‹ Ici l'on aimeChapitre 3 sur 15 · VÉRITABLE MORT DE VATEL · texte numérisé non relu

VÉRITABLE MORT DE VATEL

Le dimanche 26 avril 1671, il y avait foule de beau monde dans le célèbre hôtel de Carnavalet; M"'^ la marquise de Sévigné, que rien ne pouvait jamais distraire du soin précieux de penser à sa fille, s'était mise à l'écart dans un coin du salon pour écrire, en toute liberté d'esprit et de cœur, à sa chère Provençale, Mn»c de Grignan.

— Madame, s'écria tout à coup le marquis de Villars, en s'adressant à la spirituelle caillette de la cour de Louis XIV, dites bien à cette ravissante fille que j'ai réclamé, de votre faiblesse maternelle, le droit de prendre une copie de son admirable portrait que voilà !

— Madame, s'écria à son tour la jeune comtesse de G niche, dites bien à notre amie de Grignan que je ferai coiiTer une poupée, à son intention, afin qu'elle puisse adopter, le plus tôt possible, la nouvelle coiffure de M""" de Nevers

— Et vous, comtesse de Fiesque, demanda la marquise de Sévigné, n'avez-vous rien à jeter au bout de ma plume, à l'adresse des galères de Marseille?

— J'envoie aujourd'hui trois cents compliments à notre charmante galcriennej et je lui enverrai demain trois paires de souliers de George t.

— Et vous, monsieur de la Rochefoucauld?

— Je l'embrasse,

— Et vous, Brancas?

— Mandez-lui que j'ai versé dans un fossé, la semaine dernière; grâce à ma rêverie habituelle, jo ne m'en étais guère aperçu, je vous le jure ; mais mon médecin a eu la bonté de me prévenir que j'avais failli me rompre le cou.

— Et vous, monsieur de Montausier?

— Apprenez-lui, s'il vous plaît,que je m'approche de vous en ce moment, et que je vous donne un baiser... pour elle.

— Bien obligée, monsieur.., pour elle!— Et vous, Charles, quelle nouvelle adressez-vous à votre sœur?

— Je lui annonce que notre pauvre jardinier de Livry est mort, et que notre beau jardin en est tout triste.

— Et vous, monsieur l'abbé Têtu?

— Daignez écrire à celle que vous appelez la plus jolie fille du monde que je continue d'attendre, pour croire en Dieu, le jour où il plaira à Sa Majesté de faire de moi un évêque.

— Et vous, monsieur de Ménars?

— J'ai un plaisant malheur à lui apprendre ; M. de Mont- Icuet a eu la distraction de tomber de cheval et de se îuer, en lisant une lettre de sa maîtresse; à vrai dire, cette lettre était un congé en bonne forme : il y avait là de quoi perdre la tête... et l'étrierl Mais, voyez un peu l'instinct d'une pauvre bêle . le cheval de M. de Monllouet s'en est allé tout

seul, après la chute de son maître, hennir et piaffer à la porte de la dame infidèle !

— Et vous, monsieur d'Hacqueville, que direz-vous, dans ce papier, à M"^e de Grignan?

— Je lui dirai , si vous voulez me le permettre, qu'elle recevra de ma part, avant huit jours, un récit exact de ce qui s'est passé à Chantilly, à la fête royale de M. le Prince.

— A merveille! Aussi bien, je lui parle déjà de l'horrible mort de ce malheureux Vatel, suivant une relation que Moreuil vient de me faire ; voici toute l'histoire en détail, comme je la raconte à ma fille... vous en jugerez ;

