‹ Ici l'on aimeChapitre 9 sur 15 · UN AMI · texte numérisé non relu

UN AMI

Dans la soirée du même jour, je réclamai de la bienveillance de notre sous-intendant la permission de faire ma promenade habituelle. M. Wégrathme demanda en souriant :

)) — S'agirait-il, par hasard, dans le billet de ce matin, d'un rendez-vous amoureux que vous donne quelque belle fille de Moravie ?

» — Je n'en sais encore rien, lui répondis-je ; mais, s'il en est ainsi, je vous promets de vous l'apprendre à mon retour.

» Catherine, qui avait entendu cette question et cette réponse, me conseilla, de ses regards les plus tendres et de ses agaceries les plus engageantes, de passer la soirée tout entière avec elle, avec sa famille, dans fe salon hospitalier de l'intendance : la curiosité me rendit impitoyable pour la bonne Catherine, et malgré ses larmes honteuses, qu'elle essayait de me cacher en feignant de déchiffrer un morceau de musique, je résolus méchamment de m'aventurer, avec mes gardiens, sur la route qui devait me conduire à !o porte du cimetière.

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» Je ne tardai point à découvrir la petite maison blanche : c'était une chaumière ravissante, à demi cachée par une grande tenture de fleurs ; elle se dérobait, pour mieux être vue sans doute, dans sa cachette de clématites, et il me sembla qu'elle jouait à merveille le rôle de la coquette Galathée.

» Sous le prétexte de prendre un peu de repos et de manger quelques friandises du pays, je^ frappai en tremblant à la porte de la maisonnette ; Khral et Schiller consentirent à m'attendre sur le seuil de la chaumière; la porte s'ouvrit devant moi, et je pénétrai, sur les pas d'un vieux paysan, dans une salle basse de la maison blanche.

y> — Monsieur le comte, me dit le villageois, votre seigneurie se reposera beaucoup mieux dans ma belle chambre, dans ma chambre d'honneur du premier étage... Daignez me suivre !

5) Je lui demandai, avec une surprise bien raisonnable en pareil cas :

» — Vous savez le nom et la qualité de votre hôte ?

» — Oui, monsieur le comte.

» — De qui tenez-vous ces détails sur la personne d'un prisonnier du Spielberg?

» —C'est mon secret...

» — Gardez-le donc, et surtout gardez-le bien I

» En arrivant dans la chambre qui m'était destinée par mon guide, je faillis m'évanouir à force de stupeur, à force de joie : cette salle d'honneur de !a maison blanche, je me souvenais de l'avoir déjà vue, là- bas, là-bas, dans mon palais de Venise ; je croyais reconnaître, à chaque pas, à chaque regard, les meubles, les livres, les tableaux, tout le

luxe intérieur de mon opulence d autrefois; je retrouvais, à la place que je leur avais donnée dans mon petit salon de travail, mes grands hommes d'esprit, mes poëtes favoris, toutes les illustrations de l'Italie poétique : voilà le chefd'œuvre de Foscolo, que j'avais laissé entr'ouvert sur mon pupitre de lecture; voilà le plus beau poëme de Monti, que j'admirais encore en voyant se glisser dans mon palais les espions de la police autrichienne , voilà, sur les papiers de ma table, la merveille tragique de Silvio Pellico, Françoise de Riminij bien triste, bien désolée de ne plus entendre autour d'elle les applaudissements de mon admiration et de mon enthousiasme! Alors, je m'agenouillai au milieu de la chambre., et je m'écriai, avec une naïveté sans pareille ;

» — Mon Dieu ! oii est donc mon Emilia? Mon Dieu ! où est donc ma femme?

» A ces mots, une grande et belle paysanne se précipita dans la salle en me disant, d'une voix dont là douceur me sembla divine :

» — Monsieur, monsieur, voici les gâteaux de Brûnn que vous avez demandés !

» Je contemplai cette admirable villageoise de la maison blanche... Je fus effrayé de cette magique apparition qui me rendait , par un enchantement céleste, toutes les apparences merveilleuses d'une créature ftdorée! J'avais le

frisson, j'avais la fièvre, j'avais le vertige Je poussai un

cri terrible Et je tombai évanoui, presque mourant,

presque mort, dans les bras de mon Émilia, dans les bras de ma femme que j'avais évoquée !

» En revenant à moi, la tète mollement appuyée sur les genoux de la comtesse, j'aperçus, debout sur le seuil de la

porte, Catherine elle-même, pâle, éperdue, furieuse!

