‹ Ici l'on aimeChapitre 8 sur 15 · LE MOUCHOIK DE BERENICE · texte numérisé non relu

LE MOUCHOIK DE BERENICE

— Mon père! mon père! s'écria la pénitente, aux pieds de l'évèque : j'ai marché au hasard, les yeux et la conscience fermés, sur ce grand tapis de fleurs qui est là-bas... j'ai dévié, j'ai chancelé, et me voici tombée dans le rebut du monde l Mon père, marchons ensemble et conduisezmoi...

— Où donc, ma fille?

— Aux Carmélites I

— Non, répondit Bossuet, il faut que Dieu seul vous y mène par le chemin des épreuves 1

Les épreuves de M^ie de la Vallière, à la cour de Louis XIV, furent bien longues et bien rudes; Dieu la prit en pitié : il consentit à l'arracher aux insultes du roi, aux dédains d'une favorite, aux railleries de toute la cour; il la mena aux Carmélites par la main de Bossuet.

Près d'entrer au cloître, un calice plein de tie à la main, M'^' de la Vallière distribua à des amies qui ne l'aimaient point toutes ses petites richesses, des joyaux, des bagues, des souvenirs de sa jeunesse et de son amour. Elîe rendit à la reine le portrait du roi ; elle donna à M*"' de Montespan le mouchoir de Bérénice, encore mouillé de ses larmes! iUle pressentait, elle se vengeait sans le savoir.

Le tribun improvisé du Palais-Royal, au 12 juillet 89, l'ami de Danton et de Robespierre, Camille Desmoulins écrivait à sa femme, quelques jours avant de mourir, une lettre testamentaire dont les détails, d'une admirable simplicité, empruntent quelque chose de plus grave encore, de plus poétique, de plus solennel, à ce récit que vous allez lire, et que je vais extraire du dernier écrit du vieux corde lier.

(L J'ai découvert une fente dans ma prison ; j'ai appliqué mon oreille; j'ai entendu gémir; j'ai hasardé quelques paroles, et j'ai encore entendu la voix d'un malade qui souffrait; il m'a demandé mon nom et je le lui ai dit. 0 mon Dieu ! s'est-il écrié à ce nom en retombant sur son lit d'où il g'était levé, — et j'ai reconnu la voix de Fabre d'Églantine. — Oui, je suis Fabre, m'a-t-il dit en soupirant, mais toi^ icil La contre-révolution est donc faite? »

Quelle entrevue et quelle singulière reconnaissance! Après la scène des Girondins qui s'exercent, dans une prison, au jeu delà guillotine, afin de s'essayer à mourir, quelle scène d'une tragédie incroyable, dans ce terrible rapprochement de Fabre d'Églantine et de Camille Desmoulins!

Près d'expirer, pour satisfaire aux grandes fatalités révolutionnaires, ils parlèrent, sans doute, bien plus de leur passé que de leur court avenir, et tous deux se surprirent peut-être à regretter ces beaux jours de la jeunesse, où l'un faisait des rêves et de la poésie, où l'autre fécondait une seule ligne de Jean-Jacques, méditait silencieusement sur Molière, et pensait le Philinte qu'il nous a légué.

Étrange miracle ! La révolution, dont nul encore n'a su mesurer l'épouvantable grandeur, donnait du courage aux âmes les plus molles et les plus indécises : tous ceux qui n'avaient eu ni assez de force, ni assez de vertu pour apprendre à bien vivre, trouvaient au pied de l'échafaud assez d'entraînement et d'audace pour savoir bien mourir : les hommes, les femmes, les enfants, de tous les partis et de toutes les classes, mouraient sans peur comme des héros, ou sans se plaindre comme des martyrs.

En un pareil moment qui avait, pour eux, toute la solennité lugubre de l'heure suprême, Fabre d'Églantine et Camille Desmoulinsne laissèrent tomber de leurs lèvresmou rantes aucun reproche, aucun murmure, contre les amis de la veille qui étaient devenus les accusateurs et les juges du lendemain. Leurs premières paroles furent calmes, tranquilles, un peu tristes, mais toujours résignées; ensuite, ils entamèrent un long entretien qui devait durer toute la nuit, et qui ressemblait à un dernier adieu adressé par deux écrivains, p.ir deux poètes, à la littérature, à 1 imaginaticji et à la poésie.

Qui le croirait? dans cette prison, dont le seuil touchait

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presque aux marches de l'échafaud, les deux captifs se prirent d'abord à deviser de toutes les belles choses littéraires de leur siècle et de leur pays; ils s'avisèrent d'évo quer, par la pensée, toutes les illustrations, tous les chefsd'œuvre, toutes les gloires de la France poétique. Bientôt, de l'histoire des livres ils passèrent à l'histoire des hommes; des drames écrits aux drames réels; des tragédies imaginaires du théâtre aux tragédies vivantes de la scène révolutionnaire ; des héros de la rampe aux personnages de la place publique ; des tribuns de Rome aux tribuns de Paris; de Cicéron aux Girondins; de Catalina à Robespierre; du sénat à la convention, et de la mort de César à la mort de Louis XVI.

— Ami! s'écria Fabre d'Églantine, ce que nous disons là à propos de la chute retentissante du dernier roi de France, me rappelle une singularité secrète qui se rattache à la triste destinée de ce malheureux prince; une aventure simple et terrible à la fois, un mystère qui est, à mon sens, un exemple et une preuve de la grande loi des expiations humaines.

- Quel est ce mystère?... Parle, et parle vite, il est déjà tard ; encore quelques heures peut-être, et une voix souveraine criera derrière nous : Laissez passer la justice du peuple I

— Eh bien ! Camille, répondit aussitôt Fabre d'Églantine, il y avait, en 88, aux environs de Sainte-Menehould, je ne sais plus quel grand village, dont le bien-être ressenblait à de la richesse, et voici pourquoi : la pêche était abondante et heureuse; le commerce d'échange, de frontière à froû-

tière, produisait chaque jour de bons petits résultats, et souvent il se mêlait aux chances du travail et du trafic quotidiens quelque chose qui avait toutes les apparences de la maraude et de la contrebande.

T^ A ce difficile et dangereux métier, parmi les maraudeurs les plus adroits et les contrebandiers les plus intrépides, un jeune homme surtout se faisait remarquer dans le village à force d'audace, d'intelligence et de bonheur: ce paysan se nommait Pierrot Dubourg.

» En 89, les épargnes, les économies équivoques de Pierrot étaient déjà considérables. Jeune, beau, brave et presque riche. Pierrot s'ennuyait d'être seul dans sa jeunesse et dans sa fortune; il se mit donc à chercher une bonne âme charitable, qui consentît à le débarrasser de la moitié de son argent et de son bonheur. Un soir, il rencontra à Varennes, où toutes les femmes sont belles, une belle et innocente fille, qui s'appelait, je crois, Geneviève-la-Brune. Pierrot et Geneviève s'aimèrent tout d'abord, en courant, en volant, à la première vue, comme des héros de roman, ou comme les oiseaux, qui sont les amoureux les plus ro^ manesques de ce monde.

y> Quelques mois après cette amoureuse rencontre, comme l'union des deux villageois, si poétiquement commencée à la face du ciel et des ange», allait se terminer prosaïquement à la face de l'autorité religieuse d'une petite ville. Pierrot se prit tout à coup d'une grande passion pour les voyages ; il supplia sa jolie fiancée d'attendre encore et de patienter, le moins tristement qu'il lui serait possible; il quitta sa maîtresse, ses camarades, sa famille, pour venir visiter Paris, avec beaucoup d'argent, beaucoup de curiosité et beaucoup de jeunesse : charmants trésors, qu'il appelait en riant ses provisions de voyage.

» A Paris, les grands et les petits trouvent toujours,

sans trop de peine^ des conseillers^ des conducteurs, des amitiés complaisantes qui les exploitent et qui les perdent; les chevaliers d'industrie sont de toutes les tailles, de tous les rangs et de tous les états. Le pauvre Pierrot fut introduit dans les meilleures antichambres du faubourg et de la chaussée; il eut, chaque soir, un tabouret d'honneur à l'office de ses nouveaux amis, et pour comble de gloire, il reçut un jour, du cocher de M. le comte de Fersen, le droit d'aller faire à l'hôtel une partie de lansquenet.

)) Nul, dans son village, n'aurait su reconnaître le bienheureux Pierrot ; il portait, pour son agrément personnel, une livrée officieu^j, qui n'appartenait à aucune maison de Paris, mais qui lui donnait tous les dehors d'une servitude passablement dorée: habit cousu de galons, veste de velours, des flots de dentelles, une perruque poudrée, des ai. guillettes, une épée et une culotte de soie ; en vérité, n'était-ce point là un brillant gentilhomme de la cour ou un beau valet de comédie ? Je crois même que M. Pierrot s'avisa d'acheter une tabatière, toute pleine de tabac d'Espagne, et dont il se servait le plus ridiculement du monde, sans doute afin qu'on le prît tout à fait pour un véritable gentilhomme. Il va s.ns dire que notre paysan gentilhomme fut dupé, volé, conspué par tous les petits marquis, par toutes les petites comtesses de l'antichambre, du grenier et de l'office.

» Le matin, le soir, la nuit. Pierrot allait se clouer à une chaise crasseuse, en tête-à-^ tête avec des laquais et des servantes, avec Mascarille et Marton; l'on jouait gros jeu dans le salon de la livrée, et en peu de temps Pierrot perdit une bonne portion de ses épargnes, l'argent qui devait servir à ses emplettes amoureuses, à sa corbeille de mariage, au lu"xe et à l'orgueil de Geneviève la mariée.

» Et puis, des festins par-cî, des spectacles par-là, et de

jolies caméristes un peu plus loin; enfin, un beau jour, de carte en carte, de cornet en cornet, de verre en verre, et de camériste en camériste, Pierrot trouva dans le fond de sa bourse de quoi payer tout juste les frais de son retour au village... Mais il eut honte d'un pareil retour auprès de Geneviève, sans fortune, sans bonheur, sans corbeille de mariage : l'humiliation elles guenilles de l'enfant prodigue lui faisaient peur !

» Pierrot pensa qu'il était plus facile de se venger que de se repentir : il résolut bravement de se venger de tout le monde, et pour entamer le chapitre de ses vengeances, il commença par bâtonner publiquement, aux yeux de son maître, le misérable cocher de M. le comte de Fersen. En ce moment-là, le comte s'était embossé déjà dans sa voiture; l'automédon galonné se disposait à faire claquer son fouet... Et soudain le forcené Pierrot frappe sur le cocher; le cocher tombe violemment du haut de son siège; M. de Fersen s'élance dans la cour de l'iiôiel!... on appelle des gardes; ou relève la victime; on s'empare de l'agresseur, et voilà Pierrot dans le fond d'une prison criminelle, accusé d'avoir voulu donner la ^lort à un de ses semblables, à grands coups de bâton.

ù Un mois plus tard, une jeune fille se présenta dans un hôtel garni du faubourg Saint-Antoine, et demanda instamment à visiter M. Pierrot Dubourg. Vous le devinez, sans doute : c'était Geneviève ! Seule et amoureuse, fatiguée d'attendre son amant, son mari, qu'elle accusait d'inconstance, Geneviève s'était mise en route pour venir à Paris, pour y chercher et surprendre un infidèle : l'hôtesse du faubourg lui annonça la faute, l'accès de colère, tout le malheur de Pierrot, et Geneviève en eut presque de la joie : dans sa pensée, le crime et l'emprisonnement valaient encore mieux que l'inconstance!...»

— Tais-toi! d'Églantine.... murmura Camille Desmoulins

en interrompant le récit de son compagnon d'infortune

Voici le porte-clefs du Luxembourg qui vient nous chercher... adieu!