« Le roi arriva le jeudi au soir; la promenade, la collation dans un lieu tapissé de jonquille5,tout cela fut à souhait.' On soupa ; il y eut quelques tables où le rôti manqua, à cause de plusieurs dîners, à quoi l'on ne s'était point attendu; cela saisit Vatel; il dit plusieurs fois : Je suis perdu d'honneur; voici un affront que je ne supporterai pas. Il dit à Gourville : la tête me tourne; il y ajflouze nuits que je n'ai dormi. Gourville le dit à M. le Prince. M. le Prince alla jusque dans la chambre de Vatel et lui dit : Vatel, tout va bien; rien n'était si beau que le souper du roi. Il répondit: Monseigneur, votre bonté m'achève; je sais que lé rôti a manqué à deux tables. — Point du tout, dit M. le Prince, ne vous fâchez pas, tout va bien. — A quatre heures du matin, Vatel s'en va partout; il trouve tout endormi. Il rencontre un petit pourvoyeur qui lui apportait seulement deux charges de marée; il lui demande : Est-ce là tout? — Oui, monsieur. — Il ne savait pas que Vatel avait envoyé à tous les ports de mer. Vatel attend quelque temps; les autres pourvoyeurs ne vinrent point. Sa tête s'échauffait; il crut qu'il n'aurait point d'autre marée. Il trouva Gourville et lui dit : Monsieur, je ne' survivrai point à ce nouvel affront; Gourville se moque de lui. Vatel monte à sa chambre, met

son épée contre la porte et se la passe au travers du corps; il tombe mort. La marée cependant arrive de tous côtés; on cherche Vatel pour la distribuer; on va à sa chambre; on heurte, on enfonce la porte : on le trouve noyé dans son sang ! On court à M. le Prince qui fut au désespoir; M. le duc pleura. On dit que c'était à force d'avoir de l'honneur à sa manière; on le loua fort; on loua et l'on blâma son courage. Gourville tâcha de réparer ja perte de Vatel; elle fut réparée. On dîna très-bien; on fit collation, on soupa, on .-e promena, on joua, on fut à la chasse. Tout était parfumé de jonquilles; tout était enchanté. Voilà ce que Moreuil m'a dit, espérant que je vous le manderais. Je jette mon bonnet par-dessus les moulins, et*je ne sais rien du reste ..»

— Eh bien ! madame, répondit M. d'Hacqueville, ce que vous ne savez pas sur les cauces réelles qui ont amené la mort de M. Vatel, vous plairait-il de l'entendre ce soir, de ma bouche ? Mon récit ne ressemblera guère à votre lettre : vous avez écrit une petite fantaisie romanesque, et je vous dirai tout simplement une petite histoire véritable, dans laquelle il ne s'agit ni de collation, ni de rôti, ni de marée les bruits de cour ont fait de M. Vatel un serviteur fanatique : mes souvenirs en feront, je l'e^ère, un homme de cœur, un galant homme sensible, un malheureux fort à plaindre, et qui avait les plus tristes raisons du monde pour se condamner à mourir !

A ces mots, la célèbre marquise et les hôtes magnifiques du salon de Carnavalet s'empressèrent autour de M. d'Hacqueville; M"'^ de Sévigné oublia, pour un instant, sa chère fille de Provence, et l'histurien de Vatel parla ainsi :

— L'infortuné maître d'hôtel de Monsieur le Prince n'était point un domestique ordinaire; il avait ce que l'on trouve rarement sur les banquettes d'une antichambre ou d'une office: d3 l'esprit, un langage facile, de la grâce dans les manières, des habitudes mondaines et une figure distinguée. Il avait appartenu d'abord à M. Fouquet, le surintendant, qui le traitait avec cette intimité honorable que l'on doit à un serviteur toujours fidèle et toujours de bon conseil. Pélisson estimait le caractère de Vatel, et notre excellent la Fontaine faisait un pompeux éloge de son instruction cachée et de sa modeste finesse. Monsieur le Prince lui-même daignait le consulter sur des intérêts d'une secrète impc rtance, et bien des gens de qualité s'avisaient de prendre l'épée mercenaire du maître d'hôtel pour une vaillante épéd de gentilhomme.

