à tendre la main, à baisser la tête, à s'humilier et à gémir, redeviennent fiers et hautain? comme des hommes, c'est-àdire comme des hommes libres; la voix plaintive de la patrie se fait entendre au milieu de. cette tourbe déguenillée, et il s'en échappe soudain des cris et des protestations d'une mâle éloquence, pour répondre aux gémissements de la patrie qui souffre, qui se meurt et qui pleure ! Et lorsque les imprécations de la haine ont cessé, les chants de l'espérance résonnent dans le club de Saint -Gilles, à travers des hymnes patriotiques, en l'honneur des pauvres enfants et des nobles défenseurs de l'Irlande.

En 1825, un jeune homme, que j'appellerai tout simplemont Daniel Robsart, se faisait remarquer dans le club par son patriotisme, sa violente énergie, son habileté, sa parole, son savoir et son esprit. Son influence était grande parmi ses confrères, ses amis, ses compagnons d'infortune, qui respectaient en lui la supériorité de l'intelligence, du dévouement et de la volonté. Pendant le jour, Daniel parcourait les rues de Londres en demandant l'aumône; le soir, il pérorait contre l'Angleterre; la nuit, il conspirait contre elle, en lisant, en étudiant, en travaillant, en cherchant à s'instruire, afin de mieux comprendre, afin de mieux servir, tôt ou tard, la cause de son pays opprimé- Vous allez voir, madame , ce que devint l'héroïque mendiant que j'appelle Daniel Robsart et qui descendait, après tout, d'une noble famille d Irlande, proscrite et ruinée par la conquête.

Daniel s'absentait rarement ; il était le membre le plus

exact, le plus assidu de la société de Saint-Gilles; rien ne pouvait être fait sans lui, et quoiqu'il fût bien jeune, ses avis, ses opinions, ses conseils étaient des ordres et des oracles; on l'aimait, on l'admirait, madame, et Daniel aurait eu le droit de réclamer une couronne de haillons, si ces pauvres diables avaient été assez orgueilleux pour se donner une royauté. Aussi la douleur des mendiants futelle bien vive, bien affreuse , le jour où, sans cause apparente, sans motif raisonnable, le zèle de Daniel parut se ralentir tout à coup, le jour où son éloquence cessa de crier contre les grands, contre les nobles, contre les riches, contre Jes ministres, contre les Anglais. Le changement fut complet, madame : l'agitateur habituel de Saint- Gilles ne monta plus à cette tribune qui n'était rien moins qu'une tonne vide, comme le trône de Falstaff; il laissa passer les mots de patrie et liberté, sans se troubler au souvenir de l'Irlande , sans éclater au souvenir des victimes et des op' presseurs. Bientôt ses absences devinrent fréquentes ; il se démit volontiers de ses fonctions de trésorier; il prétexta le besoin de partir, de voyager, de vagabonder à travers les trois royaumes, et le club de Saint-Gilles se condamna, bon gré mal gré, à porter le deuil de celui qui avait été sa joie, son espérance et sa gloire !

Aux termes du règlement qui régit la plaisante et sérieuse association que vous connaissez déjà, nul sociétaire ne peut ni retourner en Irlande, ni s'éloigner de Londres au delà d'une distance de deux milles, ni renoncer aux habitudes et aux profits de la mendicité, sans l'autorisation expresse du club des mendiants : Daniel Robsart fut donc invité à venir soumettre les motifs de sa conduite au tribunal de ses juges naturels.

Ce soir-làj madame, la réunion était nombreuse et brillante : il s'agissait d'un grand acte de justice distributive; et plus encore, il s'agissait d'entendre, pour la dernière fois peut-être, une voix bien connue, bien persuasive et bien aimée. La salle d'enquête avait été décorée, pour cette fois seulement, avec une certaine pompe, avec une sorte de richesse. Chacun avait pris, par extraordinaire, ses plus beaux habits de fête, des vêtements superbes et dignes d'une circonstance qui était une véritable solennité. Tous les mendiants, échelonnés sur des gradins qui formaient une espèce d'amphithéâtre, attendaient l'ouverture de la séance, dans un recueillement silencieux qui ressemblait à de la crainte, à de la tristssse. A un signal convenu, une porte s'ouvrit avec violence : le président du club, les assesseurs et les secrétaires s'assirent au bureau, c'est-à-dire autour d'une longue table; au même instant, l'assemblée se leva tout entière pour saluer Daniel Robsart que l'on venait d'introduire : Daniel s'inclina tristement et alla prendre place sur le tonneau dont je vous ai déjà parlé et qui servait tour à tour de tribune et de sellette.

Est-ce que tout cela vous étonne ^ madame? Est-ce donc que vous allez rire de ma lettre, comme une malicieuse incrédule? Est-ce que mon association de Saint-Gilles vous semble imaginaire, fantastique, impossible? Est-ce qu'il vous répugne de croire à cette juridiction qui a des mendiants pour justiciables, à cette puissance occulte et réelle qui se déguise avec des guenilles; à cette croisade de la mendicité contre les nobles et les riches, en faveur des pauvres et des paysans? Regardez autour de vous, madame.

et tout près de vous : vos yeux ne découvrent-ils pas, çà et là, les traces mal eiïacées d'une secte cosmopolite appelée la Maçonnerie eA dont vous connaissez l'histoire sans doute? Vous trouverez encore, dans votre France d'aujourd'hui, une vaste et honnête association que l'on appelle le compagnonnage, qui se soumet à des usages communs, qui obéit à des principes immuables, qui professe des doctrines mystérieuses, qui croit à la sainteté du travail, à la religion du serment, à la fraternité chrétienne, et qui se cotise pour les frères malades et malheureux; enfin, madame, vous qui aimez à lire les romans et les aventures bizarres, ne vous souvient-il plus de cette coalition des treize, dévoilée par M. de Balzac, de ces terribles dévorants que l'historiographe du monde parisien nous a donnés comme la preuve vivante d'une immense équation : le génie fécondé par la volonté et la force centuplée par l'union!

Eh bien! madame, qu'y a-t-il de si extraordinaire dans ces pauvres diables de mendiants qui s'associent, qui se rassemblent, qui se cotisent, qui mendient pour faire l'aumône à l'Irlande, qui jurent de s'aimer, de se servir, de se défendre, et qui rêvent en commun de la patrie et de la liberté? Ayez donc confiance en moi, madame, et n'allez pas vous moquer de celte petite histoire qui est bien plus vraie que vraisemblable.

Daniel Robsart, que vous avez vu comparaître tout à l'heure devant les juges de Saint-Gilles, prêta le serment exigé en pareil cas par les règlements du club; 11^ promit la vérité, rien que la vérité!... On lui demanda le motif de son prochain départ, et d'abord il n'eut pas la force

de le dire; on lui demanda compte de ce changement de conduite qui avait tant affligé ses amis et ses frères : Daniel continua de baisser les yeux et de se taire ; on l'interrogea, on le pressa, on s'adressa tour à tour à ses souvenirs, à ses sentiments, à sa probité, à ses promesses : Daniel demeura inexorable, immobile et muet. L'assemblée cria, d'une seule voix, au parjure, à l'hypocrisie, à la trahison : Daniel se redressa fièrement, pour regarder ses accusateurs et pour leur répondre :

— Frères ! s'écria le coupable, ma réponse, mon excuse, ma justification, la voici : la vue de cette maudite ville me fait mal ; mon collier de misère me fatigue et me pèse ; j'ai besoin d'espace, d'air et de soleil; que voulez-vous I j'é touffe, je souffre, je suis malheureux !