— Non ! répliqua l'auteur du Philinte, je ne vois plus, à travers les fentes de la cloison, le pâle reflet du falot... Je n'entends plus le bruit des clefs... Encore une fausse alerte, Camille!... Il me paraît que les Saturnes de la révolution ne sont pas décidés à nous dévorer, à leur premier appétit de demain... Ecoute-moi donc, Camille : je continue.

— Parle vite, mon pauvre Fabre, parle vite! au cadran tout rouge de l'horloge révolutionnaire, les heures, les minutes, les secondes se suivent et ne se ressemblent pas...

— « Camille, reprit tristement Fabre d'Églantine, les femmes sont nées pour protéger, pour défendre tour à tour les innocents ouïes coupables qu'elles aiment! Geneviève réussit à sauver Pierrot de la prison, de l'infamie, de la mort peut-être, et si une pareille victoire coûta quelque chose à la vertu de la jeuiie fille, elle coûta bien cher aussi à l'avenir d'un roi de France... »

— D'un roi de France!

— Oui, Camille, du roi Louis XVI ! Dans l'intérêt de son amoureux bien-aimé, Geneviève s'adressa d'abord à la police et aux juges : on eut la bonté de lui dire que justice sera faite, et on la mit à la porte.

« Geneviève s'adressa au souverain lui-même, par voie de supplique : le souverain eut la bonté de ne pas lui répondre.

» Geneviève s'adressa à Y Autrichienne de Paris; un matin,

elle se précipita sous les pieds des chevaux de la reme, en lui demandant la vie et la liberté d'un homme : hélas! le moyen, pour Marie- Antoinette, de relever en courant cette jolie malheureuse, elle que l'on attendait peur être, ce jourlà, dans le palais de Versailles, pour le banquet contre-révolulionnaire des gardes-du-corps !

y> Geneviève s'adressa, à tout hasard, à un officier suisse, à un puissant personnage, dont il te souvient sans doute, et qui se nommait M. le baron de Besenval. Tu le sais comme moi, Camille, M. de Besenval était, à cette époque, le familier camarade du comte d'Artois, le protégé de Louis XVI, le confident flatteur de la reine, et le bouffon cynique de toute la cour; à ces causes, il n'était guère difficile pour M. de Besenval de délivrer un obscur prisonnier, recommandé par les plus touchantes prières, par les regards les plus doux, par les plus belles larmes du monde.

» M. de Besenval résista bien longtemps aux pleurs et aux supplications de Geneviève, sans doute afin de prendre une cruelle revanche contre la résistance désespérée de la jeune fille.

y> Enfin, un beau jour, après bien des stations inutiles dans les petits appartements de M. de Besenval, Geneviève s'élança de l'hôtel de son noble protecteur, avec les apparences d'une émotion singulière :*elle était pâle, agitée, toute tremblante; eile baissait honteusement la tête... elle pleurait! Mais, entre nous, Camille, elle pleurait peut être à force de reconnaissance et de joie... car désormais elle était bien sûre de la vie et de la liberté de son amant!

» La semaine suivante, Pierrot Dubourg était libre! — Comme il venait à peine de franchir le dernier seuil, le dernier obstacle de sa prison. Pierrot fut abordé par une vieille femme qui lui demanda son nom et lui ordonna de la suivre. Je ne sais pourquoi ni comment, Pierrot se hasarda sur les

pas de cette femme, au travers des rues d'un faubourg, et à une heure déjà fort avancée; ils arrivèrent bientôt à l'angle d'une petite maison isolée : la vieille ouvrit la porte en faisant jouer un ressort caché dans la muraille; elle entraîna Pierrot par un escalier couvert de tapis, et puis elle le poussa dans une chambre mystérieuse, en lui disant à voix basse : Attendez!

» Pierrot attendit, sans trop de frayeur, mais assez ému d'une pareille aventure; il essaya de venir à bout de son trouble , de son émotion... et au même instant la boiserie d'un meuble s'ouvrit avec une façon de miracle : une femme brillamment vêtue, jolie, belle, mais triste et les yeux baissés, s'approcha tout doucement du jeune homme; elle murmura le nom de Dubourg; elle lui tendit sa main; elle s'avança pour l'embrasser et Pierrot poussa un cri terrible , un cri de désespoir, à cette magique apparition de Geneviève.

» Oui, c'était bien elle, c'était Geneviève, et en la retrouvant ainsi, riche et brillante. Pierrot ne voulut comprendre qu'une seule chose douloureuse : c'est que Geneviève était à jamais perdue pour l'amour et pour le bonheur de toute sa vie 1 Alors, sans daigner attendre de sa bouche une confidence ou un aveu, l'infortuné se prit à 'lui reprocher ce luxe d'emprunt, cette richesse équivoque, toute celt3 splendeur de la veille qui était, à ses yeux, la récompense honteuse, la preuve accablante d'une faute de Geneviève; furieux, hors de lui. Pierrot s'avisa de vouloir briser les meubles, déchirer les dentelles, éparpiller sous ses pieds tous les charmants trésors du boudoir, et je crois

même qu'à la façon de Desgrieux chez Manon Lescaut infidèle, il essaya de frapper Geneviève, dans un bel accès de colère, de regret et d'amour.

Geneviève se contenta de le plaindre, au fond du cœur, et de se taire.

» Bientôt, pressée de questions, d'excuses, et de larmes, par son amoureux d'autrefois, la jeune fille consentit à lui raconter l'histoire aventureuse de son voyage à Paris, l'histoire de ses pas chancelants dans la grande ville, de ses démarches, de ses prières, de ses instances, à l'adresse de tout le monde, et à l'intention d'une personne bien-aimée; et lorsque la pauvre Geneviève eut parlé, en rougissant, de son protecteur, de M le baron de Besenval, de cette puissance intéressée, inexorable, qui ne donnait rien pour rien, elle ajouta bien bas, et en pleurant :

» — Tuez-moi, Pierrot... mais enfin, c'est ainsi que je vous ai sauvé !

y> Étrange retour de tous ceux qui savent aimer!... Si, comme je le disais tout à l'heure. Pierrot avait toute la violence jalouse de Desgrieux, il en avait aussi toute l'amoureuse faiblesse : après avoir bien crié, bien juré contre Geneviève, il s'agenouilla devant elle; il se mit à la prier, à la supplier; il sembla lui demander pardon pour la douleur qu'elle lui avait causée, pour le mal qu'elle lui avait fait; pour l'infidélité qu'elle avait commise; il essaya de l'envelopper, de la cacher dans ses bras, comme s'il eût voulu jeter un voile sur le passé... Mais Geneviève n'avait rien ni de l'esprit, ni du cœur, ni de la conscience de Manon Lescaut : dans sa folle et secrète pensée, elle valait encore sans doute le caprice, la fantaisie, la prodigalité galante d'un grand seigneur désœuvré ; mais elle n'était plus digne, à ses propres yeux, l'innocente ! de la tendresse, du dévouement, de la vie tout entière d'un honnête

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homme amoureux : hélas ! il lui manquait, pensait-eUle, l'unique dot. Tunique opulence des filles pauvres qui se marient au village !

y> Geneviève repoussa les tendres et sincères paroles de Pierrot ; il eut beau faire, et beau dire, et beau revenir à ses pieds : elle fut inflexible ; elle renonça, en un instant, à son amour, à ses amis, à sa famille, à son honneur, à tout ce qu'elle avait adoré jusque-là ; elle remit aux mains de Dubourg ses hardes, ses bijoux de paysanne, en le chargeant de les porter à sa vieille mère... Et quelques jours plus tard, à son arrivée au fond de sa province, quand on demandait à Pierrot des nouvelles de sa Geneviève, il répondait sans hésiter : elle est morte ! — Mon Dieu ! n'étaitelle pas morte pour lui ! y>

— Mais, qu'y a-t-il de commun entre l'histoire de Pierrot et l'histoire du dernier roi de France ? demanda Camille Desmoulins.

— Nous y voici 1 répliqua Fabre d'Églantine.

« Dès ce moment, au souvenir de son ancienne maîtresse. Pierrot Dubourg détesta, d'une haine sans pareille, tout ce qui tenait de près ou de loin à la grandeur, à la noblesse, à la royauté de son pays. Louis XVI avait naguère dédaigné les humbles suppliques de Geneviève dans l'intérêt d'un coupable : Pierrot haïssait Louis XVI; Marie- Antoinette avait dédaigné les prières et les larmes de Geneviève : Pierrot haïssait Marie- Antoinette; le baron de Besenval avait séduit et corrompu Geneviève : Pierrot avait ho: reur du baron de Besenval et de tous les nobles corrupteurs de son espèce; Pierrot aurait incendié la France tout

entière, pour voir s'abîmer, dans les flammes d'une immense fournaise, un roi, une reine et un courtisan ! — Eh tien 1 qu'il attende!...

> L'année suivante, le 21 juin 91, une voiture qu'escortaient mystérieusement deux ou trois gardes-du-corps se dirigeait à H hâte vers la frontière ; la voiture s'arrêta un instant sur une place publique. Un homme, un passant. Pierrot Dubourg, s'avisa de regarder attentivement le cocher qui conduisait ce mystérieux carrosse, et il reconnut aussitôt son camarade de Paris, celui qu'il avait si bien maltraité, le cocher de M. le comte de Fersen; il s'avança vers la portière de la voiture, et, à sa grande surprise, à sa grande haine, il crut reconnaître, en un clin d'oeil, le roi de France, la reine de France, toute la famille royale!... Pierrot en parla bien vite à Drouet, le maître de poste de Sainte-Menehould , Drouet en parla aussitôt à la municipalité locale, et tous les deux furent chargés de se mettre à la poursuite de Louis XVL Pierrot et Drouet réussirent à devancer le roi : ils firent barricader le pont de Varennes; ils assemblèrent la garde nationale, et déjà c'en était fait du monarque et de la monarchie.

» Le 25 juin, Latour-Maubourg, Pétion et Barnave ramenèrent leurs tristes majestés à Paris; tu sais le reste, Camille, et tout cela parce qu'il avait plu à un homme de la cour d'échanger l'autorité, la justic^ du roi, contre l'innocente beauté d'une jeune fille. On peut le dire, môme à propos de Geneviève et du baron de Besenval : ce ne sont pas les rois, ce sont les royalistes qui perdent les royautés!»

— Et Pierrot? demanda Camille Desmoulins.

— 11 est devenu plus tard un agent secret de la police politique, sans doute pour assister de bien près aux vengeances du peuple contre les nobles. Il ne manque pas une

seule fête sanglante de la place de la Révolution... il touch« presque aux marches de l'échafaud... Je le le montrerai peut-être demain \

Telle fut, m'a-t-on dit, la dernière nuit, la nuit suprême de Fabre d'Églantine et de Camille Desmoulins ; le lendemain, 5 août 4794, les deux amis se trouvèrent de nouveau côte à côte sur la charrette qui les portait au supplice.

— Frère ! balbutia Camille en descendant de la charrette, où est donc Pierrot Dubourg ?

— Le voilà 1 murmura le poëte.

— Pierrot ! reprit Camille Desmoulins, en s'adressant à un jeune homme affublé d'une façon de costume officiel, et qui se tenait immobile tout près de la guillotine, qu'as-tu donc fait de Geneviève la Brune?...

A cette affreuse question, en un pareil lieu, dans de semblables circonstances. Pierrot se troubla ; il regarda tristement Camille; une larme glissa sur sa joue flétrie, et le malheureux répondit à voix basse :

— Elle était la courtisane d'un aristocrate : elle est morte avec la Dubarry !

Quelques jours après cette scène, après cette rencontre, au pied de l'échafaud révolutionnaire. Pierrot fut envoyé à Nantes, avec une mission secrète, — à la chasse des suspects et des chouans.