Vatel avait la louable coutume de tout sacrifier à l'administration rigoureuse de son service ; mais, ses devoirs une fois remplis, Vatel, qui était jeune, spirituel et bien fait, se plaisait à partager les minutes de ses rares loisirs entre l'étude qui lui enseignait à vivre et l'amour qui lai enseignait à aimer la vie : il adorait tous les livres nouveaux qui avaient de l'éloquence et to jtes les jeunes femmes qui avaient de la beauté; il admirait tous nos grands poètes, et il raffolait de toutes nos grandes dames; seulement, comme il lui était impossible de s'adresser aux coquettes célèbres de la cour, il s'en prenait, à cœur joie, aux petites bourgeoises et aux jolies grisettes de la ville : sans doute, il les habillait, par la pensée, de tout le luxe, de toute la splendeur, de toutes les grâces empruntés des boudoirs de Versailles, et l'imagination de l'amoureux faisait le reste !

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Un soir, il n'y a pas longtemps de cela, comme il courait à l'aventure, dans une chasse amoureuse, au fond de je ne sais plus quel faubourg de I^ris, Vatel rencontra une jeune personne, simplement vctue, simplement jolie, qui marchait à petits pas, en sautillant sur le pavé de la rue. Il en fut charmé tout de suite, et, entre nous, cette fille étzit charmante • elle était si propre, si fraîche, si légère, si gracieuse, qu'avec elle, vraiment, le plus sage serait devenu le plus fou, et Vatel perdit, à la première vue, ce qu'il avait encore de sagesse, peu de chose, hélas ! presque rien, un éclair, comme dit quelquefois notre adorable marquise.

Ce soir-là, Vatel avait caché, avec un soin extrême, les apparences distinctives de sa dignité domestique : il s'était déguisé à la manière des amants mystérieux, et il portait bien ou mal la petite veste, le petit chapeau, les habits râpés d'un courtaud de magasin qui a revêtu ses bardes du dimanche. Ainsi affublé d'un accoutrement d'emprunt, Vatel s'arrogeait le droit de traiter, avec toute la hardiesse de la galanterie plébéienne, avec tout le laisser-aller de la boutique, les jolies ouvrières, les piquantes artisanes que le hasard poussait tout doucement sur son passage : entre laune et l'aiguille, pensait-il peut-être, il n'y a guère que la distance d'un chiffon ou que la longueur d'une aiguillée de fil; un fil, un chiffon !... fragiles obstacles, que la jeunesse déchire ou brise sans y prendre garde, en s'amusant, avec un doux propos, avec un serment, avec un baiser I

Vatel avait hâte de briser entre ses doigts le fil qui le séparait de cette jeune fille ; il la regarda de son mieux, bien longtemps, comme il sied aux séducteurs de regarder une jolie femme, et l'ouvrière, qui ne voulait, sans doute, rien recevoir d'un inconnu, d'un étranger, s'empressa de lui rendre tous ses regards, toutes ses tendres œillades. Bientôt, la griselte entra dans un magasin de la rue Saint-Denis

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et Vatel se mit à l'attendre sur le seuil de la porte ; au bout de quelques minutes, la grisette, assise devant le- comptoir, s'aperçut en soupirant qu'elle avait oublié ses économies de la semaine, et la voilà forcée de dire adieu, pour un jour, à ses magnifiques emplettes. Vatel s'approcha du maître de la maison .et lui demanda, le plus naturellement, le plus audacieusement du monde : — Combien vous doit ma cousine? Vatel paya sans hésiter le prix des fournitures; ensuite, il offrit son bras à cette parente improvisée, et il l'entraîna dans la rue, en lui disant à haute voix : — Où allons-nous, cousine? La jeune fille lui répondit en riant: — Chez moi, mon cousin, au faubourg Saint-Antoine, — Que l'amour nous mène !... murmura Vatel ; et l'amour les mena si bien, si lentement, à travers les détours galants d'une école buissonnière, qu'ils n'arrivèrent que fort tard dans la soirée, apjrès trois heures de babillage, à la porte du modeste logis de l'imprudente grisette. La jeune fille dit à Vatel, qui se préparait encore à la suivre :

— Grand merci, monsieur... vous n'irez pas plus loin!..- Les mauvaises langues du voisinage n'auraient qu'à jaser sur mon compte, et je ne possède, pour unique fortune, que le petit bénéfice de mon travail et de ma sagesse... Au revoir !

— Au revoir... Où?

— Dans la boutique de la rue Saint-Denis.

— Quand ?