L'auditoire tout entier s'émut à ces tristes paroles; l'émotion générale vint augmenter encore le trouble et le désespoir de Daniel, qui pencha humblement la tête pour cacher ses larmes. Le président, qui était le doyen de l'ordre des mendiants, fit approcher le jeune homme, et lui prenant la main avec une tendresse toute paternelle :

— Ami, lui dit-il... au nom de tous ceux qui nous écoutent et qui t'aiment, quelle est ta souffrance? Que se passet-il au fond de ton cœur? voyons, parle, qu'as tu ?

— Ce que j'ai ?... Un grand mal^ frères !

— Et lequel?

— Quelque chose d'étrange, de terrible et d'inouï; tout ce que l'infortune a de plus affreux, tout ce que la folie a de plus incroyable, tout ce que le désespoir a de plus effrayant ! Frères, plaignez-moi et pardonnez-moi : je suis amoureux... amoureux d'une grande dame, d'une lady!...

Un long murmure s'éleva dans toute l'assemblée; des voix confuses essayèrent de rappeler Daniel Robsart; enfin,

il y eut un moment de silence, de stupeur, et le malheureux continua de parler :

— C'est là une audace extrême, une témérité insigne, n'est-il pas vrai ? 11 me sied bien d'aimer, d'adorer, de suivre chaque jour, et en tous lieux, la veuve de lord Elmowd, la plus belle, la plus spirituelle, la plus charmante personne des trois royaumes ! Il sied bien à un misérable Irlandais, à un misérable mendiant, de pleurer, de souffrir, de vivre et de mourir pourelle !... J'ai voulu l'oublier... mais c'était impossible 1 J'ai voulu me distraire, m'étourdir; j'ai hanté les cabarets, les tavernes, les plus vils tripots; j'ai bu, je me suis enivré... mais un jour, il y a quelques semaines de cela, chancelant, hors de moi, furieux dans l'ivresse, j'ai frappé un ami , un pauvre , un mendiant comme moi , un frère...

— Je fai déjà pardonné, Daniel ! s'écria tout à coup un vieillard en essuyant ses yeux remplis de larmes.

— Merci, Patrick!... Depuis ce jour, j'ai juré devant vous tous de ne plus boire et j'ai tenu ma promesse; mais, depuis ce jour -là, mon malheur s'est bien accru, allez ! Je ne bois pas, je suis raisonnable... et j'ai toute la conscience de ma douleur! Le âjynn n'est plus là pour m'étourdir, pour me consoler, pour m'emporter loin d'elle, loin de la ville, loin de ce monde; aussi, cette femme, ma bien-aimée, je crois la voir sans cesse, le jour quand je mendie, le soir quand je me repose, la nuit quand je veille, maintenant encore quand je vous parle. . . 0 mes amis ! mes frères ! par pitié, par grâce, rendez-moi ma parole, laissez-moi boire, laissez-moi m'enivrer, laissez-moi rêver en chancelant, laissez-moi m'abrutir et l'oublier!

— As-tu jamais parlé à cette femme? lui demanda un clubiste, son meilleur ami; l'a-t-elle jamais vu? te connaîtelle? te fait-elle l'aumône?

— Je n'ai point adressé la parole à lady Elmowd et je n'ai point mendié devant elle; mais elle m'a vu souvent, elle m'a rencontré cent fois sur son passage; elle me connaît bien !

— Que veux-tu dire?

— Hélas 1 vous allez savoir tout mon secret, tout mon amour, tout mon orgueil, toute ma folie. Le matin, à midi, quand ma journée est faite, quand mes aumônes sont recueillies, je rentre bien vite dans mon grenier : aussitôt je me dépouille de mes haillons, de ma livrée de mendiant; je déguise mon état, mon humilité, ma misère; j'arrange avec soin ma grossière chevelure; je prends du linge aussi beau, aussi blanc que celui du premier dandy; j'ai des bottes fines, une cravache de chasse et des ganftde Paris; je revêts des habits somptueux que j'ai achetés avec mes épargnes de chaque jour, avec le prix de mon pain quotidien; en un mot, je jette bas tout le vieil homme, et j'emprunte, pour me masquer, les apparences, la démarche, les traits, les regards et le sourire d'un homme du monde 1 Et dès ce moment, dans mon ambitieuse pensée, je ne suis plus un Irlandais, un esclave qui mendie : il me semble que je deviens un personnage; je crois avoir un titre et une fortune; je crois me nommer lord Daniel Robsart; je m'érige en dignitaire du royaume, et je m'en vais, tout fier et tout joyeux, voir passer une femme dans les brillantes allées de Hyde-Park! Elle passe dans son joli tandem : je la regarde, elle me voit, je' la salue, et je disparais; souvent elle sourit de pitié à mon approche... Mais qu'importe? Je l'ai vue, je l'ai saluée, je l'ai admirée, je l'ai adorée, je suis heureux 1 Depuis six mois, voilà ma vie, mon ambition et mon délire; à présent, je vous le demande, que voulez-vous que je fasse dans Londres, sur les trottoirs et dans les ruisseaux ? Je ne sais plus mendier, ni pour moi, ni pour vous, ni pour l'ir-

lande I... Frères, déliez-moi de mes serments; laissez-moi vous dire adieu, vous embrasser et partir !

— Tu ne partiras pas ! répondit aussitôt le président de l'assemblée.

— El qui donc oserait m'en empêcher? répliqua Daniel.

— Moi et le club des mendiants I

— Sous quel prétexte? pour quel raison? de quel droit

— Tu l'apprendras demain I

— Eh bien ! soit; à demain ! Je paraîtrai devant vous pour la dernière fois, avec ma besace et mon bâton de voyage.

Le lendemain au soir, madame, nul ne manquait au rendez-vous; la réunion était plus attentive encore, plus silencieuse qu'elle ne l'avait été la veille; chacun avait hâte de revoir Daniel Robsart, comme s'il se fût agi de le perdre à jamais; il n'était pas difficile de lire, de surprendre dans le jeu de toutes ces bizarres physionomies quelque chose qui était à la fois de l'inquiétude et de la curiosité, de la terreur et de l'impatience.

L'apparition soudaine de Daniel provoqua des mouvements, des hourras et des transports d'enthousiasme; l'on eût dit que ce jeune homme avait déjà le pressentiment de 'sa nouvelle destinée : il salua jusqu'à terre, madame, comme un soldat heureux qui monte sur le pavois et qui remercie les prétoriens.

Au bout de quelques minutes, et sur un ordre secret, sans doute, deux mendiants, travestis en laquais de bonne maison, s'approchèrent de Daniel, chapeau bas, prêts à recevoir ses ordres et à le suivre : ils l'appelèrent jnilord! et ils s'inclinèrent devant lui.

LE CLUB DES MENDIANTS 2"î3

Cinq ou six autres serviteurs improvisés, vêtus de noir et galonnés d'argent, entrèrent dans la salle pour saluer leur nouveau maître et lui obéir ; ils s'inclinèrent aussi en disant :

— Nous sommes au service de lord Daniel Robsart 1

Un intendant s'avança avec le plus profond respect, et dit à Sa Grâce, en lui présentant un portefeuille qui renfermait des valeurs considérables :

— Milord, de la part de M. Baring, votre banquier.

Un valet de chambre l'aborda à son tour, un papier à la main :

— Milord, votre loge au théâtre du roi.

Enfin, le roulement d'un carrosse se fit entendre ; presque au même instant, un valet de pied parut sur le seuil de la porte et prononça ces mots :

— La voiture de milord est prête !