Elle se rapprocha de nous, à petits pas, en nous menaçant du geste et du regard; elle s'arrêta devant cette mystérieuse

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paysanne qui venait de provoquer toutes les colères de sa jalousie; elle lui dit, avec un dédain superbe :

» —Celui que vous aimez vous trompe! Cet homme

n'aime rien ni personne en Allemagne... Il n a jamais aimé que son Italie et sa femme qui est une Italienne!.... Celui

que vous aimez, le connaissez-vous, dites? c'est un

malheureux prisonnier du Spielberg, dont il nous a plu de prendre pitié dans la prison... Désormais, le ciel aura pitié de lui, si bon lui semble... Adieu !

»— Catherine! m'écriai-je en saisissant la main de la jeune fille, demandez-moi pardon de votre cruelle injustice, et soyez la meilleure amie démon Émilia, la meilleure amie de ma femme... que je vous présente!

» — Votre femme!...

» — Oui, ma femme qui vous aimera bientôt, je l'espère, et qui va vous embrasser, si vous voulez bien le permettre!

» — Madame balbutia ma protectrice amoureuse en

recevant les baisers de la comtesse, que la volonté de Dieu soit faite : vous consolerez notre prisonnier chaque soir, et Je veillerai sur lui tout le jour !

T> Émilia n'avait devancé ma grâce que de trois ou quatre mois seulement; le 1er janvier 1826, la police de Briinn me fit remettre un ordre impérial qui me rendait la liberté, la fortune, la vie !

5) La veille de mon départ pour Vienne, nous étions assis, *- Catherine, ma femme et moi,— dans la petite chambre A'/ionneur de la maison blanche; je priai la nièce de M. Wégrath de recevoir mon précieux oreiller, comme un témoignage de mon amitié et de ma reconnaissance...

» — Pour que je reçoive un pareil présent , me dit la jeune fille, il faut que je sache d'abord ce qu'il vaut et ce qu'il signifie; on a tant jasé, dans la prison, sur ce mystérieux oreiller!... J'accepterai de vous, non pas un trésor, mais un souvenir, voilà tout !

ï» — Rassurez-vous, Catherine, lui répondit aussitôt la comtesse Emilia; il ne s'agit que d'un modeste oreiller que je mouillai autrefois de mes larmes, en courant la nuit et le jour, sur la route de Vienne où j'allais implorer, pour mon mari, la généreuse pitié de l'empereur ! Plus tard, il est vrai, j'ai mis à profit un singulier stratagème, afin d'attirer sur un malheureux captif les bonnes grâces de tous ses geôliers : J'ai dénoncé, dans une lettre anonyme, à votre oncle le sous-intendant du Spielberg, je ne sais quelle fantastique richesse, cachée par M. le comte de Gellini dans l'édredon de son oreiller; souvent, le mensonge peut servir à quelque chose de juste, et mon innocente ruse a porté bonheur au pauvre prisonnier !

7) L'oreiller d'Émilia était encore destiné à jouer un rôle dans l'histoire de ma vie privée : deux ans après mon retour à Venise, la comtesse n'était plus de ce monde!.... Un soir de l'année suivante, comme je me livrais tout entier au souvenir de celle que j'ai perdue, de celle que j'avais tant aimée, un domestique vint m'annoncer la visite d'une jeune dame qui avait exprimé, disait-il, le plus vif désir de me parler; j'ordonnai à mon valet de chambre de l'introduire dans le salon, et bientôt, lorsque je m'avançai vers elle pour la recevoir, je vis apparaître la jolie vierge du Spielberg, la bonne et adorable Catherine !

— Monsieur le comte, me dit-elle, pardonnez-moi d'être venue vous attrister par ma présence et par mes paroles; les gazettes d'Autriche nous ont annoncé la mort de madame la comtesse de Cellini : je me suis rappelé quelle

pieuse importance avait à vos yeux, dans la prison de BriinD; l'oreiller que votre belle Émilia avait arrosé de ses larmes: vous me l'aviez donné comme un souvenir de votre amitié reconnaissante, et je vous le rapporte comme une sainte relique de votre religion amoureuse !

» — Catherine, lui demandai-je en baisant ses mains toutes tremblantes, vous êtes venue seule à Venise?

» — Seule.

)) — Et quand vous plaira-t-il de repartir?

7' — Aujourd'hui.

•) — Non.... Restez encore auprès de moi, Catherine.. ..► Attendez I »

LE

L'Esprit se nomme Faustine; le Cœur se nomme Léonard. ^frae Faustine de Kœller est une baronne allemande, née en France; Léonard Ortis est un comte italien, précisément le complice et l'ami du comte Cellini dont je parlais il y a un instant. Depuis le jour où il a rencontré Faustine, Léonard se prend à regretter plus d'une fois d'avoir échappé aux tortures de Spielberg. Il aime et il souffre.