A Nantes, Pierrot trouva un collègue ou un complice tout à fait digne de lui : ce collègue n'était qu'un agent de bas étage, une espèce d'espion, mais il avait le génie de l'inquisition politique : il devinait ce qu'il ne savait pas comprendre; il sentait, il flairait ce qu'il ne voyait pas encore.

Il excellait à chasser, comme il le disait lui-même, les ennemis de la République ; il ne se sentait pas de joie et d'orgueil, quand il avait réussi à jeter une tête dans sa gibecière. Cet homme se nommait Clisson.

Pierrot et Clisson habitaient le même logis, — peut-être pour mieux se surveiller dans l'exercice de leurs horribles fonctions.

A l'époque dont il s'agit, la fille de Clisson, une belle fille nommée Fleurette, avait pris la mystérieuse habitude de se hasarder chaque soir dans une chambre isolée de la maison de son père ; cette maison était située dans la rue Basse, au fond d'un vieux laubourg, et la chambre abandonnée dont il s'agit avait vu mourir la mère de Fleurette.

Une fois dans la sombre solitude de cette salle, la jeune fille posait tout doucement, sur un meuble, un falot dont la triste clarté avait quelque chose d'effrayant en un pareil lieu ; elle s'approchait avec respect de ce lit où elle avait reçu de sa pauvre mère des adieux et des baisers suprêmes; elle prenait dans les plis de sa robe retroussée des bouquets éclatants dont elle se plaisait à émailler la couche mortuaire, comme si elle eût voulu jeter sur un fantôme un magnifique linceul de fleurs et de verdure; ensuite elle tirait, d'une cachette qu'elle avait pratiquée dans l'édredon de l'oreiller, un livre bien dangereux, tin livre maudit à cette époque... un livre de messe !... Et la jeune Elle, agenouillée au pied du lit, j'allais dire aux pieds de sa mère, lisait à voix basse une prière pour les morts.

Un soir, après avoir longtemps pleuré, longtemps prié, suivant la secrète coutume de sa piété filiale. Fleurette entendit au loin, dans les rues du voisinage, des voix confuses, des clameurs équivoques; les cris se rapprochèrent peu à peu; on vociférait dans la foule! A bas le chouan! à bas le traître! à boa l'aristocrate ! Fleurette entr'ouvrit une fenêtre.

sans penser au danger de sa curiosité imprudente : elle aperçut presque aussitôt un homme qui s'avançait en courant dans la rue, pour se dérober, sans doute, au châtiment de la justice populaire. Malgré l'horrible péril qui le menaçait et qui allait déjà l'atteindre, le malheureux s'arrêta tout à coup, les yeux fixés sur la fenêtre entr'ouverte et sur la jeune fille qui venait de l'entr'ouvrir : il mesura d'un seul regard la distance qui le séparait de cette croisée, dont la hauteur n'était pas précisément bien effrayante ; il prit tout son courage, tout son désespoir à deux mains, et il s'élança comme un insensé, au risque de se briser la tête contre la muraille !... Fleurette jeta un cri de terreur ; elle saisit son falot , elle s'enfuit toute tremblante, et la justice du peuple continua de fureter dans les rues du faubourg, à la piste d'un aristocrate. — L'aristocrate s'était réfugié chez un agent de police !

Quoique elle eût grand'peur des passants inconnus qui s'avisaient de pénétrer, la nuit, dans une maison, par la porte de la fenêtre, Fleurette ne tarda point à se rassurer sur l'étrange visite qu'un homme avait daigné lui rendre, dans la chambre de sa mère ; elle regretta d'avoir si mal accueilli le malheureux visiteur ; elle résolut de réparer une faute qui lui semblait un véritable crime de lèse-hospitalité, et, instinctivement, elle se promit de n'en rien dire à son père qui lui faisait peur.

Fleurette puisa dans le sentiment d'un devoir imaginaire la hardiesse de se lever pendant la nuit, de traverser la cour, son petit falot à la main, de monter sans crainte un escalier dérobé, de pousser d'une main ferme la porte qu'elle avait laissée entr'ouverte en fuyant, et de s'aventurer ainsi, toute seule, dans cette chambre sépulcrale, habitée par la mémoire de sa mère.

Jugez de sa douleur et de son effroi : au premier pas

qu'elle tenta de faire, au premier regard qu'elle essaya de jeter dans cette salie, elle aperçut, tout près de la fenêtre, un homme étendu sur le parquet, pâle et immobile comme un mort; elle eut peur 1 mais une voix charitable semblait lui dire : Marche ! marche ! et la jeune fille se mit à marcher; Fleurette avait toujours peur... mais une puissance invisible la força de s'agenouiller devant cet homme, et la voix charitable, qui était celle du pressentiment sans doute, continua de lui parler au fond du cœur.

Elle lui disait :

« — Prends pitié de ce malheureux, de ce proscrit.

« — Que me faut-il faire? répondait la conscience de la jeune fille.

» — Pose ta main dans la main de ce jeune homme... Eh bien?

» — Sa main n'est pas froide, s'écria Fleurette., il vit encore !

y> — Soulève tout doucement sa tête, écarte les boucles de cheveux qui couvrent son front et qui cachent une blessure...

» — Du sang!...

» — Oui, du sang qu'il faut étancher avec ton mouchoir. Fleurette I

» — Le voici.

> — Un peu d'eau sur ses yeux, sur ses lèvres, sur toute Sâ figure...

jp — J'ai versé sur lui ma dernière goutte d'eau.

» — A merveille I Regarde maintenant. Fleurette: voilà ton miracle t »

Fleurette regarda le pauvre blessé qu'elle avait se couru... et, au même instant, le jeune homme passa la main sur son front, pour en écarter, à son tour, les boucles de ses longs cheveux noirs ; il rouvrit lentement ses yeux dont le premier regard s'en alla caresser le charmant visage de la jeune fille ; il voulut se relever... mais les forces lui manquèrent tout à coup, et il tombi» aux pieds de Fleurette, aux pieds de son sauveur, à genoux, les mains jointes, dans l'attitude d'un malheureux qui souffre et qui supplie.

Le jeune homme et la jeune fille se contemplèrent longtemps en silence, et l'on eût dit que quelque chose d'extraordinaire venait de s'opérer en eux : ils échangèrent des regards et des sourires tout pleins de douceur, et dont le secret n'appartenait encore qu'à Dieu seul; ils tressaillirent en même temp*?, sous l'influence d'une volonté irrésistible qui les entraînait, qui les poussait l'un vers l'autre; enfin, dominée par un pouvoir surnaturel qui donnait à son cœur et à son esprit l'éblouissement d'une extase. Fleurette s'avança vers ce jeune homme qui avait l'air de l'appeler et de l'attendre : elle osa lui prendre la main qu'il avait osé lui offrir, et, après un moment d'incertitude qui était le dernier effort de sa pudeur contre la fascination qui l'avait éblouie. Fleurette lui dit d'une voix émue :

— Je ne sais pas qui vous êtes, mais il me semble que je vous connais déjà ; je ne vous ai jamais rencontré dans ce monde, mais il me semble que je vous ai déjà vu cent fois au moins; vous ne m'avez jamais parlé sans doute, mais il me semble que je me rappellerai le son de votre parole.

pour peu qu'il vous plaise de me répondre ; nous sommes bien étrangers l'un à l'autre, et pourtant il me semble que je vous aime et que je vous ai toujours aimé... Qui donc êtes-vous?

— Un malheureux

— J'en étais sûre !

— Un proscrit

— Je m'en doutais !

— Des ingrats m'ont trahi ; en me voyant, le peuple a

crié : Mort à l'aristocrate ! et quelques méchants m'ont

blessé.

— Quel est votre nom ? votre état ? votre famille ? D'où venez-vous et où allez-vous?

— Vous le saurez demain...

— Comme il vous plaira... A demain ! D'ici là^ vous serez sous ma protection et sous la protection de ma mère qui est dans le ciel! Adieu.

— Adieu 1... J'ignore^ à mon tour, qui vous êtes; notre vieille amitié... commence aujourd'hui seulement; vous le disiez tout à l'heure, nous sommes bien étrangers l'un à l'autre, mais il me semble aussi que je vous ai déjà aimée, que je vous aime et que je vous aimerai toujours.

— Je l'espère.

Le lendemain, à son réveil, le protégé de Fleurette trouva, dans la chambre qui lui servait de refuge, de petites provisions que sa protectrice avait eu le soin d'y apporter, à l'inlenlion de son nouvel ami; il trouva sur un meuble des brochures, destinées aux menus plaisirs de sa journée; il trouva du linge, des vêlements, tout ce qu'il lui fallait pour opérer en lui une élégante métamorphose; certes, c'était là un beau rêve jiour un proscrit... et il sommeilla tout le jour, tant il avait peur de réveiller les soulfrances et de dissiper les songes heuieux 1

Le soir venu, cette femme, cette jeune fille, qui était si belle et si bonne, prétexta sa visite habituelle dans la chambre de sa mère, pour visiter un beau jeune homme qu'elle s'était promis de sauver parla seule puissance de son dévouement etdesoncour/^ge: elle le força de s'asseoir dans un fauteuil qui touchait presque à celui quelle venait de prendre; elle lui dit en le regardant avec une attention toute joyeuse, comme si elle eût admiré, dans sa personne, un changement qui était son ouvrage :

— A la bonne heure! je vous reconnais à grand'peine, et je vous en félicite ! Dieu merci, vous voilà revenu de votre terreur, tout à fait remis de votre fatigue, et votre blessure était heureusement fort légère; il vous reste quelque chose à m'apprendre, n'est-il pas vrai?... Parlez-moi donc, mon ami, je vous écoute.

— Mon récit ne sera pas bien long. Fleurette, car la seule noblesse de ma famille est dfjà la moitié de mon histoire. Je suis le comte Louis de Figeac... un royaliste, un aristocrate, un émigré !

— Mon Dieu ! s'écria l'innocente jeune fille, cette pauvre émigration est donc rentrée en France ?

— Non, mais jai voulu y rentrer, et le ciel a récompensé mon audace : je vous ai vue, et je suis sûr de me souvenir de Fleurette.

— Et le motif... le motif réel de votre voyage dans ce pays, par le temps qui court; par la haine qui veille, par les lois impitoyables qui punissent les traîtres?

— Je vais vous le dire: ma mère, qui m'attend dans ce monde alfreux que l'on açypelle i'exil, possédait autre-

fois, dans les environs de la ville de Nantes, une vieille résidence dont elle adorait la vaste et solennelle tristesse ; c'était là une magnifique solitude, qui se peuplait, aux yeux de ma mère, des grands noms, des beaux souvenirs de son illustre famille; ce qu'il y avait surtout de bien cher et de bien précieux pour elle dans cette noble thébaïde, c'était la mémoire, c'était le fantôme d'une enfant qu'elle avait perdue, d'une jolie fille qu'elle pleurait encore après cinq ans de douleur, de regrets et de larmes. La veille de son déport pour lAllemagne, avec la douce pensée, la douce illusion d'un retour en France, ma mère s'en alla planter, en pleurant, sur la tombe de sa fille, aux abords du marbre tumulaire, une petite fleur, un lis du jardin, dont le double symbole représentait, au fond de son cœur, la noblesse presque royale de sa race et l'innocence presque divine de son enfant l La pauvre femme se trompait, aussi bien que toute l'aristocratie française ; le simple voyage des aristocrates a duré plus d'un jour; il durera bien des années peut-être, et ma mère commence à désespérer de pouvoir s'agenouiller sur le tombeau de sa fille! Je suis maintenant son fils unique, Fleurette, et le moindre désir, la moindre volonté de sa malheureuse vieillesse est un ordre pour moi : elle m'a ordonné de revenir secrètement en France, de me glisser dans le jardin de notre domaine de Figeac, de prier pour elle sur la terre bénie qui garde les dépouilles mortelles de ma sœur, et de dérober à la tombe la tleur qu'elle y avait plantée, le lis qu'elle avait arrosé de ses larmes ! Eh bien ! chose étrange, incroyable miracle! l'orage a passé sur sa fille sans briser le marbre qui la couvre, sans briser la fleur qui la couronne... Oui, j'ai retrouvé sur son trône de gazon le lis symbolique, le lis tant regretté par ma mère; je l'ai baisé cent fois en soupirant, je l'ai cueilli d'une main avide.... Il est là, sur mon cœur, et je le garde!