Bonté du ciel ! pensa le pauvre Daniel, épouvanté d'une pareille scène; est-ce que je dors ? est-ce que je rêve? est-ce que je deviens fou? Que signifient ceègens de ma maison qui me saluent, cette fortune que l'on m'ofl're, cette loge de spectacle que j'ai louée, ces vêtements magnifiques que l'on me destine, ces chevaux qui piafi'ent dans la rue, cette voiture qui vient me chercher? Mon Dieu! Est-ce bien un songe? Est-ce un mirage ? Est-ce une comédie?

La comédie, le songe ou le mirage continua, madame; le valet de pied s'approcha de son maître et lui demanda :

— Où faut-il conduire milord?

Le président du club se hâta de répondre :

— A son hôtel de Piccadilly !

Alors, madame, toute l'assemblée se pressa autour de Daniel : c'était à qui lui adresserait les adieux les plus expansifs, les vœux les plus ardents, ies protestations les plus tendres ; et à la fin de ce tumulte, causé par le regret, le

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dévouement et la joie, le chef de la communauté se tourna vers Daniel et lui parla ainsi :

— Adieu, frère ! te voilà riche, de par le club des mendiants ! n'oublie jamais les pauvres de Saint-Gilles, qui ont mendié et qui mendieront pour .toi; n'oublie pas tes amis des mauvais jours : ils vont te suivre encore pour te protéger, pour te défendre, pour te servir. Souviens-toi de ton nom, qui est celui des Robsart, ruinés, persécutés, proscrits par les Anglais, et sois fier de ton ancienne misère, qui est celle de toute l'Irlande ! sois aimé, soit admiré, sois heureux !

Et puis ?

Je ne sais pins rien de cette belle histoire, madame : vous la dénouerez comme bon vous semblera.

Au théâtre, le dénoûment de ce drame serait peut-être bien simple et bien facile : aidé, soutenu, enrichi par le club de Saint-Gilles, Daniel deviendrait en peu d'année* le mari de lady ElmoAvd, l'ami politique d'O'Connell, et un des agitateurs les plus fougueux de la Chambre des communes.

Et si Daniel oubliait, au cinquième acte, l'origine de sa fortune, de son bonheur et de son pouvoir?...

Alors, madame, il retomberait dans la gouffre du club des mendiants: nous le verrions reparaître meurtri, déguenillé, misérable, devant ses frères et ses juges d'autrefois...

C'est là un beau mélodrame à faire. On ne le fera pas.

Il y a quelques années, un jeune homme, un prêtre, un orateur chrétien, par^^ourait, en prêchant, nos provinces méridionales qu'il inondait des flots de son éblouissante parole. Ce prédicateur, inspiré bien plus par le monde que par Dieu même, secoua la poussière de ses sandales sur le seuil d'une grande ville qui a plus d'esprit que de religion; il rajusta sur ses épaules le froc de saint Dominique ; il peigna coquettement la couronne de sa chevelure; il lava, dans une sainte aiguière, ses mains qui étaient blanches, douces et bien effilées, comme il sied à des mains qui doivent bénir; il chaussa des bas de soie et des souliers vernis, dont le brillant aspect aurait fort étonné son divin patron, ce sublime va-nu-pieds d'austère mémoire. L'annonce de sa propagande religieuse fut acclamée dans la ville par des

journaux qui ne croyaient guère qu'à la religion de d'Alembert et de Voltaire. Le moine dont je parle fit élever, à la hâte, une espèce de théâtre dans la nef immense d'une église : il y avait, dans cette salle de spectacle mystique, un parterre pour les hommes et des loges découvertes pour les femmes; la scène ressemblait aune chaire; le rayonnement des cierges remplaçait l'illumination d'une rampe; la lumière d'un lustre était brillamment figurée par la lumière du soleil, qui se jouait dans les vitraux de la cathédrale.

La première représentation du prédicateur fut admirable ; sans le respect que l'on doit à un prêtre et à une église, lauditoire tout entier aurait applaudi saint Dominique, comme s'il se fût agi de rendre un éclatant hommage à l'orateur le plus profane de ce monde.

A rissue de cette rare solennité, religieuse et mondaine tout à la fois, une grande dame, la marquise de Rosière, s'écriait en essuyant ses larmes :

— Je viens d'assister à un ravissant concert spirituel !... Oui, la parole de ce prêtre ressemble à la musique sacrée de Pergolèse ou de Palestrina : au lieu d'entendre débiter un sermon, j'ai entendu chanter un véritable oratorio ; il a prêché sur l'eucharistie, et je m'étonne qu'il y ait tant d'harmonie dans un sacrement !

Le lendemain, on ne parlait dans toute la ville que de ce simple moine qui portait un si joli costume et qui avait une figure si distinguée; de ce prédicateur enthousiaste qui mêlait dans une église les choses divines et les choses terrestres, l'éloquence de la tribune et l'éloquence de la chaire, la civilisation et les frères mendiants, la politique et le bon Dieu, la cour de Home et la liberté !

A la voix émouvante du prédicateur inspiré, les armateurs oublièrent la question du droit de visite; les négo-

ciants ne songèrent plus à l'avenir équivoque des colonies et des ports de mer; les politiques de l'endroit cessèrent, pour un instant, de pétrir la matière électorale, cette précieuse pâte qui leur servait à fabriquer le pain quotidien de la France parlementaire; les feuilletonistes parlèrent, avec beaucoup d'agrément, de Martin Luther, de saint Paul sur les bords du Tibre païen, du moyen âge et des couvents, de Cicéronet de l'anarchie, des pères de l'Église et des pères conscrits, du corps et de l'âme, de la conscience et du libre arbitre, de la grâce du ciel et des crimes de la terre. Enfin, les maris négligèrent leurs femmes, à charge de revanche ; les jeunes gens renoncèrent à leurs plaisirs, et les jeunes filles dirent adieu à leurs amours 1 Partout où il y a du soleil et de l'imagination, les hommes et les femmes ont le cœur dans l'oreille : le monde est presque toujours gouverné par des sons harmonieux et des figures de rhétorique.

Le prédicateur se mit donc à sa divine besogne avec un zèle, avec une ardeur infatigable ; il s'efforçait de défricher la terre maudite de l'indifférence, pour semer et pour recueillir dans l'intérêt de Dieu !... Rien ne coûtait à son dévouement, à sa patience exemplaire : afin de donner à tout le monde quelques miettes de la manne céleste qui tombait de ses lèvres prodigues, il daigna babiller avec des femmes qui étaient belles, avec des hommes qui étaient incrédules; il prit la peine d'étaler, aux yeux de" la foule, la robe blanche de saint Dominique; il consentit à dîner en ville, comme un simple mortel; pour mieux trouver une occasion, le moindr<^ prétexte de ramener une âme au bercail

spirituel, il se laissa conduire tout doucement, sur une litière de fleurs, dans les demeures profanes des puissants de la terre; il permit à la beauté, à l'esprit, à la musique, à la poésie, de le saluer tour à tour, en l'admirant; et ce fut ainsi, à propos des brebis égarées, qu'il pénétra d'un pas bien timide dans le salon de M">e la marquise de Rosière.

— Mon père !... lui dit la jeune femme qui n'était pas encore une pénitente, hier, dans une église, en écoutant les plaintes et les sanglots religieux qui s'échappaient de votre cœur et de votre bouche; aujourd'hui, dans cette chambre, en vous voyant humble et désolé, en regardant de près votre couronne et votre cordelière de moine, je me demande par quelle filiation d'idées et de sentiments, de regrets et de douleurs, le jeune homme que j'ai connu autrefois si brlilant et si heureux de vivre s'est abîmé tout à coup dans cette mort qui dure longtemps, dans ce suicide qui vous laisse exister pour souffrir, et qu'on appelle le cloître!...