La coquetterie de la belle baronne de Kœller était proverbiale dans les salons du grand monde parisien ; elle décimait l'aristocratie galante de la restauration; elle exploitait les droits précieux que donne le veuvage, pour déclarer une

guerre sentimentale à ses amis et à ses ennemis. Indifférente au milieu des tendres passions qu'elle provoquait autour d'elle, froide au milieu des dangers qui la menaçaient quelquefois, impassible devant le désespoir de ses crédules victimes, M^e de Kœ lier abusait, à dire d'expert en matière amoureuse, de sa jeunesse, de son esprit et de sa beauté. Le noble mari qu'elle avait eu le bonheur de perdre, à l'âge de • vingt ans, lui avait légué, disait on, avec une fortune considérable, le souvenir d'un caractère violent , d'une volonté inflexible, d'une obstination tout à fait germanique. M^e de Kœller se souvenait peut-être des qualités ennuyeuses de soij mari; il avait abusé contre elle de la servitude du mariage : à son tour, elle abusait, contre tout le monde, des caprices de son indépendance ; il plaisait à la jolie veuve de venger de son mieux l'infortune de la femme mariée.

Mn»e de Kœller trônait en despote sur les coussins de son boudoir : un mouvement de son sceptre, qui était un éventail, effrayait les plus rebelles de ses sujets amoureux; elle dictait des lois avec des regards; elle récompensait avec un sourire; elle châtiait avec l'arrêt d'une simple parole; elle tuait avec une épigramme; chez elle, le silence signifiait un ordre d'exil.

Les fous de la reine, les soupirants qu'elle avait désolés, les malheureux qu'elle avait proscrits, ressemblaient à tous les pauvres plaideurs de ce monde : ils essayaient de flétrir ce qui était pour eux une singulière injustice, en maudissant le juge impitoyable qui les avait repoussés. En pareil cas, on se réfugiait dans l'oratoire d'une célèbre douairière : le dépit et la médisance instruisaient à leur tour le procès d'une coquette que l'on condamnait à mort... par contumace.

Mme de Kœller appela ce petit tribunal de représailles : le champ d'asile de l'amour dédaigné.

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Avec un peu moins de résolution et d'audace, la baronne aurait succombé à la peine, à la fatigue d'une pareille lutte. Il lui fallait résister, chaque jour, à une pluie battante de calomnies, de reproches et de menaces; M™^ de Kœller s'abrita dans son esprit et dans son orgueil : la vanité l'empêcha d'entendre le bruit de l'orage, et l'averse continua de tomber.

Le nol le faubourg tout entier fit pleuvoir, sur la coquetterie de la baronne, une grêle de méchants propos, d'épigrammes et de sornettes malicieuses; eh bien! la jalousie eut beau dire, et la médisance eut beau faire; en regardant, de près ou de loin, les petits pieds de Célimène, nul n's^ait su découvrir encore la trace la plus légère d'un faux pas : la coquetterie avait pris la lance et l'armure (ie la Sagesse; mais, à vrai dire, on ne découvre la première faute des femmes que lorsqu'elles en ont commis une seconde.

Certes f Faustîne avait de Tesprit; mais elle avait surtout le talent d'emprunter un supplément d'esprit à tout le monde, à la façon du bonhomme doBt parle Voltaire. Elle recueillait, elle compilait, avec une dextérité admirable , les bons mots, les saillies, les traits plaisants, les reparties brillantes et les cruautés heureuses. Sa mémoire était une espèce de sablier où elle jetait, chaque jour, grain à grain, la poudre dor qui lui servait à pailleter ses paroles. Il y a des femmes spirituelles, qui ont un peu d'esprit parce que leurs amants, leurs amis ou leurs ennemis en ont beaucoup.

Fausline n'aimait que l'esprit; elle avait dû tuer son mari à force d'esprit. Pour une nouvelle provision d'esprit, elle aurait peut-être laissé mourir son enfant. Elle aurait

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assassiné un homme,, et surtout une femme, pour lui voler son esprit. A ses yeux, il n'y avait point de passion , de tendresse, de devoir, de dévouement ou de douleur qui valût un peu d'esprit. Elle affirmait que l'on pouvait tout dire, tout faire, tout oser, avec l'esprit. Un trait de caractère m'étonne dans une pareille femme : les hommes trèsspirituels lui faisaient peur ! Il n'y a pourtant que ces hommes-là qu'une coquette puisse espérer de rendre stupides.