— Louis, s'écria Fleurette après avoir réfléchi un instant... Louis, donnez-moi cette fleuri...

— Il vous plaît de la baiser à votre tour, et de l'adorer?

— Il me plaît de la recevoir de vous, mon ami, comme un souvenir de votre estime, comme un présent de votre amitié !

— Prenez-la donc comme un témoignage de ma reconnaissance, et puisse-t-elle vous porter bonheur ! . . . Je vous donne un trésor qui c'est pas à moi seul, Fleurette; mais vous avez sauvé le dernier enfant de ma pauvre mère, et la joie de ma mère me pardonnera !

— Je la garderai, à votre place, avec un amour, avec un respect, avec une piété bien dignes de votre sœur et bien dignes de votre mère... Oh ! je vous le jure, je ne perdrai «ette fleur qu'en perdant la vie !

A ces mots. Fleurette courut à l'autre bout de la chambre : Bile se glissa dans l'alcôve; elle prit, dans l'édredon de l'o- Teiller, un livre de messe dont j'ai déjà parlé au début de «ette histoire; elle plaça le lis tumulaire dans ce missel qu'elle referma bien vita, en disant à M. le comte de Figeac :

— Je viens de faire hommage de votre inestimable présent à la mémoire de ma mère; de cette pieuse façon, la fleur que vous m'avez donnée ne sortira point de la grande famille maternelle I

L'hospitalité ofl'erte au proscrit dura huit jours; ce qui se passa dans l'oratoire hospitalier de Fleurette, quelles paroles, quels regards, quel^ soupirs, quels 'serments furent échangés entre un jeune homme et une jeune fille, l'Amour le sait ! Un matin, presque avant le lever du soleil. Fleurette entra précipitamment dans la chambre de M. de Figeac qui dormait encore :

— Louis I s'écria-t-elle en le réveillant, debout, et suivezmoi ! Votre présence dans ma maison n'est plus un mystère;

iU PIERROT

on soupçonne, on accuse indistinctement tous les habitants de la rue Basse, même mon père ! Si vous saviez pourtant ce que c'est que mon père ! On parle de visites domiciliaires... Allons! voici un déguisement, un peu d'or, un certificat de civisme que j'ai trouvé dans un portefeuille, et en route! adieu...

Le comte de Figeac réussit à s'embarquer à bord d'un navire neutre; dès ce moment, il ne restait plus à la jeune fille, pour se consoler, qu'une fleur de lis dans ua livre de messe : le souvenir et la prière !

Ce n'est pas tout : un soir, la foule républicaine, qui avait déjà poursuivi M. le comte de Figeac, vint frapper à la porte de Glisson, à la porte de l'agent de police, sous la conduite de Pierrot!... La porte de l'agent s'ouvrit aussitôt, au premier cri, au premier coup de hache du peuple; l'attroupement dont il s'agit se précipita dans toutes les chambres de cette demeure, sans découvrir le coupable qu'il cherchait pour le livrer à une terrible justice. Comme on allait en finir avec cette peiquisilion officielle, qui faisait sourire Glisson, Pierrot s'avisa de pénétrer iwrdiment dans la chambre d'une jeune fille : Pierrot osa porter sa main profane sur le lit de Fleurette, sur l'oreiller qui soutenait d'ordinaire la plus jolie tête de la ville; au même instant, on vit rouler sur le parquet de la chambre un livre mystérieux dont les feuilles laissèrent tomber, en s'ontr'ouvrant, quelque chose de suspect ({ui ressemblait à une fleur de lis... Une fleur de lis et un livre de messe! la religion et la royauté, toutes deux alors en révolte contre la nation ! Il y avait là, pour Clisson et pour Fleurette, de quoi se faire tuer au moins deux fois!...

On interrogea le père^ qui tremblait de peur et ae rage, et la fille, qui avait conservé toute sa fermeté, malgré le souvenir d'un dévouement qui était un crime.

— Quel est ce livre? demanda Pierrot. lime semble que c'est un livre de messe !

— Oui ! c'est un livre de messe ! répondit Fleurette.

— De qui tiens-tu ce livre?

— Elle ne le tient pas de moi, murmura Clisson... Je ne crois qu'au diable !

— Je le tiens de ma mère qui croyait en Dieu ! répliqua la jeune fille ; quant à l'histoire de cette fleur de lis qui vous effraye, c'est un secret, un secret de conscience, et je le dirai à mon confesseur, dès qu'il y aura, comme autrefois, un confessionnal pour les pécheresses repentantes !

— D'ici là, tu iras dire ton secret au tribunal du peuple!

— Mon cœur m'inspirera !

— La justice ts jugera, belle repentie!

— Die^i jugera mes juges !

— Et Dieu te maudira, comme je te maudis! s'écria Clisson; à bas les chouans! à bas les fleurs de lis! vive la République !

Traduite à la barre d'un tribunal redoutable. Fleurette essaya de raconter l'histoire d'amoyr que vous venej de lire; elle n'oublia rien da tout ce petit mystère du cœur, dont les détails se trouvent tout entiers dans Us journaux et dans les souvenirs de la révolution. Elle parla des pieuses visites qu'elle rendait chaque jour à Pombre de sa mère, un livre de messe à la main; elle parla de ce malheureux aristocrate que la foule poursuivait dans la rue Bas e, et qu'elle avait recueilli dans sa maison; enfin, elle parh de la fleur q l'elle lui avait prise et de l'amour qu'elle lui a\ait donné...

— Oui, ajouta Fleurette sans trembler et sans rougir, je

m'accuse d'avoir aimé un gentilhomme ; je l'ai caché pendant huit jours, et à l'insu de mon père; un matin, j'ai réveillé en sursaut. M. le comte de Figeac: je lui ai conseillé de fuir, et moi seule ai protégé sa fuite l

— Ta grâce est dans tes mains, citoyenne ! lui dit avec douceur l'homme du peuple qui présidait le tribunal ; tu dois connaître le nouveau refuge de ce royaliste : où estil? où se cache-t-il maintenant?

— Je l'ignore, répondit la jeune fille; mais ce que je puis vous apprendre à coup sûr, c'est qu'il est sauvé !

Quant à Fleurette, c'en était fait de sa vie; elle était perdue !

Près de mourir sur un échafaud, la jeune fille tira de son sein une fleur, une tleur de lis qu'elle avait trouvé le moyen de dérober aux visiteurs révolutionnaires; elle la glissa , bien secrètement, dans une boucle de ses cheveux; elle poussa un profond soupir; elle dit adieu de loin à celui qu'elle avait aimé: elle baissa la tête... et les deux fleurs ensanglantées roulèrent dans le panier du bourreau !...

En voyant mourir Fleurette, Pierrot se prit à sourire ; il souriait au passé : il lui semblait que Geneviève mourait pour la seconde fois sur un échafaud. Il répétait à voix b&s^e le mot qu'il avait dit à Camille Desraoulins : <? Elle était la courtisane d'un aristocrate... elle est morte avec la Dubarry! »

En rentrant dans son habitation de la rue Basse, Pierrot trouva Clisson qui pleurait : cet homme était redevenu père, juste au moment où il n'avait plus de fille; ses entrailles venaient de remuer... son cœur battait sans doute... ses yeux avaient des larmes!

Pierrot s'en alla dénoncer les larmes paternelles, les larmes suspectes de Clisson, — et il disparut ensuite pour con-

tiniier un peu plus loin sa petite besogne, sa vengeance révolutionnaire.

Il faut tout dire : près de sortir de Nantes, il faillit étouffer au coin d'une rue; le sang de Geneviève, mêlé peutêtre au sang de Fleurette, commençait à lui monter à la gorge.

Pierrot trouva le moyen de se faire confier une nouvelle mission secrète, une mission de propagande révolutionnaire. Quoique la Gironde eût déjà donné bien des victimes et bien des bourreaux à la Révolution, ou plutôt à la Terreur, Pierrot fut chargé d'exciter, de remuer, à Bordeaux, dans le peuple, dans la foul^, chez les enthousiastes et les fanatiques, les terribles passions du terrorisme.

Un matin, la populace de la ville, dirigée par un com'missaire improvisé, par Pierrot Dubourg lui-même, s'avança dans la commune de Pessac Jusqu'au seuil du fameux c!:âteau de Malartic; ce château avait appartenu à un pauvre diable de royaliste, à un patriote-aristocrate qui venaitd'expier, sur l'échafaud de la place Saint-Julien, le tort d'avoir crié : vivetit les Morts!... au bruit d'une hache qui emportait à la fois les vivants les plus obscurs et les plus illustres. La populace, ivre et furieuse, brisa, d'un seul revers de sa main formidable, les grilles de cette vieille résidence que l'imagination de la foule, éblouie par les prestiges d'une rumeur fabuleuse, se plaisait à inonder de tous les trésors, de toutes les merveilles de la richesse aristocratique.

— Qui cherchez-vous? que voulez-vous?... demanda soudain, en chancelant sur les degrés du perron, un servi-

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leur octogf^poirc qui avait accompagné son malheureux maître jusqu'aux mardies ensanglantées de l'ëchaf;md.

— Nous ne cherchons personne, répondit le commissaire au peuple; nous ne voulons que la fortune mal acquise d'un aristocrate, et nou^ l'aurons!

— Diable ! et où donc est-elle, cette fortune?

— Dans les caves, dans les greniers, dans les appartements du château

— A la bonne heure ! et l'héritage de M. de Malartic vous appartient, sans doute?

— 11 appartient à la nation !

— Où voyez-vous la nation, s'il vous plaît?

— La voilà !...

A ces mots, le commissaire du peuple déploya un immense drapeau tricolore qu'il agita d'une main convulsive; la foule enthousiaste se prit à crier : Vive la république ! et l'orateur ofljciel ajouta d'une ^oix retentissante :

— Citoyens! là où est le drapeau, là est la France!

— A merveille ! répliqua le vieux gardien du logis ; la France vient frapper à la port-^ dun royaliste : que la porte s'ouvre, à deux larges battants, devant elle!... Soyez les bienvenus, citoyens : l'ombre de mon maître vous salue I Vous parlez, ce me semble, d'un trésor?... Je n'en connais qu'un seul diins cette demeure : la mémoire glorieuse de M. de Malartic! Vous parlez de bijoux, 9b millions, de diamants, de toutes les richesses des Mille et une Nuits? Entrez et cherchez... vous trouverez peut-être!

Le commissaire Pierrot Dubourg et quelques hommes du peuple se mirent à fouiller l'habitation tout entière, dans les chambres, dans les armoires, dans les meubles, dans les plafonds, sous les lambris, sous les parquets, derrière les boiseries, jusque sur les toits, partout, à coups de pique, à coups de marteau, à coups de hache, sans rien découvrir de

ce qu'ils cherchaient à grands cris^ à grands pas et à grands gestes. La perquisition, j'allais dire la démolition domiciliaire, dura six heures! Certes! les terribles visiteurs abusèrent de l'hospi'alité posthume de ^\. de Malartic : on cassa toutes les vitres du château ; on déchira les tentures, les velours, les tapis, les étoffes précieuses ; on ejcécuta de pauvres statues, en guise d'aristocrates, de réfractaires et de suspecta ; on éparpilla, sur les broussailles du jardin, de magnifiques toiles peintes qui représentaient des personnages religieux : contre-révolutionnaires de l'autre monde, qui portaient sur leur front la sainte auréole de la légende chrétienne; mais, hélas! les démolisseurs eurent beau dire et beau faire : pas plus de joyaux ou de cassettes que dans le gazon de la prairie; pas plus de millions ou de diamants que dans la poussière de la grande route.