— Que sais-je?... répondit le prêtre; Dieu nous conduit !

— Mon père, reprit en souriant la marquise, on ne se décide à vivre seul que le jour où l'on désespère de vivre à deux.

— C'est vraiî

— Prier, c'est encore aimer, mon père : du créateur à la créature, il n'y a qu'un soupir.

Le prêtre soupira.

— ^fon père, continua M"»® de Rosière, s'il vous souvient aujourd'hui, les yeux fixés sur la grande famille chrétienne, de votre famille d'autrefois, daignez vous rappeler un instant que je suis votre parente, votre cousine; à cette cause, ma curiosité n'est-olle pas bien naturelle? N'ai-jo pas le droit de placer ma main sur votre cœur, en vous di-

sant d'une voix tremblante : Puisque Dieu seul a été assez grand pour guérir votre pauvre âme blessée , vous avez donc bien souffert, mon père?... Vous avez donc bien aimé ?

— Hélas ! madame, je puis vous le dire, à vous qui le devinez sans doute, à vous qui m'interrogez peut-êti'e pour m'obliger à me mortifier en me souvenant : sur les ruines que Dieu a faites dans mon cœur, je me surprends à découvrir quelque chose qui parle, qui s'agite, qui vit encore et qui ressemble...

— A Mathiide?

— Oui!

— Mon père, nous sommes seuls, et je veux apprendre de vous une histoire qui a été gâtée par les bruits du monde; parlez donc, mon père... je vous écoute; Dieu pourra vous entendre... Mais Dieu est bon* je suis sure qu'il n'en dira rien à monseigneur l'archevêque.

— Madame, répliqua le moine, j'ai pris l'austère habitude d'aller au fond de tout, c'est-à-dire jusqu'à la peine, je me condamne à me souvenir, et suivant les paroles d'une illustre pécheresse qui avait du génie, je vais répéter d'une voix fausse les airs les plus brillants de ma jeunesse.

— Chantez, mon père 1

— Au temps malheureux de cet amour, de cette passion insensée, qui fut mon premier pas vers le seuil d'un monastère , Mathiide commençait précisément comme il m'était réservé de finir un peu plus tard...

— Oui, oui, je sais... Elle était dévote 1

— Mathiide avait porté les habits de deuil de son veu-

vagc dans une sombre solitude, dans une impénétrable retraite; elle venait de reparaître dans le monde, à la dérobée, avec des pensées et des espérances nouvelles : singulier spectacle que celui d'une femme jeune, spiriflielle, riche et jolie, prête à s'ensevelir toute vivante dans la tombe d'une religieuse !...

— Mon père, je me souviens encore de ma dernière visite à cette pauvre Mathilde : par distraction ou par coquetterie, je m'avisai de me regarder en souriant devant une glace; elle me prit la main pour me dire, les yeux tournés vers le ciel : « Dieu est l'unique miroir dans lequel on puisse se connaître; dans tous les autres, on ne fait que se voir ! Je lavoue, à ma honte : je fus effrayée de cette pieuse exaltation, qui me rappelait les extases de sainte Thérèse; j'embrassai Mathilde, en la plaignant, en l'admirant peutêtre, et je ne l'ai jamais revue!

— A cette époque, madame, mon esprit et mon cœur étaient bien loin de la pitié de Mathilde : j'avais à peine vingt-cinq ans, et je ne pensais guère, du matin au soir, qu'à l'ambition, à la gloire, à la science et surtout au plaisir!... Je m'étais battu en duel, et Ton parla de mon éloquence; j'avais compromis, en riant, la charité d'une coquette, et l'on se mivà dire de moi ce que l'on disait, un jour, d'un poëte à bonnes fortunes: il atout ce qu'il faut pour désoler le bonheur d'une femme!

Eh bien! madame, ce fut un pareil homme qui osa s'attaquer à sainte Mathilde ; ce fut un pareil adorateur qui se promit de déchirer, au souffle de sa voix mondaine, la robe d'une chaste pénitente. Je me disais, avec un horrible orgueil : je veux que la poésie étouffe la religion; je veux que l'esprit chasse la prière ; je veux que l'amour vienne séduire la piété!

Un soir, je dis à Mathilde :

LE PRI^.DICATEUR 281

— Vous étiez née pour devenir le modèle des femmes du grand monde !

Elle me répondit sérieusement :

— Vous étiez né pour devenir un des plus éloquents orateurs de l'Église!

— Moi? madame...

— Vous^ monsieur!

— Essayez d'abord de me convertir, s'il vous plaît que je prêche, que je tonne, dans la chaire de Bridaine et de Bossuet : efîorcez-vous de métamorphoser un chrétien frivole en un prêtre illuminé parla grâce; je ne demande pas mieux,, madame... faites! mais, à mon tour, je vous en avertis... je m'efforcerai de vous sauver de vous-même; je lutterai contre vos projets de retraite; je lutterai contre le ciel, madame, je tâcherai d'enlever une épouse à Dieu !

— Soit; ma pieuse résolution est à l'épreuve.

— Je vous éprouverai.

^ Nous nous éprouverons.

— Vous ne fuirez pas devant le danger?

— Je le braverai.

— A merveille ! la luttesera longue peut-êfre.., mais vous le savez, madame:

La vie est ao combat dont la palme est aax deux ?

ly

Pour réussir dans cette véritable tentation que je voulais infliger aux idées et aux sentiments de Mathilde, j'avais besoin d'un guide, d'un conseil, d'un complice ; j'avais besoin d'une émotion, et je m'adressai à notre ami, M. de Lubersac.

— M. de Lubersac, le poëte ?

282 LE PRKDLCATEUR

— Le poëte du sophisme, du paradoxe et de l'impiété spirituelle; le plus adroit, le plus habile, le plus" léger des danseurs littéraires de ce temps-là : il excellait à sauter sur la phrase et sur la rime.

— Et que signifiaient les beaux conseils de M. de Lubersac ?

— Il me conseilla de cacher les versets de la prose divine que lisait Mathilde.., sous les pages amoureuses des livres que lisent les femmes du monde ; mais la rêverie mélancolique de la Nouvelle HéloUe glissa sur elle, sans la faire rêver; les infortunes de Clarisse, qui sont d'ordinaire un événement dans l'imagination poétique de la jeunesse, soufflèrent autour de son cœur, comme un orage, sans qu'une seule larme vînt rider leau de ses beaux yeux : Delphine, Julie, Werther jCQ,^ témoins malheureux de la toute-puissante faiblesse de l'âme, se plaignirent et crièrent bien fort, sans trouver un écho de pitié dans la conscience de Mathilde. L'inspiration sentimentale, ce mystérieux langage qui s'échappe du fond de toutes les douleurs de l'homme, expirait à ses pieds, sur une Bible ou sur une croix ; les grandes passions de la terre, traduites ou devinées par les chefs-d'œuvre du génie, ne réveillèrent en elle aucune de ces émotions heureuses qui rendent aux cœurs blessés l'amour, le dévouement et l'espérance I

— Mon père, la conversion mondaine de Mathilde allait bien mal, ce me seuiule?... Et votre conversion religieuse ?

— Tout ce que Mathilde m'enseignait, tout ce qu'elle cherchait à me faire comprendre, en me le montrant avec le doigt de Dieu, ne laissa tomber dans mon tsprit qu'un reflet bien pâle des clartés du paradis chrétien, et les petites illuminations du monde continuèrent à éclipser, sous mes yeuK, les lumières célestes de l'Église!... Parfois seule-

ment, en écoutant Mathilde, en l'entendant prier ou parler, je me trouvais plus grave, plus sévère, sans me croire meilleur, je me sentais plus ardent, plus passionné, sans me croire plus religieux : je demandais à mon cœur : Est-ce la foi qui parle?— Il me répondait en tressaillant : Non, c'est l'amour!