Faustine se croyait très-spirituelle quand elle ordonnait à Léonard de courir, à pied, à côté de ses chevaux , de la barrière de l'Étoile à la rue Saint-Honoré. Elle se croyait très-spirituelle quand elle lui commandait de pleurer, parce que ses larmes étaient belles. Elle faisait de l'esprit, quand elle lui parlait d'amour, comme si elle n'eût été qu'un homme. Elle faisait de l'esprit, quand elle lui jurait qu'une femme ne devait être fidèle qu'à l'infidélité. Elle faisait de l'esprit, quand elle lui disait en souriant : « Pleurez et souffrez encore; en amour, on n'est jamais aussi malheureux qu'on se l'imagine ! »

Le comte Léonard Ortis n'avait plus rien à faire de ce qu'il faisait autrefois en Italie; désormais, il lui était impossible de jeter aux échos du lac de Milan un noble cri d'indépendance; impossible de parler au peuple de la liberté, qui était déjà morte, et de la patrie, qui allait mourir; impossible de consprrer à Paris contre l'usurpation de la monarchie autrichienne!... L'imprudent Léonard se mit donc à faire l'amour, sans doute pour continuer à faire de la politique et de la guerre. Il résolut de s'attaquer à la

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royauté d'une jolie femme; il ne craignit point de s'agenouiller aux pieds d'une coquette; il essaya de lutter, ayec l'aide de sa passion, contre la frivolité capricieuse de Mme de Kœller; lui, le pauvre amoureux qui n'avait que du cœur, il osa combattre ce terrible et charmant adversaire qui n'avait que de l'esprit! Léonard s'endormait peutêtre chaque soir, en murmurant avec l'orgueil d'une secrète espérance : le plus beau miracle de l'amour, c'est de tuer la coquetterie!

Une voix sévère disait souvent à Léonard : Prends garde... le sentiment est toujours la dupe de l'esprit 1

Une voijTrieuse disait à M'"^ de Kœller : quel bonheur de n'aimer personne, en voyant le mal de ceux qui nous aiment!

Le cœur disait tristement à Léonard : Cache bien ta jalousie; de tous les maux que nous devons à l'amour, la jalousie est celui qui fait le moins de pitié à une femme I

L'esprit disait, en souriant, à M^e de Kœller : Puisque Léonard vous menace de ne plus vous aimer, en cessant de vous voir, laissez-le partir, et sa folie sera complète!... croyez-en votre fidèle esprit, madame : l'absence diminue les petites amours et augmente les grandes passions, comme le vent qui éteint les bougies et qui rallume le feu !

L'esprit avait raison : le cœur voulut essayer de se guérir en voyageant; mais, hélas ! il revint bien vile à la chaîne spirituelle d'une coquette; l'absence avait terminé la lutte; l'amour ressemblait à une folie, et Léonard était perdu.

Dès ce moment, madame de Kœller résolut de se tenir sur ses gardes; elle obéit à de nouveaux conseils de son esprit, qui commençait à lui dire : Madame, dans un homme amoureux, les jeunes filles ne savent aimer que l'amant;

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mais, dans l'homme qui les adore, les femmes coquettes finissent par aimer quelquefois le grand amour qu'elles ont inspiré ; méfiez-vous de la belle et ardente passion de Léonard... de peur d'adorer un jour votre propre ouvrage!

Un soir, il se passa quelque chose d'étrange, une scène bien singulière, dans le salon de M^e de Kœller : la jolie femme à la mode n'avait jamais semblé à Léonard ni mieux parée, ni plus belle, ni plus brillante; elle avait, ce soir-là, une toilette délicieuse et une figure divine!... En la contemplant de ses regards les plus avides, les plus amoureux, Léonard se persuada qu'il venait de voir glisser une triste pensée... un nuage de tristesse, sur le front de cette femme si heureuse ; Léonard en fut ravi peut-être : dans le chagrin de celle qu'il aime, il y a toujours, pour un amant dédaigné, une petite vengeance qui lui fait plaisir!...

— Asseyez-vous, lui dit M""^ de Kœller d'une voix émue; écoutez-moi bien, Léonard...

— Léonard!...

— Ne vous est -il point arrivé quelquefois de me nommer Faustine, tout simplement?

— Oui, je m'en souviens encore avec bonheur!

— Vraiment, Léonard, les femmes elles-mêmes ne connaissent p^s toute leur coquetterie ; elles commettent, sans le savoir, bien des torts, bien des fautes peut-être...

— Quelle faute avez-vous commise, madame?

— D'abord, je vous ai rendu amoureux, amoureux fou, sans le vouloir...

— Vous l'avez bien voulu, madame!

— Vous croyez?... Ensuite, j'ai fait le tourment et la

désolation de votre amour ; pardonnez-moi : quand on est jeune, libre, riche et jolie, il faut bien faire quelque chose!

