MOUCHOIR DE BERENICE
J'en suis fâché pour les jardins de Versailles, qui ont peutêtre le droit d'avoir de l'orgueil ; mais, il faut arracher à la guirlande poétique de leur royale histoire une petite fleur célèbre qu'ils ont dérobée, une fleur modeste, délicate, tendre, mélancolique, une espèce de fleur sensitive qui appartient à l'histoire des jardins de Vincennes ; je parle de M"e de la Vallière.
On a beaucoup écrit sur cette fille d'honneur de Madame, devenue si vite et si bien sœur Louise de la Miséricorde; on reviendra plus d'une fois encore sur cette douce figure historique, sur cette noble et touchante physionomie qui représente un de^ plus jolis romans de cœur du grand siècle, d'un siècle dont le cœur n'était pas précisément un vrai romancier; triste et beau roman, qui commence sous le
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regard amoureux de Louis XIV, ef qui finit sous l'austère parole de Bossuet !
Je n'ai point à raconter la vie romanesque de M"^ de la Vallière; le mouchoir de Bérénice ne renferme pas un long récit, un livre, une chronique, c'est à peine si, en l'agitant et en le chiffonnant de mon mieux, j'en pourrai faire tomber un son^teitir et ui> parfum die cette exqiiBS« créature qae M"'*" de Sévigné appelle une petite violette cachée sous l'herbe. Je suis de - lavis d'un grand écrivain de notre temps : « M^'e de la Vallière est de ces noms qui ont toujours jeunesse et fraîcheur en France ; sans prétendre rien découvrir de nouveau en elle, on peut se donner le plaisir de la considérer un moment. ■»
C'est donc à Vincennes, et non point à Versailles, que commencent véritablement les amours de Louis XIV avec Louise de la Vallière. C'est bien à Vincennes que se passe la fameuse et charmante scène des Charmilles. C'est dans le petit parc voisin de Saint-Mandé, que le roi surprend le secret d'une belle et naïve passion, le premier battement d'un jeune cœur, le premier soupir d'une douleur qui s'ignore peut-être elle-même. Cet amour, cette passion, cette douleur , deviendront un peu plus tard, dans la réalité et dans l'histoire, toute la grâce, tout le charme, tout le sentiment, toute la poésie des galantes faijlcss^ de Louis XIV.
Un soir, à Vincennes, Louis XIV et Béringhen s'avisèrent de suivre les filles d'honneur de Madame , qui couraient je ne sais où, un peu au hasard, à l'aventure, à la grâce de l'amour, en liant, en chantant, et ne s'arrêtant parfois que pour soupirer. Elles arrivèrent ainsi, par les massifs, par les tailUs, la robe légèrement relevée à cause des broussailles, jusque dans le petit parc de Saint-Mandé, au fond d'un berceau de charmilles. Louis XIY n'était pas loin : les premières amours du souverain allaient naître dans ce ber-
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<îeau, parmi les fleurs, aux premiers rayons du soleil du grand roi.
On s'assit à l'ombre des charmilles; on devisa des gentilshommes qui avaient le mieux dansé au ballet de la cour. Mlle de Pons se souvenait du comte de Guiehe; M^^c deChimerault pensait encore au marquis d'Arlincourt; M"e de Lude trouvait que rien n'était comparable à la danse du comte d'Armagnac; M"* de la Vallière osa parler du roi, et ne parla guère que de lui, disant d'une voix tremblante que le roi était bien beau, bien spirituel, bien généreux et magnifique, ajoutant que le roi dansait comme un demi-dieu, et finissant par avouer qu'on l'aimerait à en mourir... s'il n'était pas roi ! Le roi qui écoutait, faillit se trahir.
Un temps admirable, c'est-à-dire le temps le plus abominable du monde, favorisa la fin de cette petite scène des charmilles : la pluie tomba tout à coup avec un orage; on s'effraya, on se dispersa, on se mit à courir pour chercher un abri; par malheur, M"^ de la Vallière boitait... un peu... avec beaucoup de grâce et de coquetterie sans doute... mais enfin elle boitait! Elle se laissa devancer par ses compagnes, si bien qu'elle se trouva toute seule dans le parc; je me trompe : elle se trouva deux! Louis XIV était près d'elle, sans prendre garde à la pluie qui se moquait de l'étiquette, et il leur fallut rester ensemble, bon gré mal gré, jusqu'à la dernière goutte de l'averse. Je me souviens d'avoir lu, à propos de cette rencontre, que Louis XIV amoureux était bien capable d'avoir préparé la pluie et machiné l'orage.
Mlle de la Vallière avait grand'peur, dans ce parc, entre deux simples rideaux de charmille, avec un pareil gentilhomme qui n'avait, à ses yeux, que le tort peut-être excusable de commander à tout le monde. Elle avait peur du mauvais temps, de la solitude, de Tombre, du silence, du roi, d'elle-même. Louise se prit à trembler; elle se laissa
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tomber sur un banc de verdure, en pleurant, en pleurant, avec le pressentiment de la peine; Louis XIV se pencha vers la fille d'honneur, en tremblant à son tour, et il essuya les pleurs délicieux qui coulaient déjà pour lui.
La pluie cessa \ les amours mouillés secouèrent leurs ailes, en même temps que les oiseaux. Le roi et Mi'e de la Vallière regagnèrent le château, chacun de son côté, à la douce clarté de ces belles étoiles qui devaient illuminer, pendant bien des années, les fêtes les plus galantes de la monarchie.
Si la cour avait daignéjeter, ce soir-là, un regard curieux sur une fille d'honneur qui rentrait dans les appartements de Madame^ on aurait aperçu peut-être, dans les mains de M"^ de la Vallière, un mouchoir qui n'était pas le sien, un mouchoir richement brodé, qui portait le chiffre du roi. Pendant toute cette cruelle et enivrante soirée, Louise essuya plus d'une fois son front qui rougissait déjà, et ses yeux qui pleuraient encore, avec ce merveilleux mouchoir qu'elle devait conserver bien longtemps, jusqu'à son dernier 4 regret, jusqu'à sa dernière larme.
Au mois de mai 1664, peu de jours .avant la solennelle inauguration de Versailles, Louis XIV voulut visiter avec sa cour, mais dans le plus modeste appareil de sa grandeur, le nouveau palais de la royauté, la nouvelle merveille de la royauté.
Tandis que Louis XIV essayait de reconnaître à grand'- 'peine, une à une, toutes les magnificences de sa royale demeure, avec Colbert, Mansard, Le Brun , Girardon et Le Pugct, la cour se dispersa dans les jardins, dans les grottes, dans les boscjuets, dans tous les détours mystérieux