J'adorai Mathilde, madame 1

-- Et M. de Lubersac?

— Il m'aidait à jouer le rôle du serpent tentateur auprès de Mathilde : il avait la bonté de babiller, à mon intention; il lui parlait, en mon absence, de robes, de chiffons, de bijoux, de colifichets, de toutes les niaiseries luxueuses qui plaisent aux païennes élégantes. Il avait le talent de deviser avec beaucoup de grâce de ces futiles plaisirs qui sourient à une jeune veuve, dans un certain cercle de la société parisienne ; il bavardait admirablement sur les bals, les spectacles, les fêtes, les voyages, et il dépensait une verve charmante pour célébrer la spirituelle coquetterie des femmes. Souvent il me semblait qu'il adorait Mathilde, à ma place; mais c'était là, dans ma secrète pensée, bien de l'esprit qui se perdait, madame : Mathilde n'en devenait, hélas! ni moins pieuse ni moins exaltée; il me paraissait vraiment qu'elle sortait du danger de toutes ces frivoles épreuves, plus ardente et mieux inspirée poux sa divine religion !

Le croirez-vous, madame? Un jour, un triste jour!... après bien des efforts, des conseils et des prières, M. de Lubersac et moi nous réussîmes à imposer à l'incorruptible raison de Mathilde un nouveau sacrifice, une épreuve nouvelle : pour confondre ses deux amis incrédules, qui la défiaient encore en ayant l'air de douter de sa vocation, Mathilde consentit à éprouver la certitude de sa foi religieuse, à la lumière étincelante, éblouissante du grand monde : « Je

reverrai, s'éeriait-elle, les riches salons où j'ai brillé si souvent par l'esprit et par la beauté ; encore un jour à vivre parmi les hommes; et puis, adieu, terre !... à moi le ciel I»

Dès ce moment, à ma grande surprise, à ma grande joie, il s'opéra dans les manières, dans les habitudes, dans la vie apparente de Mathilde, un changement qui était, à mes yeux, un sublime mensonge, un moyen désespéré pour triompher, une dernière fois, des œuvres et des pompes mondaines : elle devint tout à coup, elle se fit à plaisir vive, légère et enjouée ; l'on avait beaucoup parlé de son isolement et de sa tristesse : ses amis la félicitèrent de vouloir bien reparaître dans le monde avec sa coquetterie et ses grâces du temps passé ; depuis la mort de son mari, elle avait affiché, avec les crêpes de son deuil, toute la sombre austérité de l'abnégation chrétienne : un I eau matin, elle reprit le luxe extérieur, les coutumes brillantes de son ancienne existence; elle courait à de nouveaux dangers, parmi les hommes, pour s'en retourner à Dieu avec une nouvelle gloire !

Vous le dirai-je, madame, moi qui ne suis maintenant qu'un pauvre moine?... J'ai dû à cette étrange métamorphose de Mathilde des souvenirs pour toute ma vie ; il faut bien que je le confesse en rougissant: une fois, dans une soirée dont le spectacle lointain épouvante encore ma mémoire, je dansai avec Mathile, et, bon gré mal gré, sa jolie main se posa tout doucement dans la mienne ; ensuite, je me laissai bercer et endormir par la douce ivresse de la valse, l'ivresse dansante de la galanterie; la valse nous rapprocha l'un de l'autre ; pendant un quart d'heure, j'obtins

le droit charmant d'enlacer Mathilde de mes bras, de la caresser du regard, et de l'adorer à la simple distance d'un baiser : il me semblait que j'étais la dupe d'un beau rêve, aux sons harmonieux d'une musique céleste !... D'ordinaire, c'est le bruit qui nous réveille, pour chasser les songes heureux; ce soir-là, madame, ce fut le silence qui me réveilla.

Que le ciel me pardonne... je n'étais alors qu'un homme, un incrédule, un aveugle ! Dans cette soirée, dans ce paradis terrestre qui n'était qu'un enfer à demi voilé par les plaisirs et les richesses du monde, je dérobai à Mathilde une fleur qu'elle a' ait portée à sa ceinture, et cette fleur, cette feuille toute flétrie, je la gardai religieusement, avec plus de soin que je n'en aurais eu, à coup sûr, pour les plus riches trésors de la terre !... Oh ! mes vingt ans ! mes vingt ans ! oh ! les bienheureuses années que celles où un peu d'amour nous rend bien malheureux!... Oh! l'admirable poëme que l'histoire de notre première jeunesse!... Après elle, madame, Dieu ne nous permet de vivre qu'en prose.

Le ciel daigna me récompenser et me punir, en même temps, de mon extravagance amoureuse: il voulut m'inspirer un beau désespoir, et l'excès de ma douleur me sauva de mon aveuglement, de ma coupable faiblesse, de ma folie !

Un jour, quelques mois après le bal dont je vous ai parlé, madame, il me fallut recueillir toute ma force, tout mon courage, pour tenir tête aux affreuses confidences de mon ami intime M. de Lubersac. Il commença par m'adresser d'inutiles discours qu'il ne me plaisait guère d'entendre, et

il obtint, à grand'peiûe, de ma politesse, de brèves réponses qu'il me déplaisait beaucoup de lui faire; enfin, il prononça mystérieusement le nom de Mdthilde, et cette fois, je l'écoutai de mon mieux avec toute l'inquiétude, avec toute l'émotion, avec toute la curiosité do mon cœur... Je me rappelle trop bien cette scène profane!

— Mon jeune ami, s'écria M. de Lubersac en me tendant la main, votre orgueil a opéré un miracle ! Mathilde vous 611 remerciera tôt ou tard, j'en suis sûr ; pour moi, je vous en Suis déjà un gré infini, et je viens vous remercier de votre merveilleuse conduite.

— De quel miracle s'agit- il? répliquai-je en tremblant. ~ Il s'agit de mon bonheur, que je devrai à l'influence

de votre génie et de votre audace...

— Quel est ce bonheur? que signifie cette mystérieuse influence qui doit vous rendre heureux?

— Vous souvient-il de vos projets de tentation sur l'esprit et sur le cœur de Mathilde ? il vous semblait si doux et si facile d'enlever une épouse à Dieu I...

— Eh bien?...

— Eh bien! mon ami, grande nouvelle: la dernière épreuve a été funeste à la piété, à la dévotion de Mathilde I

— Il serait vrai!... Mathilde renoncera désormais à la retraite, à la solitude, au silence, à la mort?

— Eh! mon Dieu, oui; elle a déjà déchiré sa robe de religieuse à coups d'éventail; elle avait juré de rompre avec le monde, d'oublier celui qu'elle a tant aimé...

— Celui qu'elle a tant aimé?...

— Avant son mariage... c'est là un secret de famille!... Elle s'était donc promis d'eifacer de son cœur le souvenir charmant de son premier et dernier amour...

— Son premier et dernier amour!

— Si je vous disais, mon ami, combien de fois, durant

ses longues veilles de dévotion, elle a eu la douleur de songer à lui et de le revoir par la pensée I... Elle pleurait, elle ne priait plus; on murmurait à ses côtés : elle se rep<^nt, elle se désole! Il fallait dire : elle regrette, elle se souvient!

— Comment le savez-vous, monsieur ?

— Je le sais, parce qu'elle a daigné me l'apprendre !

— Aujourd'hui?

— Ce matin, il y a une heure...

— Parlez, parlez... Je vous écoute.