— C'est juste; on s'amuse à tuer le bonheur d'un honnête homme... pour tuer le temps!...

— Enfin, imaginez, Léonard, qu'un jour... il n'y a pas longtemps de cela, je m'avisai d'exercer mon esprit et ma coquetterie contre un fat que vous connaissez à merveille...

— Qui donc, madame ? s'écria Léonard avec toute l'impatience de la jalousie.

— Étes-vous jaloux des malheureux que je désole?

— Je suis jaloux de tous ceux qui vous aiment, madame 1

— Et si je ne les aime pas, moi?

— Que m'importe, madame... si je ne suis plus seul à vous aimer?...

— Naïf et admirable jaloux! murmura la coquette.

— De quel adorateur, de quel fat me parliez-vous, madame? S'agit-il de châtier l'insolence qu'il a eue de vous déplaire ?

— Oui.

— Un mot de votre bouche, madame... et je le punirai!

— Selon moi, Léonard, le chevalier de Massy ne manque ni de finesse ni d'esprit... ^

— Vous trouvez ?

— Il m'a semblé, du moins, qu'il écrivait d'un style à peu près spirituel...

— Il a osé vous écrire ?

— Et j'ai osé lui répondre...

— Souvent ?

— Trop souvent!... Oh! rassurez-vous, Léonard: mes réponses à M. de Massy ne sont guère que des pages d'écriture, saupoudrées de ce sable d'or que l'on appelle la

coquetterie d'une femme; eh bien! vous le dirai-je ? le chevalier a trouvé le moyen...

— De vous compromettre ?

— C'était impossible !

— De vous calomnier?

— C'était plus facile !... Si j'avais eu un ami véritable, qui daignât protéger l'honneur d'une veuve, j'aurais déjà brûlé, à la flamme de mon boudoir, cette frivole correspondance qui sert de prétexte au babillage d'un indiscret ; aujourd'hui seulement, j'ai pensé à vous, Léonard : vous sied-il d'obliger M. de Massy à faire amende honorable ? Voulez-vous le forcer de me rendre quelques lettres inutiles?... Nous les brûlerons ensemble : il n'en restera que le souvenir de votre dévouement pour moi et de ma reconnaissance pour vous.

— Nous les brûlerons demain ! répondit Léonard.

Un remercîment dans une larme tomba des yeux de Mnie de Kœller, et Léonard s'agenouilla devant elle ; il ignorait sans doute, le malheureux, que la plus affreuse coquetterie d'une femme, c'est de nous faire croixe qu'elle a cessé d'être coquette.

En le voyant sortir pour la venger, pour mourir peutêtre, M™e de Kœller essuya ses beaux yeux qui pleuraient encore. Elle se regarda longtemps devant une glace qui lui parlait de sa jeunesse, de son élégance et de sa beauté; elle oublia bien vite le pauvre Léonard, et son dévouement, et son amour; elle se hâta de sourire, afin de redevenir spirituelle : l'esprit ne sait pas longtemps jouer le personnage du cœur I

Le lendemain ;, le chevalier de Massy s'exécuta de la meilleure grâce du monde; il commença par se battre : il blessa, il égratigna Léonard, mais il reçut à son tour la leçon que donne la pointo d'une épée ; il tendit la main à son loyal adversaire, et il le supplia de remettre à M^e de Kœller je ne sais combien de billets galants qui contenaient, disait-il, beaucoup plus de musc que d'esprit.

Quel orgueil et quelle joie pour Léonard! Il accourt chez Faustine: il lui apporte ces lettres mystérieuses, ces billets galants et musqués qui faisaient tant de peur et tant de honte à une femme d'esprit ! il les a payées de son sang, et Mme de Kœller lui réserve une récompense tout à fait spirituelle. La scène fut d'une grâce et d'un esprit atroces. Faustine est assise près d'un grand feu d'automne; olle se chauffe les pieds, sans trop regarder Léonard qui s'est agenouillé devant elle. De temps en temps , elle dérange ses pieds, pour les poser sur le front de cet admirable niais qui aime si bien et qui aime si triste! Les lettres sont 1», entre le cœur et l'esprit : le cœur ne demande pas mieux que de les brûler, sans y chercher un seul mot qui le blesse; mais lesprit a besoin de les lire : une pareille correspondance est une petite provision d'épingles empoisonnées, qu'il s'agit de piquer sur un homme amoureux comme sur une pelote sensible. L'esprit devient impitoyable : il lit tout; quand il a terminé la lecture d'une leltrc, il la laisse tomber sur la tête de Léonard, et Léonard la jette au feu en tressaillant; enfin, le dernier billet, le plus hasardé, le plus compromettant, disparaît dans les flammes : on n'oublie de brûler qu'une coquette.