Je me trompe : au moment d'en finir avec le massacre des innocents de la peinture, ils entendirent je ne ?jis quel bruit léger, un frôlement mystérieux, qui murmurait de l'autre côté d'une cloison couverte d'une toile éclatante, d'une toile splendide qu'animait la rayonnante figure d'une vierge de l'Espagnolet : le tableau fut lacéré en une profanation d'un clin d'oeil; la cloison vola bientôt en mille éclats, et à la place d'une madone peinte qui était un véritable chef-d'œuvre, les profanateurs aperçurent devant eux, agenouillée sur la pierre et les yeux tournés vers le ciel, une madone vivante qui était une véritable merveille.

La jeune fille, la vierge « là prière^ qui venait de leur apparaître comme par un céleste enchantement, était si jolie, si gracieuse, si belle et si tendrement inspirée; elle priait avec tant de ferveur; elle regardait, elle suppliait si bien le ciel, sans qu'il lui f it possible de l'entrevoir, mais en le devinant par l'extase, à travers l'immensité de la distance; elle semblait avoir tant de calme, d'innocence et de

béatitude : elle se laissait aller, pêle-môle avec les anges, si loin de notre monde, si loin de tous les méchants de la terre; enfin, c'était là une apparition si délicieuse, si ravissante, si divine... que le commissaire du peuple lui-même se mit à la contempler en silence, dans un recueillement qui tenait à la fois du respect, de la stupeur et de l'admiration. En revanche, ses camarades, ses amis de la foule, s'avisèrent à l'envi de plaisanter, de se moquer et de rire ; les plus impatients ou les plus audacieux osèrent s'avancer vers la jeune fille... mais, à son tour. Pierrot osa se placer devant elle : il laissa tomber sur la vierge agenouillée un bout ondoyant du drapciu révolutionnaire, comme pour mettre sa vie et son honneur sous la sauvegarde de la république; puis, s'adressant à ses fougueux compagnons qui le pressaient de toutes parts, il s'écria d'une voix formidable :

— Citoyens l le premier de vous qui touche à cette femme, le premier qui l'insulte, le premier qui lui parle... je le tue !

Dieu merci. Pierrot n'eut besoin de tuer personne. Il releva la belle chrétienne qui implorait le ciel; il la supplia de s'asseoir dans un large fauteuil du salon; il se décoitTa respectueusempnt de son bonnet rouge ; il jeta bien loin, sur le parquet de la chambre, de vilaines armes qui épouvantaient la jeune fille ; il la rassura de son mieux, avec des paroles, avec des sourires qui n'avaient rien d'effrayant; il lui dit, avec une émotion qui rendait ses lèvres presque tremblantes :

— Qui que tu sois, n'aie poinl peur, et daigne me répondre?

— A qui répondrai-je? à un ennemi?

— Non, à un citoyen, à un patriote?

— Eh bienl que me voulez-vous... monsieur le citoyen?

— Je veux savoir ce que tu faisais là, seule, cachée à tous les yeux, dans cette retraite si triste et si misérable, sans air, sans espace, sans liberté, sans soleil ?

— Je priais Dieu pour vous?

— Pour nous?

— Oui, pour les meurtriers de mon père!

— Qui donc es-tu?

— Je suis la fille d'un aristocrate : je suis mademoiselle de Malartic.

Porter un pareil nom, n'était-ce pas un grand crime?... Il fallut que le commissaire du peuple remplît son affreux devoir jusqu'au bout, et à son cœur défendant; la foule criait dans le château : A bas l'aristocrate 1 et Pierrot dut commander à notre héroïne, qui était déjà sa protégée, de se lever à la hâte, de s'aventurer au milieu de ses ennemis, d'obéir à la loi et de le suivre.

— Adieu 1 nous nous reverrons dans un meilleur monde I s'écria M'''' de Malartic en donnant sa main à baiser au dernier serviteur de son père.

— Bonté du ciel! balbutia le vieillard, en s'agenouillant aux pieds de Pierrot, où va-t-eile? où la mène-t-on? où la conduisez-vous ainsi?

— A la mort ! répondit une voix dans la foule.

— Au martyre ! répliqua la jeune fille.

— A la liberté ! murmura le commissaire du peuple. Quelques heures plus tard. M'"" de Malartic fut jetée dans

les cachots du fort du Hâ; le soir même, le geôlier de la prison fut congédié. Il était vieux, et on le remplaça par un homme jeune et terrible, par un patriote inexorable, dont on vantait, dans tout Bordeaux, le coRrage, la résolution et l'influence populaire. Ce nouveau geôlier, vous le connaissez déjà : il portait, il y a un instant, l'écharpe d'un commissaire du peuple, et il se nomme Pierrot Dubourg!

192 riERROT

Le lendemain, quelle heureuse suri.rise pour M^'e de Malartic ! Au lieu de ce vilain geôlier qui l'avait tant rudoyée la veille,, elle vit entier, dans son cachot^ l'homme du peuple qui avait eu la bonté de lui sourire, de l'encourager et de la défendre dans la grande salle du château de son père.

Pierrot lui prit la main, le plus humblement qu'il lui lui possible; il l'emmena bien vite, à travers tous les détours d'un noir et aiïreux labyrinthe, où l'on n'entendait que l'écho douloureux des gémissements, des plaintes, des supplications et des sanglots. Ils marchèrent ainsi longtemps dans la prison, l'un portant l'autre, c'est-à-dire, elle bien faible, chancelante, lui toujours empressé, toujours attentif aux mouvements et aux gestes de la jeune fille, pour mieux la guider dans sa marche incertaine, et quelquefois peut-être pour avoir le droit si doux de la prendre et de la soutenir dans ses bras.

Enfin, le guide mystérieux poussa du pied une porte bien basse, bien épaisse, mailletée de fer, et voilà notre jolie prisonnière dans une chambre dont l'aspect seul lui arracha un cri de reconnaissance et ffe joie; jugez: il y avait de l'air, des fleurs et de la lumière dans cette espèce de cellule; une brise odorante soufflait par le grillage de la croisée; le soleil se jouait dans une lo))gue spirale de lumineuse poussière, et des petites touffes de giroflées se balançaient mollement aux bords de la fenêtre, dans les fissures extérieures de la muraille. M"*" de Marlatic monta sur un escabeau : elle cueillit une fleur qu'elle daigna prc senter à son gardien, à son geôlier, en lui disant avec un triste sourire:

— Monsieur, je dois à vous seul, j'en suis sûre, tout le luxe charmant de mon dernier logis dans ce monde; encore un jour, encore un instant p'. ut-être, et je ne serai plus, sans doute : voici une pauvre et innocente giroflée, un beau joyau, n'est-ce pas?... que je viens d'arracher aux brillants trésors de mon écrin! Acceptez cette fleur, monsieur, tout ce que je possède... et gardez-la comme un présent de votre malheureuse protégée l

— Je vous jure que je la garderai! répondit Pierrot; et l'intraitable républicain baisa tristement la petite fleur de l'aristocrate.

— Monsieur, prenez aussi ce crucifix...

— Un crucifix !

— Il tient si peu de place, que j'ai pu le cacher sur mon cœur; quand je serai morte, vous garderez ce précieux souvenir d'une chrétienne... il vous aidera à prier Dieu pour moi !

— Je vous jure que je prierai Dieu... pour la première fois ! mademoiselle, Avez-vous quelque chose à me demander, quelque devoir à me prescrire?

— Oui... mais d'abord, j'ai une question à vous adresser : croyez-vous qu'il me reste encore longtemps à vivre?

— Je l'espère I

— Eh bien! s'il en doit être ainsi, je réclame de votre amitié généreuse un livre de prières, quelques chiffons de ma garde-robe, deux ou trois volumes de poésies et un peu d'argent que vous enverrez prendre, d * ma part, au château de Malartic...

— J'irai moi même au village, la nuit prochaine, et vous aurez tout cela demain, s'il plaît à Dieu I

— Ce n'est pas tout, monsieur, et, vraiment ! j'ai honte d'une pareille exigence : je vous demande aussi une plume, de l'encre et du papier...

— Soit; il y va de ma réputation, de mon honneur, de ma vie peut-être... mais, qu'importe? parlez toujours, ordonnez, dites à votre humble serviteur: Debout 1 et je me lèverai; A genoux! et je m'agenouillerai; Marche! et

je marcherai; Obéis! et j'obéirai; Meurs! s'il le faut

et je mourrai !... Adieu I

Le geôlier sortit, ou plutôt il s'élança hors de la chambre ;il referma violemment le guichet, et. durant une semaine, le malheureux ne trouva ni la force ni le courage de reparaître aux yeux de cette noble personne, de cette prisonnière qu'il croyait avoir offensée ; seulement, un guichetier, un homme de confiance de Pierrot, se chargea d'apporter, en secret, à M^e de Malartic, tout ce qu'elle avait demandé, tout ce qu'elle pourrait demander encore. Chaque jour, le valet de la prison venait prendre les ordres de la jeune fille : un désir, une fantaisie, la moindre parole équi vabit, pour le geôlier amoureux, au commandement irrévocable d'une loi.

Un matin, à une heure qui n'était pas celle de la visite quotidienne du guichetier, le bruit des^verrous se fit entendre au guichet de la chambre habitée par M"e de Malartic : quelqu'un ouvrit tout doucement la porte, et la belle captive jeta un cri de surprise, je n'ose point dire un cri de plaisir, à la vue de Pierrot qui s'avança vers elle, en tremblant, les yeux baissés, et qui lui dit à la façon confuse d'un visiteur timide :

— Rassurez-vous, mademoiselle... ce n'est rien... ce n'est que moi !

— Venez çà 1 répliqua la jeune fille en souriant ; venei

çà...'que je vous gronde et que je vous remercie ! Vous êtes le Dieu caché qui sait compatir à mes peines : avez-vous donc juré de n'être pour votre amie qu'un Dieu toujours in- Tisible ? Parlez^ monsieur ; vous avez promis de m'obéir : je vous ordonne de me répondre, et je vous écoute!

— Mademoiselle, répondit le geôlier en rougissant de la familiarité gracieuse de sa prisonnière, voici le motif qui m'amène aujourd'hui près de vous... J'ai promis de vous obéir, c'est vrai, et de vous servir au besoin, au delà de mes devoirs... Eh bien ! je fais ce que je peux...

— Je le sais !

— Figurez-vous que je me suis pris, à la première vue, sans m'en apercevoir, sans le vouloir, d'un sentiment bien vif, d'une amitié sans bornes, d'un attachement irrésistible pour une personne...

— Pour moi, peut-être ?

— Hélas ! oui... je m'occupe si souvent de vous, par la pensée, que je m'en occupe toujours; je parle si fréquemment de votre beauté, de votre mérite, que je ne parle guère d'autre chose ; vous êtes l'unique sujet de mes entretiens avec les prisonniers que je visite; grâce à mes paroles, à mes louanges, à mon admiration, chacun s'imagine vous connaître, sans vous avoir vue ; chacun ici von s aime déjà, vous respecte et vous admire. Il y a quelques jours, c'était moi qui me plaisais à parler de vous à tout le monde; maintenant, c'est tout le monde qui se plaît à me parler de vous; cela me flatte et je suis heureux !... Tout à l'heure encore, je babillais avec un jeune prisonnier, très-spirituel, trèsaimable, un beau gentilhomme que l'on appelle M. de Castéra... Le connaissez-vous?

— Non.