— Que voulez-vous! mon ami... Près de dire adieu aux joies et aux illusions de la terre, Mathilde a senti défaillir sa résolution et sa vertu ! Son courage lui a semblé une exaltation passagère, sa vocation, un accès de dépit, son repentir, une espérance déçue et un regret ; enfin, le nom de celui qu'elle a tant aimé s'est encore échappé de sa bouche; elle a eu peur de mourir pour son amour... elle a pardonné le crime d'un infidèle... et voilà pourquoi, mon ami, je suis venu vous remercier à la hâte en vous priant d'assister à mon prochain mariage avec Mathilde.

A ces mots, je me pris à pleurer comme un enfant ; la douleur ou la colère me donna de la force... Je m'élançai dans une chambre voisine... je saisis un pistolet... la balle me frappa... je chancelai... je fermai les yeux... et je tombai la face contre terre, en murmurant le nom de Mathilde I

0 madame! madame! plaignez-moi; ma blessure n'était pas mortelle, et le ciel me refusale bonheur de mourir pour une femme qui avait été le dieu de ma première religion !

Je ne cherchai point à revoir Mathilde; mais je me rappelai, à mon retour à la vie, ses paroles, ses conseils et sa dévotion ; il devait arriver précisément ce que nous avions rêvé l'un pour l'autre : elle s'avança, au bras d'un mari, sur la grande route qui conduit au seuil du monde; je résolus de me hasarder sur le petit chemin ombragé qui conduit au seuil de l'église.

Je vous le demande, madame : loin de Mathilde, qu'avaisje de mieux à faire ici-bas?... En regardant au travers de mes larmes, il me semblait que la terre était déserte! Ma douleur avait tué le monde entier!

Aujourd'hui, Mathilde est une femme riche et heureuse; je suis un humble prêtre. Mathilde se montre partout, et chaque jour, dans le monde où il s'agit de briller et de plaire : moi, je me cache dans l'étude et dans le silence : je ne repasais de loin en loin, sur la terre, que pour jeter aux indifférents, aux incrédules et aux pauvres, un éclat affaibli de la voix de Dieu !

— Mon père, dit à voix basse la jeune piarquise, en songeant à cette histoire du prédicateur, je ne suis plus étonnée si les femmes qui vous écoutent, au pied de votre chaire éloquente, s'imaginent entendre à chaque instant un mot, une note qui revient sans cesse dans les variations harmonieuses de votre thème oratoire; cette parole ou cette note la voici : J'aime!

Le prédicateur se leva sans daigner lui répondre; mais une larme, qui était un souvenir peut-être, gâta la sainteté de son silence.

— Mon père, reprit tristement la marquise, j'ai bien oeur

que votre vocation d'aujourd'hui ne ressemble au suicide d'autrefois!...

— Rassurez-vous^ madame : la foi de mon cœur est sincère. Il en est de l'amour comme de la science : un peu d'amour mène à l'impiété; beaucoup d'amour mène à la religion !

— Mon père^ gardez-vous d'exprimer à toutes les femmes une pareille pensée. Promettre à nos grandes amours une fin religieuse, n'est-ce pas nous dire de trop aimer?

M"'^ de Rosière écrivit sur son album les dernières paroles du prêtre^ à côté d'une strophe païenne de Victor Hugo...

0 Saint-Dominique! qu'avez-vous fait des véritables austérités de la parole et de la pensée chrétienne?

A Jean-Couis Cayot, chez M . le comte de Tercy, à Paris.

(f Mon fils^ tu es parti pour la grande ville à la fin du mois de janvier 1827, et nous arriverons bientôt au mois de février 1830 : voilà donc trois longue^années que tu passes à Paris, et je crois bien que tu as oublié ton village de Bretagne, ton vieux père et notre honneur ; puisque ta mémoire est paresseuse, je vais la gourmander un peu, ailn qu'elle fasse un effort et qu'elle ee souvienne.

ï II y a quatre ans, j'avais encore une fille qui se nommait Marianne. Il est impossible que tu aies oublié la jolie ligure, le bon caractère, l'aimable esprit de cette enfant; il est impossible que tu aies oublié les douces caresses de ta sœur ! Tu le sais, mon fils : Marianne n'était qu'une simple villa-

geoise, une vierge mal vêtue, une paysanne bretonne, mais une paysanne qui n'avait peint sa pareille à dix lieues à la ronde; le bon Dieu et ta mère avaient daigné la faire trop

belle, trop charmante, et c'est là ce qui l'a perdue!

Écoute-moi, Jean-Louis.

> Depuis 1815, depuis îe retour des Bourbons, je suis le fermier principal de M. le comte de Tercy. M. le comte eut la bonté de te servir de parrain, le jour même où l'on baptisa de son nom la cloche de notre village, et c étaient là deux magnifiques baptêmes ! Dis-moi, Jean - Louis : est-ce que, par hasard, le parrain a porté malheur au filleul et à la filleule?.. L'un n'a plus de souvenirs de famille, et lautre n'a plus de sons religieux; la cloche a été fêlée par un éclat de la foudre, et il me paraît déjà que ton cœur a été gâté par les orages du monde; passons!

» J'arrive droit au fait, mon fils : les détaili pourraient encore embarrasser ta mémoire; les paroles inutiles ne conviennent qu'au récit des contes de la veillée, et il ne s'agit ici que d'une histoire.

T> La noble maison de ton protecteur d'aujourd'hui voulut honorer deux fois notre misérable famille, en attendant qu'elle prît la peine de la déshonorer : si tu as l'honneur d'être le filleul de M. le comte, notre pauvre Marianne avait l'insigne avantage d'être la sœur de lait de son fils aîné, le jeune vicomte de Tercy.

» Lorsqu'ils furent grands et à peu près raisonnables, Julien de Tercy et Marianne Cayot, le gentilhomme et la villageoise, devinrent les deux meilleurs amis, deux véritables cousins à la mode de Bretagne; j'avais bien de la joie et bien de l'orgueil, mon fils : ton parrain me promettait de faire quelque chose pour ta fortune, et le frère de lait de Marianne me jurait, à chaque instant, de faire beaucoup pour le bonheur de ma fille ! Nos bieufaiteurs ont

292 LE PAR.VTONiNERRE

grandement tenu leur généreuse promesse; l'una pris soin de ton éducation et de ton avenir : tu es heureux; l'autre a pris soin du repos de 3Iarianne : grâce à lui, en effet, elle repose depuis quatre ans... Elle n'a plus besoin de rien... Elle t'st heureuse!... Mon fils, la tache que tu trouveras sur cette lettre, aux derniers mots que je viens d'écrire, est une larme de ton père !

» Je l'ai rappelé la mort de ta sœur : ne t'avise plus de l'oublier : je vais te rappeler pourquoi Marianne esi morte : ne l'oublie pas davantage! Écoute-moi bien, Jean- Louis.

y> Durant les journées entières que tu passais à l'école de Valogne, par l'ordre bienveillant de M. le comte, Marianne s'en allait jouer, s'amuser et s'instruire dans le chêteau de Tercy; madame la comtesse se montra, pour ta jolie sœur, une très-bonne et très-imprudente proiectricQ: elle était déjà vieille, et à un certain âge, les bonnes âmes se plaisent aux souvenirs qu'elles retrouvent dans le spectacle de la jeunesse et de la beauté. En vivant ainsi, chaque jour, dans l'intimité d'une grande dame, Marianne cessa de ressembler à une villageoise, par les manières, par le costume et par le langage :1e soir, elle revenait au logis avec un peu plus d'esprit, avec un chiffon nouveau, avec une gentillesse nouvelle. Dès ce moment, elle ne pensa plus au mariage, qui est pourtant la première, la plus douce et peut-être la seule pensée des jeunes filles; quand on lui parlait d'un bon parti à prendre, d'un brave et honnête mari à choisir, ta scpur plissait aussitôt sa jolie petite lèvre comme pour faire fi d'un paysan qui avait l'audace de lui offrir son nom, son travail et son amour; j'aurais dû corriger la sottise de Marianne... Mais, hélas! lu l'apprendras tôt ou tard, mon lils: dans l'amour d'un père pour ses enfants, il y a parfois plus d'orgueil encore que de tendresse; j'étais orgueilleux de la

vanité de ma fille, et je me croyais un grand moFiSieur, parce qu'il lui plaisait déparier comme une grande dame!