En ce moment, un joli enfant, le fils de M"ie de Kœller, accourut dans le salon et se précipita dans les bras de sa mère : Faustine l'embrassa; puis elle le poussa tout doucement vers Léonard, et Léonard l'embrassa à son tour, juste à la place que les lèvres maternelles venaient de toucher, de caresser : il sembla qu'il avait rencontré la bouche même d'une femme bien-aimée ! Quant à Faustine, le petit mystère de cette rencontrej de ce double baiser, ne déplaisait pas à sa coquetterie : elle avait trouvé le moyen de faire de l'esprit en action, sur les deux joues de son enfant 1

A la fin de cette scène, M™e de Kœller adressa une étrange question à Léonard :

— Si je vous permettais de donner à mon fils un nouveau nom, un nom d'amitié, comment l'appelleriez vous?

— Je l'appellerais mon regret ! répondit Léonard. L'esprit fut sans doute assez intelligent pour comprendre

tout ce que désirait ce regret d'un cœur amoureux.

Deux heures après cette entrevue, après cette scène que j'ai gâtée en la racontant, voici Léonard qui revient chez Mme de Kœller. Il a été blessé le matin : il est pâle ; il a la fièvre; il souffre horriblement de la blessure qu'il a reçue et du baiser qu'il a donné; mais qu'importe? il a promis de conduire Faustine au spectacle de l'Opéra. Où est donc Faustine ? dans son boudoir ? dans sa chambre à coucher? dans son jardin?... M'"e de Kœller est dans sa berline de voyage, sur la grande route : elle voyage ! Un ami de la maison, un jeune Parisien, qui avait de l'esprit aussi, et qui n'aimait que l'esprit, s'était chargé de remettre à Léunard

un billet spirituel, affreux, abominable, que la coquetterie adressait à l'amour, en guise d'adieu :

« Votre folie commence à m'inquiéter, Léonard, et votre désespoir me fait peur; forcée de vous plaindre par reconnaissance, je me hâle de vous fuir par précaution. N'essayez pas de me suivre, mon ami ; j'ai trouvé un moyen de me dérober au spectacle de votre folle passion : un parent de M. de Kœller commande en Italie une garnison autrichienne; je serai dans quelques jours à Milan, sur les bords du lac de Côme, bien loin de vous, Léonard, et tout près des persécuteurs étrangers qui vous ont proscrit. Nous nous reverrons en France, je l'espère, dès qu'il vous plaira de devenir calme, raisonnable, comme il convient non pas à un Italien amoureux, mais è un galant gentilhomme de Paris: d'ici là, j'ai eu la sublime pensée de jeter entre vous et moi les lois de la monarchie autrichienne qui vous ont condamné à mort. Adieu ! »

Vous croyez sans doute que cette odieuse lettre est un coup de massue enrubannée qui écrase la tète et le cœur de Léonard? Pas le moins du monde; Léonard relève la tète et il prend son cœur à deux mains : il s'assied devant une petite table de laque, et il ne pense qu'au bonheur de répondre à cette lettre avec le papie^iCt la plume de Faustine! 11 écrit à M'"° de Kœller ; ilo'épète tout haut ce qu'il écrit, devant un témoin, ^vant un ami de la maison, devant le spirituel Parisien de tout à l'heure, qui l'écoute en se moquant de son éloquence et de sa folie. Eh bien 1 telle est l'influence de cet amour si vrai, de celte passion si naïve, de ce cœur si charmant et si dévoué que le stupide témoin finit par pleurer en écoutant ces derniers mots de la réponse de Léonard :

« Puisque vous êtes à Milan, sur les bords du lac, dans la résideace du général de Goritz, nous nous rêver-

roDs bientôt, non pas en France, mais en Italie I J'irai braver auprès de vous les juges qui m'ont condamné; il ne vous restera plus qu'à me dénoncer : je mourrai à vos pieds, dans mon amour et dans ma patrie, les yeux tournés vers le soleil qui doit éclairer un jour la jeune liberté italienne. »

Je vous laisse à juger de l'embarras, de la terreur de M"''= de Kœller, à la lecture d'une pareille lettre qui lui annonçait une résolution si imprévue, si désespérée I... Elle s'efforça de croire que Léonard résisterait encore à ce nouvel accès d'une folie vraiment furieuse; il lui parut qu'en amour, surtout, ce que l'on pense était bien différent de ce que l'on dit ; elle se décida bientôt à ne voir dans le singulier projet de Léonard que la fantaisie d'un rêveur amoureux qui jouait avec le souvenir de ses mauvais rêves...