— Le plus tôt possible... Demain... Ne faut-il pas que je rende l'argent que je dois. . . et que je n'ai pas emprunté ?

— C'est juste... A demain !

Vatel se pencha sur la jeune fille et lui prit au moins trois i)aisers...

— Que farites-vous donc, monsieur ? s'écria la grisette. •— Je viens de prendre l'intérêt de mon argent...

— Fi, monsieur ! n'avez-v^jus pas de honte de faire l'usttre I

— Adieu, mademoiselle Denise t

— Adieu, monsieur l'usurier 1

Le lendemain, à la même heure, nouvelle rencontre chez le marchand de la rue Saint -Denis, nouvelle promenade, nouvelle école buissonnière, et un peu plus tard, nouvelle usure au profit de l'inexorable prêteur. Denise eut beau dire et beau faire ; Vatel -^efusa obstinément de recevoir le capital de ses avances, et il arracha, m'a-t-on dit, à la faiblesse ou à la pauvreté de la jeune fille le droit de toucher, chaque soir, sur ses deux joues, 1 intérêt usuraire de son argent.

Que vous dirai-je? les baisers vont vite!... En peu de jours, le caprice de Vatel devint une passion, et les grisettes de Paris ont presque toutes le cœur sur les lèvres ! Pourtant, Vatel jouait de malheur dans le succès de son intrigue amoureuse : impossible de négliger les devoirs de sa charge, quand bon lui semblait, au gré de son amour, pour venir soupirer dans la mansarde d'une griselte; d'ailleurs, Denise elle-même n'avait-elle pas des précautions à prendre et des mesures à garder ? Pour sourire à son bel amoureux, une seule fois par semaine, Denise profitait en secret de l'absence d'une vieille femme qu'elle appelait sa marraine, et les deux amants n'avaient guère le droit de s'adorer que le dimanche !

Un soir, en s'agenouillant aux pieds de Denise, Vatel, qui n'était pour elle qu'un pauvre ouvrier de Versailles, aperçut au doigt de sa maîtresse une bague enrichie d'une perle précieuse. Vatel se releva comme un jaloux, comme un fu-

rieux, tout prêt à lui reprocher, à grands cris et à grands gestes, la honte d'une infidélité, le crime d'une spéculation affreuse ; mais l'innocente Denise répondit à ce cruel accès de jalousie et de colère, en donnant sa jolie main à baiser, en disant avec une douceur exemplaire:

— Mon ami, ce riche bijou est un souvenir de mon père, tout ce qu'il avait conservé de son ancienne fortune; ce soir, je l'ai mis à mon doigt, par mégarde, en fouillant dans les petits joyaux de mou pauvre écrin ; pardonnez-moi la douleur que je vous ai causée : je vous pardonne l'injure que vous m'avez faite. S'il vous sied encore d'être injuste et de calomnier la bonne foi de votre Denise, tenez, monsieur, prenez cette malheureuse bague qui n'en peut mais... Ouvrez la fenêtre de ma chambre, et jetez hardiment cette perle, ce souvenir, cette relique, dans le ruisseau du faubourg !

Aussitôt dit, aussitôt fait : la jalousie de Vatel ne voulut pas céder au charme de ces naïves paroles ; il ouvrit la croisée de la mansarde ; il s'empara de la bague de Denise et il la jeta, sans pitié, dans le ruisseau.

Eh bien I Denise se montra ravissante toute la soirée ; elle s'efforça de plaire à ce fou furieux qui la maltraitait de la sorte, et je vous demande si nos grandes dames de la cour auraient oublié dans une caresse, comme Denise, le sacrifice d'un joyau superbe, d'un souvenir précieux, d'un véritable trésor, qui était peut-être sa seule opulence I

Précisément, le lendemain de cette étrange scène, dont il déplorait déjà la brutale injustice, Vatel se promenait dans les jardins de Versailles, bras dessus, bras dessous, avec son

i3S LA VERITABLE MORT

excellent ami M. Gourville ; les deux promeneurs devisaient sérieusement des réjouissances printanières qui se préparaient à grands frais, sous les ombrages de Chantilly, à propos de la visite prochaine de Sa Majesté aux dieux hospitaliers de M. le Prince... Tout à coup, au détour d'une allée, l'allée des Philosophes, je crois, le malheureux Vatel poussa un cri à demi étouffé par la surprise, par l'émotion, et il s'assit en tremblant, ou plutôt il se laissa tomber sur un banc de pierre, les yeux flxés sur une belle dame qui s'en allait, derrière la verdure naissante des charmilles, côte à côte avec un beau gentilhomme de la cour...