— M. de Castéra , qui n'a point l'honneur de vous connaître, me débitait sur votre compte les choses les plus

charmantes; en bavardant ainsi à votre intention, il s'est mis à charbonner des poésies sur les murs blanchis de sa chambre; et moi, je me suis avisé de lui dire, dans l'espérance de vous égayer et de vous iilaire : Citoyen, tu devrais

écrire quelques vers pour amuser ta jolie voisine ! —

M. de Castéra n'avait ni plume, ni encre, ni papier : je lui ai donné mon crayon et mon portefeuille; il a écrit des compliments poétiques, de belles rimes, que je n'ai point eu la hardiesse de lire, et je vous les apporte, mademoiselle, afin de vous distraire et de vous divertir.

L'impromptu de M. de Castéra n'était qu'un simple et triste badinage qu'il avait intitulé, je crois : La liberté en prison; ces méchants bouts-rimés une fois lus et relus, mademoiselle de Malartic se hâta de les rendre à Pierrot, pour qu'il les reportât bien vile au prisonnier poëte; mais le geôlier lui dit, sans nulle défiance, sans arrière-pensée, avec une naïveté vraiment exemplaire :

— Faites mieux que de lui renvoyer ce qu'il vous adresse: répondez-lui, en vers ou en prose, à votre gré; ne riez point de ma fjlie, mademoiselle : en prison, le plus petit amusement ne manque pas d'un grand charme, et je tiens beaucoup à ce qu'il vous plaise de vous amuser un peu.

Il sembla, sans doute, à M'i^ de Malartic que le singulier projet de Pierrot n'était pas précisément déraisonnable, en un pareil 1 eu et en de pareilles circonstances. La bizarrerie d'une telle aventure, l'élrangeté de cette intimité officieuse de deux invisibles qui allaient se parler de loin, se connaître, s'apprécier, se comprendre, en dépit des guichets, des verrous et des barreaux, n'avait -elle pas quelque

cliose de bien attrayant pour la curiosité, pour l'esprit, pour le cœur d'une jeune fille?

M"c de Malartic consentit à se prêter , de la meilleure grâce , aux combinaisons romanesques du gentilhomme et du geôlier : elle daigna répondre au poète, et, le lendemain, une nouvelle demande de M. de Casîéra l'obligea consciencieusement à lui adresser une nouvelle réponse; le surlendemain, les jours sui\ants, un mois tout entier, la boîte aux lettres de Pierrot reçut , avec une rare exactitude, les confideaces intimes de ces deux nouveaux amis, et l'intrigue épistolaire continua d'aller son petit train mystérieux, son petit train poétique.

Les vers de M. de Castéra furent tour à tour spi^'ituels, calants, frivoles, tendres et passionnés : le poëte chanta les plus jolis airs, les airs les plus variés, en glissant à plaisir sur toutes les touches de son clavier amoureux; la prose de M^'e de Malartic n'oublia jamais de se montrer adorable, et si parfois elle se faisait craintive, embarra-sée, honteuse, tremblante, c'est que parfois, peut-être, la folle du logis venait frôler méchamment la plume de la jeune fille : l'imagination et le cœui^ se prenaient de querelle avec la raison et l'esprit!

Que vous dirai je de cette douce aventure, de ce roman par lettres, de cette galanterie qui ne s'effraye ni de la prison, ni des geôUers, ni des juges, ni de l'échafaud? Vous souvient-il encore de cette religion sympathique dont on nous a parlé, de ces âmes-sœurs qui sont nées de deux baisers, le même jour, à la même minute, et qui courent le mon'ie, chacune de son côté, et qui souffrent longtemps à la recherche l'une de l'autre, et qui se rencontrent un beau jour, dans l'espace, dans le ciel, je ne sais où, pour s'adorer et se réunir dans une secrète caresse?... Eh bien! il en fut ainsi de l'âme de ce jeune homme et de l'âme de cette

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jeune fille : elles s'aimaient, elles se cherchaient depuis longtemps!

Cependant, M. de Castéra, qui avait des yeux pour regarder, pour admirer celle qu'il aimait à distance, se prit à désirer ardemment ce qu'il appelait une entrevue en l'air^ rien que l'échange d'un seul regard, d'un soupir, d'une parole. M'"' de Malartic était toujours seule, toujours ennuyée, toujours triste : elle manqua de courage pour contrarier le désir de son correspondant amoureux; on pria, on supplia Pierrot qui ne devina, dans ce rapprochement tant souhaité, qu'un moyen bien simple d'adoucir la tristesse de la solitude, et une nuit, grâce au dévouement aveugle du geôlier, les deux âmes-sœurs se rencontrèrent dans la cellule d'une prison, l'une sous les apparences d'un beau gentilhomme, l'autre sous la forme d'une ravissante jeune fille !

A vrai dire, les premiers entretiens de M. de Castéra et de Mlle de Malartic furent gâtés par la présence de Pierrot, qui était de trop, à coup sûr, dans les scènes mys térieuses d'un tête-à-téte : la galanterie en fut réduite, bien des jours, à parler de la poli.ique; le sentiment se décida, bon gré mal gré, à parler de l'émigration; les yeux seuls de nos deux amants se hasardèrent à parler d'amour.

L'on ne rebute pas fort aisément la patience à l'épreuve des prisonniers : M. de Castéra, encouragé par la faiblesse peu clairvoyante do Pierrot, résolut de voir et d'entretenir M"e de Malartic, sans témoins, sans fâcheux, sans geôlier. Le génie de la prison est un magicien admirable, et lorsqu'il devient amoureux, c'est là une puissance infaillible : quels moyens, quels stratagèmes, quelles inventions bienheureuses il sut inspirer à l'audace de M. de Castéra, pour le conduire en secret jusqu'aux genoux d'une

femme, je l'ignore ; ce qu'il m'importe de savoir et de vous apprendre, c'est le dénoûment de cette histoire.

Un soir, après la ronde habituelle des porte-clefs, M. de Castéra eut assez de bonheur et d'adresse pour se glisser dans la chambre de M^e de Malartic; la prisonnière essaya, dans l'intérêt des principes, de protester contre l'effraction amoureuse d'une porte , contre la douce violation d'un domicile... Mais, par malheur, l'imprudent était jeune, beau, éloquent et enthousiaste : il la suppliait à deux genoux, les mains jointes, les yeux voilés par de grosses larmes qui avaient aussi leur mérite et leur petit langage; le moindre cri, la moindre plainte, la moindre alerte pouvait les perdre et les séparer à jamais; n'avaient-ils pas bien des choses à se dire, bien des questions à se faire, bien des serments à échanger, bien des châteaux à bâtir, à deux, sur le sable d'or de l'avenir?.... M^ie de Malartic, que M. Castéra n'appelait plus que du nom de Laurette, se résigna d'abord à le relever et à l'entendre; ensuite elle se résigna à lui répondre; plus tard, elle se résigna à lui sourire, et bientôt, la jeune fille, émue, ravie, trop heureuse de tout ce qu'elle avait entendu, de tout ce qu'elle espérait peut-être, exhala un profond soupir, appuya sa jolie tête sur des bras amoureux qui ne demandaient qu'à la soutenir, voila doucement ses beaux yeux et se prit à pleurer!... Au même instant, une secousse violente fit retentir les verrous de la porte, le guichet s'ouvrit avec fracas, et le geôlier parut sur le seuil de la chambre; pâle, immobile à force de colère, il s'écria, les regards fixés sur le gentilhomme, et

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avec une infl^-xion de voix qui avait quelque chose do terrible :

— Aristocrate; tu es un lâche ! réponds, et réponds vite... que viens-tu faire ici, à une pareille heure?

— Vous le voyez, mon cher, répondit M de Castéra sans so troubler, sans s'effrayer : je viens consoler une femme qui s'ennuie et qui souffre; je viens aimer une femme qui m'aime, et j'essuie, avec mes bai-ers, les jolies larmes de m!\ fiancée!... Monsieur Pierrot, je vous présente madame la marquise de Casléra...

— Oui-da! et à quand la noce, monsieur le marquis?...

— Demain... pourvu que Dieu nous envoie un prêtre on la liberté !

— Demain, pour vous et pour elle... l'échafaud !

Ce mot horrible d'échafaud, prononcé par la bouche d'un geôlier, fit tressaillir M" ' de Malartic, et Ton eût dit qu'elle se réveillait de son bonheur, devant les apprêts et le spectacle aflrcux du supplice. Elle s'approcha de Pierrot; elle lui prit la main qu'elle serra dans la sienne; elle le pria de l'écouter, et lui parla ainsi :

— Je me souviens d'avoir trouvé en vous un protecteur, un ami véritable, et cela m'oblige à vous faire une confidence...

Le geôlier baissa la tête.

— Monsieur, reprit la jeune fille, si vous m'aimez encore, je vous demande grâce... pardonnez-moi!

Le geôlier la regarda sans colère.

— Mon ami, continua M'"" de Malartic, je vais me confesser à vous, en peu de mots, et de cœur à cœur... vous serez mon juge!

Le geôlier se mit à rougir, à force de joie et d'orgueil.

— Je dois au soin généreux que vous avez eu de m'égaycr

et de me distraire le premier et le dernier billet poétique de M. de Castéra... IN'est-il pas vrai?

— Oui!

— Je dois à votre dévouement pour une prisonnière l'honneur d'avoir reçu, dans la solitude de ma prison, M. de Castéra que vous m'avez amené vous-même une fois, vingt fois, n'est-il pas vrai ?

— Oui, j'ai eu tortl

— Hélas! mon ami, vous avez été seul coupable : j'ai accueilli votre protégé avec empressement, et je l'ai revu avec plaisir; vous lui avez montré la route qui conduit à ma chambre, et il a osé la prendre sans vous pour me venir voir. Vous avez tant fait l'élogo d'une malheureuse captive!... Vous avez chanté si souvent les louanges d'un noble prisonnier!.. Grâce à vous, M. de Castéra s'est avisé de m'aimcr, et moi, je me suis avisée, je ne sais comment... de ne le point haïr. Aujourd'hui, il y a un instant, une minute, un gentilhomme est venu m'offrir son nom, et je l'ai accepté; il m'a offert son avenir, et cet avenir sera le mien; il m'a promis le bonheir, et je l'espère!... Voilà notre crime : vous invoquiez tout à l'heure la justice du bourreau, pour nous punir ! Eh bien ! mon ami, faites !

— Le bourreau arrivera trop tard, mademoiselle! répondit le geôlier; le bourreau vous appellera demain, peutêtre, et vous partirez cette nuit 1

— Cette nuit ?

— Dans une heure! Je suis accouru pour vous sauver, et je vor,s sauve! Vous serez libre .. heureuse avec lui... Adieu donc!... et pensez au geôlier, quand vous n'aurez rien do mieux à faire dans votre bonheur!... Un mot encore: lorsque vous serez partie, je prierai Dieu pour vous, la main et le cœur posés sur le crucifix que vous m'avez donné...

Les deux prisonniers s'évadèrent.

Le lendemain, M. de Castéra et M"^ de Malartic chsminaient. en courant, bien loin de la ville, sous (Jes habits d'emprunt qu'ils devaient au dévouement de Pierrot.

L'évasion des deux prisonniers était encore un secret pour tout le monde Le matin et le soir, le geôlier continua de monter dans les deux chambres qu'avaient habitées le gentilhomme et la jeune fille Plus d'une fois, il s'enfermait dans la cellule de M'"" de Malartic, pour se souvenir et pleurer : il finissait toujours par prier Dieu, et il demandait pardon à Geneviève, à cette pauvre courtisane qui était morte avec M""^ Dubarry !

Un soir, un commissaire du peuple vint surprendre le geôlier, dans la chambre même de M"^ de Malartic ; il le trouva agenouillé, les yeux tournés vers le ciel, les mains posées sur un crucifix d'argent.