» Une longue et douleureuse maladie de la comtesse enchaîna Marianne au chevet de sa noble protectrice: elle y secondait, le jour et la nuit, les soins empressés deM^^e de Tercy, une bonne petite personne, plus jeune, plus riche, plus brillante, mais non pas, à coup sûr, plus jolie, ni plus gracieuse, ni plus spirituelle que ta sœur. Les deux jeunes filles, les deux belles garde-malades, reçurent le dernier soupir de la comtesse; W^^ de Tercy fut emmenée à Paris, dans un couvent ou dans un pensionnat ; Marianne reprit sa place de paysanne au milieu de nous, bien triste d'avoir quitté le château, je n'ose pas dire bien désolée de se retrouver dans une chaumière. Elle n'était plus villageoise; elle n'était pas encore une demoiselle: Marianne devint une fille malheureuse.

» Il me parut convenable d'interdire à ta sœur le droit de visiter les maîtres du château, qui n'étaient plus que des hommes; le jeune vicomte fut tout à fait de mon avis : au lieu d'attendre ou de provoquer les nouvelles visites de Marianne, il consentit à nous venir voir, le matin, à midi, le soir, à toutes les heures; le château se déplaça pour s'installer dans une ferme : quel honneur pour nous, mon fils!

» Un pareil honneur ne fut pas de longue durée ; le ramage du vicomte dura ce que dure le chant des oiseaux, l'espace d'une belle saison. A la chute des feuilles, les oiseaux de la ferme s'envolèrent en chantant leur dernière chanson amoureuse; le gentilhomme, un autre oiseau chanteur, s'envola je ne sais où, en se promettant de ne plus gazouiller sous les ombrages d'une misérable chaumière.

» Mon fils, te souvient-il de la suite et du dénoûment

de cette horrible histoire? Marianne était séduite, déshonorée, perdue dans le village ! ton père voulut courir à la recherche du séducteur, qui s'enfuyait comme un ingrat et qui se cachait comme un traîtve ; mais Marianne tomba malade : elle souffrait en pleurant, en se désolant, comme une pécheresse ou comme une folle, et ton père voulut rester auprès d'elle, non pas pour la maudire, mais pour essayer de la guérir. Enfin, que te dirai-je, mon fils? trois mois plus tard, c'en était fait de Marianne: un soir, ta sœur se retira dans sa petite chambre; en accourant auprès d'elle, à de cenains cris étouffés que nous venions d'entendre, nous la trouvâmes étendue sur son lit, pâle, immobile, presque morte. Elle nous pria de lui apporter des bouquets flétris, des couronnes fanées : reliques précieuses qu'elle devait à la galanterie de son amant. Elle prit toutes ces fleurs ; elle les effeuilla une à une ; elle les sema tout doucement sur son lit; elle jeta bien loin les branches et les tiges dépouillées; puis, les yeux îixés sur cette triste nappe de feuilles mortes, elle murmura : < Voilà mon linceul! »

j> Le lendemain, Marianne fut ensevelie dans ce drap mortuaire qu'elle avait préparé elle-même avec des fleurs eiTeuillces.

» 0 mon fils ' mes deux blessures, celle de mon cœur et celle de ma cons-cience, saignent depuis quatre ans: n'est-il pas temps, à la fin, de châtier le misérable meurtrier qui mêles a faites?...

» En apprenant la mort de Marianne, notre cruel ennemi s'avisa de vouloir réparer avec le fr^-re le crime irréparablb qu'il avait commis contre la sœur : on nous adressa de superbes promesses; l'on me promit, à ton intention, de faire d'un simple paysan un homme riche, un hommf distingué, un homme heureux; le marché fut conclu.

LEPARATON NERRE 295

sais-tu pourquoi, Jean-Louis?... Je vais te l'apprendre, puisque tu Vus oublié.

y> Tu es à Paris, dans la maison de M. le comte |de Tercy et de son fils, parce que tu es jeune, parce que, à ton âge. Ton a la force de bien se venger!... Si la vengeance te répugne ou t'effraye, rends-moi vite le droit que je t'ai cédé : je me souviendrai de ma fille: je porterai ma vieillesse le plus vaillamment qu'il me sera possible, et je vengerai

Marianne.

» Jean- Louis l Jean-Louis! qu'as-tu fait du souvenir de

ta pauvre sœur dont Tâme se plaint encore de nous dans le

purgatoire?

> Pierre Cayot. *

A Pierre Cayot, fermier, au village de Valogne.

« Le triste récit de votre lettre est un souvenir de famille dont je n'avais pas besoin, mon père : en me l'adressant, vous avez calomnié votre fils. Ma mémoire est excellente : je n'ai rien oublié. Chaque jour, à chaque instant, je me souviens de vous et de Marianne; à votre tour, mon père, écoutez-moi bien.

> Il y a trois ans, à mon arrivée à Paris, je fus installé dans le magnifique hôtel de nos deux protecteurs, que votre colère appelle nos cruels ennemis. L'on me donna des valets qui devaient m'obéir et des maîtres qui devaient m'instruire; on me prodigua des faveurs et des leçons de toutes les sortes. Je. profitai à merveille de cette prodigalité charitable, et je devins en peu de temps ce que je voulais de-

venir à force de travail : un homme distingué, un vérita])le gentilhomme, moins l'opulence et la noblesse. Il me parut déjà que j'avais plus d'esprit, plus d'instruction, plus de beauté que le vicomte de TfTcy lui-même, et ce fut là ma première vengeance; attendez.

> Si, après mon départ du village, mon cœur et ma mémoire avaient oublié, dans un accès d'ingratitude, la vie et la mort de votre fille, j'aurais bientôt retrouvé le souvenir de Marianne dans une jeune et belle personne qui lui était chère : en revoyant à Paris cette noble et jolie enfant, que vous avez connue, et qui se nomme Juliette de Tercy, j'assistai de nouveau, par le regret, par la douleur, à la scène lugubre que votre désolation a retracée. Je me disais, en me désolant avec vous : De ces deux charmantes amies qui jouaient ensemble au milieu des fleurs et des oiseaux, l'une est encore innocente, et l'autre a été coupable; l'une peutêtre ne sait rien de la souffrance, et l'autre a bien souffert; nul n'osera séduire Juliette, et Marianne est morte déshonorée ! Mon Dieu, votre justice ressemble-t-elle à la justice des hommes?... Est-ce qu'elle est injuste?

> A ma première entrevue avec Juliette, dans le salon de l'hôtel de Tercy, il me vint une grande pensée, une pensée horrible, et qui ne m'a plus quitté, mon père; ce jour-là, je me surpris à murmurer cent fois, en songeant au séducteur de Marianne : Il a une sœurl... il a uno sœur!