— Mon Dieu ! s'écria Vatel, ayez pitié de moi ! Une pareille ressemblance ! Oui, c'est bien elle... Quel honneur et quel malheur pour un pauvre diable de mon espèce!... Je souffre, j'ai la fièvre, j'étouffe I

— Mon cher Vatel, lui demanda Gourville, perdez-vous la tête?

— Non, pas encore ; mais je sens que je la perdrai tout à l'heure...

— Pourquoi ?

— Parce que je viens de voir cette femme.

— Vous la connaissez ?

— Beaucoup... C'est ma Denise, ma belle Denise !

— Vous êtes fou !... C'est M^e la ducliesse de Ventadour ; elle n'est à Versailles que depuis ce matin.

— Depuis ce matin, seulement ?

— Sans doute ; elle arrive du fond de sa terre de Lamotle, où elle vivait comme une recluse, par l'ordre de son mauvais sujet de mari... Elle ai3parlienl aujourd'hui à la maison de MadnYne.

— Ah I je respire !... Et ce jeune homme qui l'accompagne, en lui comptant lleurette?

— C'est le chevalier de Tilladet, son noble cousin, un pa

rent généreux qui l'aide à se venger des outrages de M. de Ventadour... et l'on assure dans le monde que la vengeance est complète.

— C'est singulier! cette ressemblance m'effraye encore^ et je suis presque jaloux de ce chevalier de Tilladet... rs'y pensons plus!... J'y pense toujours... J'y penserai jusqu'à la soirée de dimanche... Ce soir-là, je retrouverai ma Denise... et j'oublierai la duchesse!

— Quelle est donc cette merveilleuse Denise dont l'image vous poursuit sans cesse, et que vous aimez à retrouver sous les apparences d'une grande dame de Versailles ?

— Cette merveille charmante, Gourville, c'est une petite ouvrière, rien que cela! mais une ouvrière d'élite, une grisette bien élevée, qui a des façons élégantes, un langage rempli de noblesse, des airs aristocratiques, et les mains les plus blanches, les plus fines, les plus princières du monde ! Je l'aime, Gourville, et je l'aime chaque jour davantage; tôt ou tard, Denise deviendra m.a femme, et quand elle aura le droit de porter, avec l'aide de Dieu et de ma fortune, du satin, du velours, des plumes, des dentelles, Denise vaudra pour tous les yeux, pour tous les cœurs, la plus fière duchesse de France 1

Le dimanche suivant, Vatel fut encore plus exact que de coutume au rendez-vous de la mansarde ; l'honnête homme amoureux se promettait déjà de confier à Denise son nom véritable, son état, ses projets, ses espérances; il préparait à plaisir son petit discours, sa douce demande en mariage... jlais, celte fois, hélas! personne pour lui ouvrir la porte dérobée de la maison du faubourg; personne pour le recevoir, pour lui sourire, pour l'embrasser! La soirée

(lu dimanche, la semaine, quinze jours, un mois tout entier se passèrent ainsi : pas plus de Denise dans la mansarde que dans les salles étincelantes du palais de M. le Prince! Et pour que rien ne manquât à ses regrets, à sa douleur, Valel reçut un matin, au moment de son départ pour les fêtes de Chantilly, ces quelques lignes d'écriture, tracées par la jolie main de Denise :

« Vous m'avez trompée : vous n'êtes pas un ouvrier de Versailles nommé Julien; vous êtes monsieur Vatel, au service de M. le Prince. J'ai quitté ma chambrette du faubourg Saint-Antoine, et bientôt je quitterai Paris, afin de ne jamais vous revoir. Adieu, monsieur; c'est bien mal, allez, d'avoir ensorcelé une pauvre fille, trop misérable pour devenir votre femme, trop orgueilleuse pour continuer à être votre maîtresse.