Pierrot fut convaincu d'avoir favorisé l'évasion des deux aristocrates, et il fut condamné à mort. — Comme il attendait, dans le préau de la prison, le passage de la charrette, le geôlier amoureux obtint du port^clefs la permission de visiter encore la chambre de M'^*" de Malartic; et puis, il marcha tranquillement à l'échafaud, en murmurant le nom de Geneviève I

LA

Il y avait à Paris, en 1770, dans le fond de je ne sais plus quel séminaire, un jeune homme qui faisait l'étonnement, la joie et l'orgueil de ses supérieurs ecclésiastiques. Né dans une colonie française, élevé à grands frais dans un collège de France, le séminariste dont je parle s'était pris tout à coup d'une passion ardente, fanatique, intraitable, pour les austérités religieuses de la Tliébaïde chrétienne. De toute la poétique instruction de ses études profanes, le novice n'a- 1 vait conservé que le souvenir des littératures anciennes, et il mettait à profit les langues admirables que parlaient autrefois Homère et Virgile, pour mieux sentir, pour mieux traduire dans son cœur, pour mieux adorer les textes primitifs, le langage sacré des Apôtres et des Pères de l'Église. Sur le prie-Dieu de sa cellule, dans ses mains, ou derrière son oreiller de pierre, figuraient deux beaux livres, deux

chefs-d'œuvre divins qu'il préférait à toutes les merveilles de l'imagination et de l'éloquence mystiques : l'Évangile et saint Jérôme, le christianisme et le chrétien !

Les lettres éloquentes de saint Jérôme étaient pour lui de sublimes inspirations, des illuminations célestes, qui faisaient rayonner dans son âme les mystérieuses clartés du sacrifice chrétien. Le triomphe ascétique de syint Jérôme empêchait le séminariste de dormir : agenouillé, le jour et la nuit, sur les dalles de sa cellule, il demandait au ciel l'insigne faveur, la gloire surhumaine de ressembler à ce solitaire infatigable, à ce demi-dieu du désert dont la parole, les écrits, les actions, la conscience, la foi, étalent aux regards du monde un exemple désespérant de la sublimité spirituelle.

Les prières, les veilles, les jeûnes, les privations de toutes les sortes, la couronne d'épines, la cendre, le cilice, rien n'était assez humble, assez mortifiant, assez cruel, — en uk mot, rien n'était assez chrétien pour Ihumilité du séminariste, et les supérieurs du séminaire commencèrent à s'effrayer eux-mêmes des élans religieux, de l'exaltation, des transports extatiques du nouveau saint Jérôme.

Eh bien! ce pauvre néophyte qui réalise, qui pratique ainsi, qui féconde a^ec l'esprit la leltr^j impitoyable de l'abnégation primitive; ce novice qui prie, la nuit et le jour; ce fanatique pénitent qui se roule dans la poussière, — c'est le vicomte Évariste de Parny !... Et voyez un peu comme l'homme propose et comme le démon dispose ; encore un instant, encore une minute peut-être, et la cellule disparaîtra sous le boudoir; l'épée remplacera la discipline; la poésie étouiïera la voix de la religion; les femmes chasseront les vierges ; l'amour viendra badiner avec les versets de la Bible; les splendeurs du monde éclipseront les terribles clartés de la Thébaïde, et celui qui voulait ressem-

bler à saint Jérôme ressemblera au païen qui a chanté la Guerre des dieux.

La tentation, au séminaire, commença par une visite du diable, qui se plut à revêtir, ce jour-là, sur le seuil de la sainte demelire, les apparences mondaines d'un ancien camarade de Parny, d'un spirituel créole nommé le chevalier de Bertin. M. de Bertin, qui n'était pas encore un charmant poëte, était déjà un très brave et très-élégant capitaine de cavalerie, attaché à la personne de S. A. R. le comte d'Artois. Un beau matin, comme il n'avait rien de mieux à faire, comme il ne songeait ni à boire, ni à jouer, ni à soupirer, ni à se battre, il se souvint de ce malheureux Évariste de Parny, et il résolut d'aller frapper à la porte de sa cellule. Le premier aspect du séminaire troubla l'officier de dragons, et la vue soudaine du pauvre séminariste le fit trembler à force de surprise et de douleur : il le reconnaissait à peine, ou plutôt il cherchait à reconnaître son joyeux camarade, son brillant condisciple d'autrefois, dans ce jeune homme vêtu de noir, pâle, blême, maigre, triste, silencieux, qui s'avançait en chancelant, le corps sur la terre, l'esprit et l'âme dans le ciel. Bientôt M. de Parny daigna saluer ce visiteur qui murmurait son nom, qui lui tendait les bras, et qui lui souriait de la meilleure grâce : il parut se recueillir un instant; il passa la main sur son front, comme pour arracher à sa pensée un* souvenir confus de ses amitiés de collège; il hasarda quelques pas timides; il poussa un cri à demi étouffé par le dédain des affections terrestres ; enfin il essuya furtivement une larme, et les deux amis s'embrassèrent !

— Évariste, lui dit tristement le chevalier de Bertin, que fais-tu donc ici^ dans cette espèce de monastère, dans cette aïïreuse solitude?

— Je ne suis pas seul !...

— Tu as raison, cette solitude qui m'effraye est peuplée d'ombres mystérieuses, de petits moines en espérance et de fantômes célestes, n*est-il pas vrai ? "Mais encore une fois, mon ami, qu'est-ce que tu fais dans cette noire cellule qui ressemble à un cabanon, dans cet horrible cloître qui ressemble à une vaste nécropole, dans ce jardin sans fleurs qui ressemble à un immense cimetière?

— Je souffre, je pleure, je me mortifie^ je me prépare...

— Tu te prépares ?...

— Au triomphe de la vie éternelle t

— Et tes amis, ta patrie, ta famille?

— Mes amis sont les anges qui intercèdent pour moi; ma patrie, c'est le ciel; ma famille, c'est Dieu!

A ces mots, le séminariste entraîna le capitaine vers un massif de verdure qui ombrageait les bords d'une fosse mortuaire, nouvellement creusée; il saisit à deux mains une lourde bêche, et il souleva un peu de terre en murmurant :

— Il faut mourir I

— Inexorable trappiste, s'écria le chevalier, il faut vivre, palsambleul et surtout, il faut biei^ vivre! Auprès de toi, vraiment, Joh sur son fumier n'aurait été qu'un plaisant personnage, et Jérémie, de larmoyante mémoire, serait un véritable bouffon !

Au bruit de ces paroles, qui étaient pour lui d'étranges blasphèmes, Évariste se laissa choir sur un banc de pierre, avec toute l'apparence de l'indignation et de la terreur. Il resta longtemps assis et immobile, les yeux fermés, les bras croisés sur sa poitrine; h la fin, il essaya, bon gré mal gré, de relever la tétc, hésita encore, regarda piteusement autour

de lui, et aperçut le chevalier de Bertin qui lui souriait avec une pitié p.resque dédaigneuse, et qui lui montrait de loin un petit livre relié de velours rouge et garni de belles agrafes d'argent.

— Qu'est-ce que ce livre? demanda le séminariste d'une voix tremblante.

— Devine.

— Les chefs-d'œuvre sacrés de saint Jérôme?

— Non.

— Le trésor divin de l'Évangile?

— Pas davantage.

— Malheureux! s'écria M. de Parny, en se promenant à grands pas autour de la fosse mortuaire, en s'efforçant peutêtre de convertir un misérable pécheur de ce monde ; l'Évangile! voilà un beau livre que vous n'avez jamais lu, ingrat! L'Évangile! c'est le livre de la douleur, de l'espérance et du sentiment; chacune de ses pages se colore d'un rayon de l'indulgence divine qui nous réchauffe, qui nous console et qui nous élève ! C'est le livre facile de toutes les intelligences vulgaires , c'est le livre de tous les bienheureux pauvres d'esprit qui lisent avec le cœur; c'est le livre de tout le monde, et mieux encore du monde qui souffre et qui pleure; c'est le confesseur et le médecin de l'âme, toujours un remède et une absolution à la main !

— C'est possible! répondit froidement le capitaine; mais, entre nous, mon ami, je n'ai besoin ni d'être absous, ni d'être guéri par le confesseur-médecin dont tu parles; ce magnifique livre que j'ai pris dans mon boudoir pour te l'offrir et pour te distraire, c'est un album dont chaque feuille viendra rappeler à ton cœur infidèle ce que tu as perdu, ce que tu as oublié, ce que tu as trahi : le ciel et la terre admirables de ton pays, les splendides richesses de l'Océan oriental, les forêts déli<:ieuses, les promenades embaumées, les

femmes ravissantes de Saint-Denis, de Saint-Pierre et de Saint-Paul!... Évariste, salue encore, à travers le temps et la dislance, toutes les merveilles de l'île Bourbon, toutes les magnificen-res naturelles de notre belle patrie; ouvre tes yeux, ouvre ton cœur, regarde bien, et remercie-moi '.

— Oui, je te remercie d'avoir tinté ma faiblesse, au dangereux souvenir de tout ce que j'aimais, de tout ce que j'adoraii autrefois ! Oui, j'accepte ce livfe frivole, cet album, ce terrible mémento qui va servir de nouvelle épreuve à ma ferveur chancelante. Oui, j'irai me promener encore, parla grâce de l'imagiDalion, dans cette patrie de mon corps! Du fond de ma cellule, je reverrai mes amis; j'embrasserai ma famiUe; je rêverai sur les boris de la mer, au bruit des vagues et au chont des oiseaux; je commanderai à de nombreux enclaves; je m'endormirai dans un hamac tout rempli de fleurs; enfin, je m'extasierai devant la beauté merveilleuse des femmes... Et s'il plaît au ciel, mon bon ang«^ me dûiinera la force de triompher de la tentation!... Adieu!

Une fois cloîtré dans sa cellule, Évariste commença tout de suite à se mortifier, le plus consciencieusement qu'il lui fut possible, en examinant, une à une, les feuilles de cet album qui était une charmante collection de dessins, de vers et de peintures, un pêle-m^le profane de mots, de pensées et de souvenirs, tracés au crayon, au pinceau et à la plume. Parny reconnut aisément, avec une émotion qu'il s'efforçait de combattre, la chère patrie qu'il avait abandonnée, et il osa regretter, en tressaillant de bonheur et d'épouvante, les premiers pas, le> premiers plaisirs, les premières (1 insons de son innocente jeunesse!... Au même

instant, le livre s'échappa de ses mains, et le séminariste se releva tout à coup, inquiet, agité, haletant : il se mit à écouter avec une attention craintive, et il n'entendit rien; il se mit à regarder autour de sa chambre avec une curiosité étrange, et il ne vit personne; alors, il s'agenouilla sur le carreau de sa cellule, les yeux fixés sur l'album qui s'était entr'ouvert en tombant, et qui laissait voir à ses regards éblouis l'image d'une femme, une femme toute jeune, belle, fière, qu'il lui semblait avoir contemplée déjà dans" le spectacle magique, dans le mirage étincelant de ses rêves I L'on avait écrit un seul nom au-dessous de ce portrait admirable ; Évariste ajouta bien vite un mot à ce nom précieux, et il adora sainte Éléonore !

Le soir, il s'endormit, en songeant à la séduisante patronne qu'il avait sanctifiée : il lui parut en rêve que toutes les joies, tous les plaisirs, toutes les séductions de la terre passaient gaiement devant lui, pour le provoquer à la fois!...

