LE MOUCHOIR
à se réfugier dans la religion. Son amour, timide, triste, craint. f, effrayé, à demi pénitent, a toujours l'air de porter un chapelet et un voile noir.
Peu de jours après la scène du Tapis-Vert, le palais de Versailles commence à vivre et à s'agiter officiellement, royalement, au bruit du spectacle, des extravagances et des plaisirs. Les fêtes de 1664 devaient célébrer, en apparence, l'inauguration de Versailles; mais elles ne célèbrent, en réalité, que le premier avènement amoureux du grand règne ; elles ne s'adressent, à travers la pompe de l'étiquette, à travers les semblants de la royauté, qu'aux beaux yeux de l'amour et de M'ie de la Vallière. Les fêtes de 1664 durèrent dix jours ; elles furent préparées par Vigarani, qui dressa les machines; par Lulli, qui composa la musique; par Benserade, qui inventa les compliments; parPérigny, qui rima les devises; par Molière, qui écrivit la poésie galante de la Princesse d'Élide. M^'e de la Vallière joua un rôle de comédie pour avoir une occasion de parler tout haut de son amour avec la tendresse et l'esprit de son personnage. Louis XIV applaudissait, avec les plus doux battements de son cœur, à de jolis vers de Molière, qui étaient une engageante flatterie pour les passions naissantes du souverain de Versailles.
Les princes et les sujets inventèrent des folies pour rendre hommage à l'héroïne de ces royales solennités. On imagina de ressusciter, du bout de je ne sais quelle baguette magique, tous les personnages de l'Arioste ; il ne s'agissait de rien moins que de souffler une seconde vie, une vie réelle, la vie humaine, à la fable la plus poétique, aupoëme le plus fabuleux de ce monde. Le roi avait tout simplement demandé aux ordonnateurs de la fètc une nouvelle traduction de l'Arioste, non pas en vers ou en prose, mais en chair et en os^ rien que cela, une traduction qui devait donner à
DE Bï^.RÉNICE iGl
le dernier mot, le dernier cri du poète : ii faut nous séparer!
Mlle de la Vallière ouvrit, à la hâte, un coffrât que nous avons déjà vu dans son oratoire, le coffret aux illusions et aux bijoux; elle y voulait jeter, comme dans un gouffre, une bague qui était le premier anneau d'une chaîne déjà brisée. Eh bien ! que l'on juge de la surprise et de l'émotion de Mlle de la Vallière! En ouvrant le coffret, elle trouva, elle reconnut tout de suite le mouchoir disparu, le mouchoir volé, le mouchoir de Louis XIV ! Le voleur l'avait un peu chilionné et déchiré en plus d'un endroit ; on avait gâté, presque effacé le chiffre royal, et, à la place même de ce chiffre, on avait écrit sur un petit carré de papier quatre mots qui renfermaient beaucoup de choses, des regrets, des humiliations, des souffrances et des larmes : Le mouchoir de Bérénice !
Mlle de la Vallière s'agenouilla sous la main invisible qui venait de la frapper; elle se crut perdue dans ce monde et peut-être dans l'autre; elle désespéra de tous et de tout; elle s'abîma dans sa faiblesse, dans sa terreur, dans une vraie folie de chagrin, de crainte et de repentir; en ce moment, elle crut entendre des voix mystérieuses qui lui disait tour à tour:
« Qu'as-tu fait de ton nom ?
7> Qu'as tu fait de ton bonheur 1
» Qu'as tu fait de ta conscience?
» Quas-tu fait de ton Dieu? »
Mlle de la Vallière se releva en invoquant, pour se sauver, un miracle qu'elle devait appeler plus tard un coup de m^ séricorde ; le miracle se fit peut être : Louise aperçut au fond de sa chambre, dans l'ombre, l'évêque de Condom luimême, debout, les yeux tournés vers le ciel, priant pour elle.