j> Denise. »

Ce billet fut un coup de grâce pour l'esprit et pour le cœur du malheureux Vatel. Il suivit, à distance, la maison de son maître, en pleurant comme un insensé, incapable de rien prévoir, de rien ordonner, danc l'intérêt de son service extraordinaire : étonnez -vous, après cela, que Vatel ait passé douze longues nuits sans dormir, et que le rôti ait manqué, non pas seulement à la table du roi, mais à vingt-cinq tables du souper royal de M. le Prince !

A Chantilly, le souvenir de Denise prit tout à coup, aux yeux de Vatel, la forme, les apparences, la figure, la réalité vivante d'une femme, et cette femme, c'était encore madame de Ventadour, que le maître d'hôtel amoureux avait déjà rencontrée une fois dans les jardins de Versailles ; l'appari-

tion toute naturelle, la présence bien simple de la duchesse, au milieu des magnificences de la fête, inspira soudain à ce pauvre inconsolable des idées étranges, des enfantillages, d'innocentes folies qui étaient les dernières illusions, le dernier bonheur d'un amour malheureux ; il lui sembla, de nouveau, que la belle suivante de Madame , c'était Denise en deux personnes : l'une qui l'avait adoré dans une mansarde; l'autre qui le méprisait sans doute dans un palais. De loin ou de près, à l'affût des regards, des gestes, des paroles de la duchesse, Vatel cherchait à surprendre dans ses yeux, dans ses moindres mouvements, dans le son de sa voix, quelque chose de charmant, un doux souvenir qui' signifiât pour lui seul : c'est elle ! c'est Denise ! Enfin, il s'imagina que madame de Ventadour avait daigné lui sourire tristement, avec une tendre pitié^ et Yatel s'écria, au fond de son cœur : Mon Dieu ! dites à la duchesse de disparaître au plus tôt et à Denise de revenir au plus vite !

Dieu entendit, à coup sûr, le secret langage de Vatel, et si la duchesse ne disparut pas tout à fait, du moins elle permit à enise de se mon tr encore !... Le roi fit son entrée à Chantilly, jeudi au soir; à onze heures environ, après avoir donné ses ordres pour le dernier service de la table royale, Vatel supplia Gourville de le remplacer dans l'exécution de quelques détails de sa charge, et il s'en alla rêver dans le parc que Ton avait éclairé, comme par enchantement, aux lueurs magiques d'une immense constellation de lumières. Le hasard, qui est bien la plus charitable divinité de ce monde, prit pitié de ce triste rêveur qui se promenait à une pareille heure, en soupirant, en souffrant, en ayant l'air d'attendre quelqu'un ou de cher-

cher quelque chose : debout au milieu d'un vaste bosquet de tilleuls fleuris, Vatel aperçut, au reflet des girandoles enflammées, une jeune femme qui marchait lentement, à travers les splendeurs de cette poétique solitude, les pieds sur la terre, les yeux et la pensée au ciel ; elle s'avança vers lui, sans le voir, sans l'entendre; elle l'eflleura du bout de sa robe... et Vatel, entraîné par une inspiration mystérieuse, irrésistible, s'agenouilla sur Iherbe, en murmurant le nom de Denise !

Qui le croirait? A ce nom qui n'était pas le sien, madame de Ventadour cessa de voyager dans les nuages, pour redescendre sur la terre ; elle se prit à dire, d'une voix émue :

— Vous m'avez appelée, et me voilà... qui êtes-vous?

— Vous le savez bien, madame!... vous le savez bien, Denise!... Je suis Vatel pour tous les autres : je ne suis Julien que pour vous seule !

— D'où veupz-vous?

— J'arrive d'un monde où l'on souffre, où l'on gémit, où l'on meurt à chaque instant !

— Quel est ce monde ?

— Le monde de i'amour qui se souvient et qui regrette.

— Vous vous souvenez ?...

— De Denise!

— Vous regrettez?...