Un jour, le domestique du général vint annoncer à Mnie de Kœller la visite d'un voyageur français, qui réclamait instamment le droit de paraître devant elle.

— Son nom?... demanda la baronne.

— Il a refusé de me le dire, madame.

— Et à notre tour, s'écria M. de Goritz, nous refusons de le recevoir !

— A quoi bon, général? reprit M^e de Kœller ; c'est là peut-être un Français de mes amis... ou un malheureux de ma connaissance... Laissons entrer ce visiteur anonyme !

— Comme il vous plaira, répondit le général.

Presque aussitôt, un jeune homme entra dans le salon... C'était Léonard.

Un mot, un geste, un cri de de M^e de Kœller, et c'en était fait du dénoûment heureux de cette mystérieuse aventure; Dieu eut pitié du trouble et de la frayeur de Faustine : ce jour -là, l'esprit de la coquette lui servit à quelque chose de louable et d'utile, en lui inspirant ce qu'elle devait penser et ce qu'elle devait dire; elle courut à Léonard; elle se jeta dans ses bras, en s'écriant avec toutes les apparences do la surprise et du plaisir :

— Soyez le bienvenu, mon très-cher cousin I... Vous arrivez de Paris?... Que se passe-t-il dans la grande ville? Avez-vous recueilli des lettres, des journaux, des modes et des compliments pour votre cousine?... Nous repartirons ensemble..., n'est-il pas vrai? dans huit jours, si cela vous plaît?... C'est convenu... Je suis enchantée de vous revoir... Embrassez-moi !

M'"c de Kœller continua de jouer son rôle; elle s'approcha de M. de Goritz; elle lui dit, les yeux à demi tournés vers Léonard qui tressaillit de bonheur:

— Général, je vous présente mon cousin, M le comte de Courcy, un gentilhomme charmant, que vous estimerez, que vous aimerez beaucoup, j'en suis sûre !... Général, je vous demande un service, dans l'intérêt de notre aimable voyageur: permettez-moi de lui offrir, jusqu'au jour de mon départ pour la France, une petite place intime sous le toit de votre hospitalière maison !...

Le vieux général autrichien pressa la main de Léonard, et Dieu merci, la tête du proscrit amoureux pouvait encore être sauvée!

Cinq ou six jours s'écoulèrent, pour nos trois amis, dans l'intimité la plus tranquille en apparence; mojs chaque minute ajoutait, en secret, quelque chose d'affreux à l'infortune de Léonard et à l'inquiétude de M'"' de Kœller f... Un soir, il se joua, dans la résidence do M. de Goritz, un

drame qui donna, tout à coup, un dénoûmeut imprévu à la comédie amoureuse de cette histoire.

Il était cinq heures: Faustine s'occupait, à la hâte, des préparatifs de son départ, qui devait avoir lieu le lendemain; il tardait à la coquette effrayée de dire adieu aux bords du lac, à Milan et à l'Italie; il lui semblait qu'elle devait répondre, devant Dieu et devant les hommes, de la vie et de la liberté de Léonard !

Le général se présenta, sans prendre la peine de se faire annoncer, dans l'appartement de Ja baronne; il s'arrêta d'abord sur le seuil de la porte, pâle, agité, muet à force d'émotion : il regarda longtemps cette femme, cette jolie parente, qu'il avait accueillie dans sa maison; il murmura des mots inintelligibles, et puis il se jeta dans un fauteuil les yeux fixés sur le cadran d'une pendule.

— Bonté du ciel ! lui dit M^^e de Kœller, qu'avez-vous, que se passe- t-il et que regardeii-vous ainsi?...

— Je regarde l'aiguille de cette pendule.

— Qu'attendez-vous de cette aiguille?

— Jattends que l'heure soit venue de vous parler.

— Puisqu'il le faut, général, attendons. La pendule sonna six heures.

— Eh bien ? demanda M^e de Kœller.

— Eh bien ! écoutez moi, Faustine, et tâchez d'avoir du courage !

— J'en aurai.

— Votre jeune cousin, madame, n'est-il pas votre amant?

— Mon amant!... l'amant de M*"^ de Kœller I...

238 LE CŒUR ET l'eSPRIT

— Ou votre amoureux... qu'importe?

— Cela m'importe beaucoup, général!

— Soit ; mais enfin, madame, votre cousin vous aime?

— Je le sais, parce qu'il me l'a dit!

— Un mot encore; la personne que vous appelez le comte de Courcy se nomme véritablement Léonard Ortis!..

— Léonard?...

— J'en suis sûr !... Il n'est pas Français, madame; c'est lin italieiî condamné à mort par la justice de l'empereur, mon maître...