» Si l'on pèche par l'intention, l'on ne se venge pas seulement par la pensée : il me fallait agir, mon père, et en peu de mots je vais vous rendre un compte fidèle du résultat de mes actions. Réjouissez-vous; soyez fier de votre fils, et pardonnez à la pécheresse dont l'àme se plaint encore dans le purgatoire : la séduction a marché à petits pas, lentement, timidement, comme il sied à toutes les trahisons de ce monde. Mais à la fin, elle est arrivée, elle a frappé sans

pitié, elle a réussi sans crainte!... Oui, j'en suis siàr, l'on m'aime, l'on m'aime, l'on se meurt d'amour pour un paysan décrassé, et à l'heure qu'il est, justice est faite!... Mon père, pour que la fille du comte de Tercy ressemble, à s'y méprendre, à la fille de Pierre Cayot, il ne lui reste plus qu'à se jeter sur un lit de douleur, à effeuiller des roses que je lui ai données, à balbutier comme Marianne, les yeux fixés sur une nappe de feuilles mortes : a Voilà mon linceul!...» Que pensez-vous maintenant de ma mémoire?

» Mon devoir est rempli ; vous devez être content, mon père, et je pleure... oui, je pleure!... En ce moment, je pourrais vous répondre, avec l'aide de vos propres paroles: La tache que vous trouverez sur cette lettre, aux derniers mots que je viens d'écrire, est une larme de votre fils !

» Rassurez-vous : j'essuierai mes larmes ; je ferai taire mon cœur; j'étoufferai mon amour... eh bien! oui, mon amour pour celle qui m'aime ! Encore une fois, Juliette sera déshonorée comme Marianne, perdue comme Marianne, et tout sera dit pour votre vengeance.

» Dans quelques jours peut-être, le crime, la honte, le déshonneur de M^ic de Tercy ne seront plus un mystère : 'si l'on me provoque avec des armes, je refuserai de me battre ; si l'on m'attaque lâchement, et si l'on me tue, je mourrai sans me plaindre; si l'on daigne m'offrirun généreux pardon, en plaçant dans ma main la jolie main de Juliette, je m'efforcerai de repousser, avec un orgueil d'emprunt, un pareil honneur, un pareil bonheur ; si une pauvre enfant, malheureuse et flétrie, comme l'était Marianne, en appelle à mes souvenirs et à mes serments, je tenterai un effort sublime, et j'aurai le courage désespéré de lui dire : Je ne vous aime pas!

j> 0 mon père ' mon père 1 Je crois pourtant que la femme

bien-aimée de votre fiis aaiail su vous rendre toute la tendresse de votre fille I

1 Jean-Louis. •

A M. le comte de Tercy, à Fontainebleau.

» J'ose à peine vous écrire, monsieur le comte et cher père : durant votre absence, il s'est passé à l'hôtel dts choses bien extraordinaires ; je vous supplie de hâter votre retour à Paris.

> Voici des lettres que j'ai surprises dans la chambre de Juliette; elles pourront vous prt-parer à mes affreuses confidences. Ces lettres d'amour sont écrites par un homme de rien, que nous avons appelé notre ami : elles sont adressées à une) femme qui n'est plus ma sœur, et qui ne doit plus être votre fille; Juliette entrera demain dans le couvent de la rue des Postes, et sans doute il ne vous siéra jamais de len faire sortir.

» Quant au séducteur de bas étage, qui se nomme Jean- Louis Cayot, un singulier hasard vient de le soustraire à ma justice: voici comment.

» Ce matin, j'hésitais encore, surtout en raison de \ otre absence, dans le choix de la punition qu'il me fallait infiiger à ce misérable ; j'ai rencontré Jean-Louis dans le jardin, et il m'a dit, avec une familiarité qui a fait monter le rouge à mon visage :

)) — Julien, savez-vous ce qui s'est passé la nuit dernière...

LE PARATONNEiiW! 299

» — îNon, ei ]e ne veux pas le savoir ! lui ai-je répondu.

» — Vous avez dormi toute la nuit ?

» — Non, j'ai teille jusqu'à trois heures.

» — S'il en est ainsi, vous avez entendu le bruit de l'orage V

» — Après ?

» — Et les éclats de la foudre qui est tombée sur le loit de l'hôtel...

> — Nous avons un paratonnerre.

* -- Eh bien ! le paratonnerre s'est ployé comme une épingle, et^ chose curieuse ! le feu du ciel, en glissant sur le fer, lui a donné le dessin capricieux, la forme contournée d'une spirale ; vous plaît-il de monter jusque sur le toit de l'hôtel ?

> — Volontiers.

> J'ai suivi ce malheureux ; je me suis hasardé, en tremblant, sur la petite plate-forme qui domine le principal corps de logis de notre habitation : Jean-Louis s'est agenouillé devant moi, aux derniers bords de la toiture, sur un abîme, pour mieux o'oserver sans doute la trace imprimée par le passage ou par le vol de la foudre... En ce moment, je ne sais quel affreux vertige s'est emparé de cet homme : il ne voyait plus, il n'entendait plus, il était fou!... J'ai eu beau faire pour le secourir, pour le sauver... L'éblouissement a été rapide comme l'éclair... Dieu n'a point voulu me laisser le droit de châtier un traître, et Jean-Louis est ailé se briser sur le pavé de l'hôtel !...

» Une scène horrible a eu lieu : Juliette a oublié, aux yeux de tout le monde, le nom illustre qu'elle porte ; cette lîlie s'avise d'aimer, de regretter, de pleurer, de se désoler, comme la dernière des femmes ! Je ferai entei ivv Jean-Louis Cayot avec les honneurs qui sont dus à son

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rang et à son mérite : il aura le convoi et le chien des pauvres.

» Julien de Tercy. »

A M. le préfet de police, à Paris,

€ Monsieur le préfet Je ne suis qu'un ouvrier couvreur, mais je veux être avant tout un honnête homme ; je viens vous dénoncer un grand crime qui a été commis, aujourd'hui même, dans la rue Saint-Dominique-Saint-Germain.

> Comme je travaillais, de mon état, sur une toiture que Ton répare, au numéro 23 de la rue Saînt-Dominique, j'ai vu deux jeunes gens qui se risquaient sur le toit de la maison voisine, au numéro 25 : l'un d'eux s'est agenouillé sur une espèce de plate-forme, en ayant l'air d'examiner un paratonnerre ; au même instant, l'autre a poussé, par trois fois, son malheureux camarade, qui est tombé dans la cour d'un hôtel, et qui s'est brisé la tête sur le pavé.

1 On disait ce matin, à la porte de M. le comte de Tercy, que cet horrible malheur était le résultat d'une simple imprudence; pas du tout, monsieur le préfet : c'est bien là un bel et bon assassinat, avec préméditation, avec guei-apens; je sais à quoi m'en tenir sur les circonstances aggravantes d'un crime, parce que je vais souvent à la correctionnelle et à la cour d'assises; vous jugerez.

» UN ouvrier couvreur. >

A Pierre Cayot, fermier, au village de Valogne.

« Mon pauvre ami Pierre , me voilà reléguée dans une sainte solitude où je veux vivre et mourir. Je puis vous l'écrire maintenant, mon bon Cayot : j'ai aimé, j'ai adoré votre fils, et je trouve désormais bien facile de consacrer à Dieu seul un cœur qui n'a plus personne à aimer dans ce monde !

» Pierre, quand on vous répétera que Jean-Louis est mort par la faute de son imprudence, n'en croyez rien; quand on essayera de vous persuader que Jean-Louis est mort par un véritable suicide, n'en croyez pas davantage : Jean-Louis est mort, c'est vrai... mais il est mort assassiné, Pierre!

» Adieu, mon ami; priez pour moi : je prierai pour lo repos de vos deux enfants !

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