— Denise, toujours Denise, Denise et vous, madame I

— Je suis la duchesse de Ventadour!

-— Ah î Denise, ma belle Denise, est-ce que je ne vous vois pas, est-ce que je ne vous reconnais pas tout entière, à travers les diamants et les dorures de votre robe ?... Oui, oui , j'ai provoqué, je ne sais comment, la curieuse coquetterie d'une femme de qualité; elle s'est amusée à me sc'»duire, à m'enchanter, à me perdre... et moi, crédule, je

VOUS ai aimée, madame la duchesse!... Je vous ai adorée, Denise!... Laquelle de vous deux aura la bonté de me répondre, de me consoler, de me plaindre?

— Monsieur Yatel, vos singulières paroles offensent la duchesse de Ventadour... Mon pauvre Julien, viens çà, tout près de moi, dans la mansarde de Denise!...

A minuit, des fusées volantes annoncèrent le feu d'artifice que l'on allait tirer sur la grande pelouse du château; ^jme ^Q Ventadour tendit sa main à Vatel, en lui disant à voix basse :

— Adieu, Julien! Je vous ai parlé pour la dernière fois, peut-être, et c'en est fait à jamais de votre bien-aimée Denise : vous ne rencontrerez plus à Versailles que M^e la duchesse de Ventadour ! Le roi , fatigué de ce qu'il appelle ma coupable extravagance, m'a donné à choisir entre l'ennui de mon ménage et la solitude des Carmélites : j'ai promis à Sa Majesté de m' ennuyer raisonnablement; je vais essayer de tenir ma parole, avec la grâce de Dieu et les bons conseils de Madame. Mon cœur reste avec vous, Julien, et je n'emporterai à Versailles que les futiles apparences de ma personne !

— Partez donc, madame ! répondit tristement le maître d'hôtel; emmenez bien vite la duchesse... J'ai découvert le moyen infaillible de toujours garder ma Denise!

M™« de Ventadour disparut dans les massifs du parc, et au même instant, l'horizon s'illumina des gerbes éblouissantes du bouquet d'artifice; Vatel comtempla de loin ce magnifique spectacle, à travers la découpure des arbres ; et puis, en un clin d'œil, l'horizon redevint tout noir; après le bruit et la lumière,— le silence, l'obscurité, rien, le néant !

Yatel regagna la route qui louchait au seuil du château; en voyant un nuage de fumée qui s'élevait encore du milieu de la pelouse, il se mit à dire, les yeux mouillés de larmes :

— Oh ! mon triste bonheur qui n'a duré qu'un instant I oh ! misérable feu d'artifice qui n'a duré qu'une minute !

A quatre heures du matin, Vatel continuait à se promener dans les jardins de Chantilly et à se désoler de plus belle ; la tête lui tourna tout à fait, au souvenir de la duchesse : il monta dans sa chambre, et pour ne plus quitter sa Denise qu'il avait retrouvée dans le parc, sa Denise qu'il croyait voir encore, il se prit à l'envelopper de sa pensée amoureuse, et il se tua d'un coup d'épce ! — Vous le voyez, marquise, continua M. d'Hacqueville en s'adressant à ' M'»*' de Sévigné , mon récit ne ressemble pas à celui de Moreuil, et je vous assure que la marée de Chantilly n'a rien à faire dans la véritable mort de Vatel.

— Ma foi! répliqua la spirituelle m.arquise, mon histoire est faite, et je n'en changerai pas une syllabe; seulement, je vais annoncer à ma fille une seconde édition de cette vilaine nouvelle, revue, corrigée et considérablement augmentée.

M^c de Sévigné termina ainsi la lettre qu'elle adressait à M"^^ de Grignan :

a D'Hacqueville, qui était à tout cela, vous fera des relations sans doute; je n'en sais pas davantage; je pense que vous trouvez que c'est assez; je ne doute pas que la confusion n'ait été grande : c'est une chose fâcheuse, à une fête de cinquante mille écus. »

Une chose fùcheuse!... 0 Vatel I que l'oraison funèbre de M"c de Sévigné te soit légère !

LE

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