— Condamné à mort!...

— Léonard vous a longtemps adorée en France, et il a eu la sublime sottise de venir vous adorer encore en Italie; rassurez-vous, Faustine* désormais vous n'aurez rien à craindre des poursuites insensées de votre adorateur... vous ne le verrez plus.

On a beau avoir de l'esprit, rien que de l'esprit; on se laisse quelquefois surprendre par une niaiserie, qui est tout simplement un peu d'émotion et de doulour. On a beau dédaigner ce qui brûle, parce que l'on ne sait que briller, l'étincelle finit par avoir des flammes ; on s'y brûle soimême, et c'est bien fait. Aux derniers mots du général, Faustinc se mit à pleurer; oui, oui, elle pleura! elle pleura des deux yeux ! elle pleura sans sourire! M. de Goritz reprit ainsi :

— Des avis secrets m'ont révélé sa présence dans ma maison ; je viens de l'interroger moi-même, et le sentiment du devoir m'a rendu impitoyable : un ordre supérieur m'a forcé d'arrêter un proscrit dans ma propre demeure. Chose étrange, ce malheureux Léonard compte si peu sur votre pitié, qu'il m'a demandé l'horrible faveur de mourir devant vous! Soyez tranquille, vous ne le verrez point mourir; en ce moment, sans doute, il est morti

LE CŒUR ET l'esprit 259

Le bruit d'une fusillade se fit entendre* et madame de Kœller tomba évanouie, presque mourante, dans les bras d'un homme qu'elle appelait déjà l'assassin de Léonard Ortis. Il ne fallut rien moins que des coups de fusil pour réveiller le cœur de cette femme, un cœur qui dormait depuis le jour de sa naissance : la belle au cœur dormant !

Par bonheur, nous n'avons point affaire à un drame ; nous assistons au spectacle d'une comédie sentimentale. En revenant à elle, en rouvrant ses yeux à la lumière qui l'épouvantait, Fau'stine reconnut Léonard, le pauvre amoureux qui vivait encore, et M"ie de Kœller laissa échapper de ses lèvres tremblantes un mot qu'elle n'avait jamais prononcé, ni murmuré, ni pensé, un mot qui était sans doute le premier cri de son cœur, un mot charmant qui n'avait rien de spirituel.

Léonard était aux genoux de Faustine; il lui disait de sa voix la plus caressante :

— Oui, pleurez, pleurez encore... car votre esprit a failli tuer mon cœur !... Mais, je vous ai déjà pardonné. Faustine, on pardonne, tant que l'on aime !

— Allons, mes enfants! s'écria le général autrichien, assez de regards, de mots et de soupirs amoureux... Aiuidzvous, le plus loin de Milan qu'il vous sera possible! Léonard, j'ai peut-être joué ma vie pour sauver la vôtre; vous m'en remercierez en France par la pensée, dans un jour de bonheur '... Adieu, adieu, et que le ciel vous conduise !

— Et l'arrêt de mort que vous avez contre moi? demanda le proscrit.

— Je me plaindrai de l'avoir reçu trop tard, et tout sera dit!

Mme de Kœller s'agenouilla aux pieds du général ; M. dô Goritz releva la belle coquette repentie; il se pi ncha vers elle et lui dit, à la douce manière d'un aimable moraliste:

— Léonard m*a tout raconté: il a bien souffert, allez 1 Croyez-moi, Faustine : une jolie femme, qui a de l'esprit et qui ne sait point aimer, sera toujours la plus inutile des femmes, la dernière des créatures, une jolie chose bien mieux qu'une personne : un ornement, un meuble de luxe, un lus:tre que l'on pourrait suspendre dans un salon, une pendule à répétition et à musique, une bougie de couleur qui brûle les niais et les papillons, une fleur artificielle, un chef-d'œuvre de mécanique, une boîte à secret, tout ce que vous voudrez enfin, excepté une femme. Un pareil être a presque toujours l'impiété et la cruauté des enfants : il est capable de plumer des oiseaux vivants ! Chère Faustine, ayez un peu moins d'esprit et un peu plus de cœur, si cela est possible. Lorsque l'esprit n'a point de cœur, chez une femme, il finit par n'être plus d'aucun sexe : il ne désire rien, il n'espère rien, il ne croit à rien ; il n'est pas même déiste, pour croire au dieu des amours.

M™- de Kœller demanda au moraliste, déguisé en général autrichien :

— Le cœur a-t-il au moins le droit d'avoir un peu d'esprit ?

— Oui, répondit le général, quand le cœur n*a rien de mieux à faire pour lui-même et pour son prochain.

LE

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