A compter de ce jour, l'image de la jeune créole, reproduite sur une feuille de l'album, devint le précieux objet de tous les désirs, de toute la ferveur, de toute la tendresse mystique de Parny. Exalté par la contemplation intérieure, il s'efforça de lui peter, à chaque instant, des grâces el des beautés nouvelles; il s'efforça de réaliser, d'animer dans la vie intime de son cœur les moindres perfections de cette femme qu'il appelait une sainte; Évariste se prit d'un fol enthousiasme, d'une folle passion pour le modèle surnaturel de sainte Éléonore, divin modèle qui était un ange de ce monde, une jolie fille à marier, qui attendait un mari dans un coin ombragé, dans une simple maisonnette de l'île Bourbon I

Le séminariste se condamna à passer des journées tout entière-, dans le mystérieux isolement de sa cellule; il s'y enfermait du matin jusqu'au soir, il se plaçait, en souriant,

tout près de cette belle vierge inconnue qui avait l'air de lui rendre son sourire; il la contemplait avec une obstinalion qui ressemblait à la béatitude de l'extase ou à l'exaltation de la folie; et puis, il se prosternait devant elle ; il lui parlait sans mot dire; il bavardait bouche close; il lui adressait les choses les plus charmantes du monde, avec l'esprit, avec l'imagination, avec le cœur 1

Le génie du mal se hâta de prendre en pitié le singulier amour et les secrètes souffrances de Parny : pour le sauver ou pour le perdre, il commença par le rendre faible et malade, à force de langueur et de démence amoureuse. Les savants de la médecine lui ordonnèrent, à tout hasard, d'aller se réchauffer aux rayons du soleil des tropiques, au milieu des impressions subites du changement, de la distraction et du voyage. Évariste céda aux prières de ses camarades, aux conseils de ses supérieurs et aux avis éclairés des hommes de l'art. En le voyant partir, ses amis eurent beau faire et le supplier : dans son indifférente douleur, il refusa d'emporter l'Évangile et les lettres de saint Jérôme; il n'emporta que sa richesse la plus précieuse, la douce image d'une femme, d'une vierge qu'il adorait chaque jour dans un album. Il se mit donc en route, tout rempli do curiosité, de crainte, d'espérance, et quelques mois plus tard, M. le vicomte Évariste de Parny saluait, en pleurant de joie, l'horizon lumineux de Saint-Denis de Bouri)on.

Le bienveillant ami qui se hâta le premier de venir l'embrasser, à son arrivée dans le port, vous le connaissez déjà, c'était le diable en personne, sous les traits de M. le chevalier de Bertin.

Les amours romanesques de M. de Parny, avec cette brillante et charmante fille que l'on appelle Éléonorc, est une histoire vulgaire, et il me siérait mal de vous la raconter à montour^ après le récit de tout le monde; seulement, dans l'intérêt de cette anecdote, qui est un simple souvenir amoureux, j'ai besoin de vous rappeler, avec la plupart des biographes, que l'inflexible volonté de sa famille empêcha le séminariste de Paris d'épouser la jolie créole de l'île Bourbon.

En France, M. de Parny avait failli mourir à la peine, dans un bel accès de fanatisme religieux; en Amérique, il faillit expirer encore, dans un bel accès de fanatisme sentimental. Par bonheur pour l'amour et pour la poésie, Bertin réussit à s'emparer de l'esprit mobile du pauvre amoureux; il le pria, il le supplia de l'accompagner en Europe, et un soir, M. de Parny, debout sur le pont d'un navire, salua son ÉiéoDore, avec des soupirs, avec des serments, avec des larmes, avec des baisers!

Les confidences intimes d'un long voyage donnèrent aa capitaine de cavalerie un moyen infaillible de compléter l'éducation morale de son triste camarade : il lui parla, avec toute la gravité spirituelle d'un mauvais sujet parisien, du monde, de la cour, de la gloire, et surtout du plaisir; il lui vanta l'indépendance des armes, la noblesse de l'uniforme et la distinction chevaleresque d'une épée ; il provoqua, il défia sa v erve poétique, et bientôt la métamorphose du chrétien ou la chute de l'ange fut complète.

M. de l*arny, qui éprouvait toujours le capricieux besoia d'imiter quelqu'un, de regretter un absent ou de souludter

quelque chose, débuta dans le monde par l'imitation des goûts, des habitudes et des trave 's du chevalier de Berlin.

Bertin était un brave officier de dragons : à son retour en France, Parny demanda une épaulette ; il déchira sa vieille soutane à coups de sabre, et le séminariste serfit soldat.

Berlin aimait à boire tout le jour, à jouer tout le soir, et à courtiser les actrices tout'^ la nuit : Parny raffola du vin de Champagne, du pharaon et des comédiennes.

Bertin composait déjà des vers langoureux, à la fade manière de Dorât et des petits rimeurs embaumés de M'^e de Pompadour : Parny composa bien vite des poésies légères, dont l'extrême légèreté n'avait rien de très-poétique.

Dieu merci, lancien amant d'Éléonore se souvint de sa maîtresse bien-aimée : il se prit à la regretter, à la désirer de plus belle, à maudire le temps cl la distance; et de ces désirs, de ces regrets un peu tardifs peut-être, naquirent un beau jour les premiers chants élégiaques du poêle Parny, c'est-à-dire les mélodies les plus amoureuses que je connaisse dans le répertoire de la galanterie littéraire !

En devenant un vrai poète, sous l'influence d'un souvenir d'amour, Parny redevint amoureux, amoureux de son incomparable Éléonore; en parlant de sa b^lle passion poétique à qui voulait entendre sa poésie, il sei, laissa revivre au delà des mers, par le prestige de la pensée, sous les regards, aux genoux et dans les bras de la séduisante créole. Il renonça, comme par enchantement, à ses habitudes, à ses plaisirs et à ses travaux; il ne pensa plus à ces précieuses lectures qui lui révélaient la i)uissance et le génie des grands maîtres; il ne pensa plus à ces merveilles de l'imagination paï.*nne qu'il essayait de comprendre, avec tout le zèle de l'étude et de l'admiration ; il ferma sa porte à ses amis, à ses c imarades, et je crois mém? qu'il cessa de songer à ses rivaux ot de rêver à la gloire 1

Parfois, les hommes amoureux, qui ne savent ni espérer ni attendre, essayent de se distraire d'une affection malheureuse, dans le dérèglement des mœurs, dans le scandale des orgies. Il répugna sans doute à Parny de suivre tout à fait un pareil exemple : certes, le poëte se garda bien d'étouffer son amour avec des femmes de mauvaise vie; mais il eut le trist3 courage de le déshonorer avec des muses de mauvaises mœurs, et sa voix, qui avait murmuré des plaintes élégiaques, osa chanter la guerre des dieux!

L'impiétô spirituelle de M. de Parny obtint et devait obtenir .le succès d'un scandale philosophique, dans un siècle où les scandales de toutes les sortes venaient au secours de la philosophie; dès ce moment, Paris, la France, l'Europe, le monde, comptèrent un poëte licencieux de plus : en même temps, la morale compta bien des injures, la société bien des attaques, la religion bien des hérésies, et la Guerre des Dieux fit envie à la Pucelle de M. de Voltaire.

A la fin pourtant, M. de Parny se surprit à se rendre un compte fidèle de ses écrits, de ses erreurs, de tout son talent dangereux ou inutile ; il se sentit, hélas ! bien confus de tant de bruit, de tant d'éclat, de tant de poussière, de cette grande tempête qu'il avait soulevée dans un verre d'eau, dans un bénitier, et il se laissa abattre dans ce désespoir honteux que nous lèguent les déportements de l'esprit.

Un matin, comme il se désolait et se consolait tour à tour, dans le combat des regrets et des espérances, on poussa tout doucement la porte de son salon II entendit le frôlement d'une robe; une femme parut tout à coup sur le seuil de la

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chambre, et je vous laisse à deviner l'émotion et la honte de M. de Parny : celte femme, qui s'avançait, avec toutes les apparences du dédain et de la colère, cette femme, c'était Éléonore !

Il y eut un moment de silence, et le poëte ferma les yeux CR s'agenouillant aux pieds de ce juge qui allait lui demander un compte terrible de ses sentiments et de ses pensées.

— Où est votre dévotion? demanda Éléonore.

— Elle est encore là, dans ma conscieûce !

— Où est votre divin Évangile?

— 11 est encore 15, dans ma mémoire!

— Où est votre grand amour ?

— Il est encore là, dans mon cœur I

— Et votre génie ?

— Mon génie...

— Vous l'avez flétri... vous l'avez souillé... vous l'avex déshonoré, poëte... Et le voilà 1

A ces mots, l'ardente créole jeta sur le parquet du salon un livre que M. de Parny reonnut en tremblant, et dont la couverture avait pour titre ; la Guerre des Dieux.

É\ ariste ramassa le maudit chef-d'œuvre de sa muse hérétique ; il s'approcha du foyer de la chambre, et aussitôt, djebout devant Éléonore, qui semblait déjà l'approuver et lui sourire, le poëte païen déchira lentement, une à une, toutes les feuilles de son triste poëme; et lorsque la flamme eut dévoré la dernière page, la dernière ligne, la dernière hérésie de cette impiété poétique, Éléonore tendit sa main à Évariste, en lui disant de sa voix la plus amoureuse :

— Ami, le feu a tout elTacé, tout purifié; maintenant, comme autrefois... je l'aime!

— Hélas ! répliqua le poëte, qu'est-ce donc qui eflacera les fautes et les souillures de mon amour ^

— Mes baisers, s'écria la jeune fille, et des poèmes nouveaux !

Nulle plainte ne se fit plus entendre; nul reproche ne fut essuyé; nulle parole cruelle ne vint gâter la fin de cette scène expiatoire : on pleura longtemps et en silence, comme il sied aux grandes joies, aussi bien qu'aux grandes douleurs.

Éléonore, qui était venue visiter la France avec une de ses bonnes protectrices, embrassa bientôt, pour la dernière fo's, l'amoureux qu'elle devait aimer toute la vie ! Plus tard, M. de Parny se rappela un serment solennel qu'il avait fait à sa maîtresse, et il refusa de laisser paraître la Guerre des Dieux dans la première édition de ses œuvres complètes.

Avec le poëme dont il s'agit dans cette histoire, Parny osa publier les Galanteries de la Bible, et ce fut à un pareil séminariste devenu poëte que Millevoye eut la bonté d'adresser un jour la dédicace suivante :

A toi! très-aimalile païen,

Demi-sacré, demi-profane,

Bon poëte, mauvais chrétien,

Qu'Apollon sauve et que Dieu damne 1

Nous avons chacun notre emploi :

Ainsi, dans la même famille,

J'édifîrai la mère, et toi

Tu feras so»f>irer la fille !

Tu célèbres la volupté,

Moi, la tendresse maternelle :

Ma part est la vie éternelle,

La tienne l'immortalité 1

Le révérend John Derby, un dt s ministres les plus éclairés, les plus religieux de l'Église protest nte, mourut en 1812, à la grande douleur des gens de bien qui l'avaient aimé dans l'iDtimité de la vie profane, ou qui l'avaient admiré dans l'exercice de ses foLctions spirituelles. De tous les souvenirs précieux de son héritage, qu'il laissait à des pauvres, à d; s chrétiens et à des amis, le plus beau sans doute, le plus riche trésor était u«e jeune fille qui se nommait Caroline ; près d'expirer, dans h pensée de Dieu et de son enfant, John Derby résolut de confier ce qu il avait le mieux aimé sur la terre r.u zc!e, à la tendresse d'un ancien élève, qui n'était pour lui que le colonel Georges tout simplement, mais qui était pour le monde le lord et le comte Georges O'Donnell.

A celte époque, le colonel Georges commandait, en Es-

pagne, un régiment de l'armée hispano-anglaise. Il apprit, à Vittoria, la mort du respectable John Derby, qui lui léguait, dans le dernier mot de sa volonté suprême, une jolie enfant à protéger, une belle pupille à établir: il accepta, de loin, le legs d'un honnête homme qui lui avait enseigné à bien vivre et à bien mourir; il écrivit à sa sœur, mistress Lowe, pour la prier de recevoir, dans son château de Brendsford, l'orpheline qu'il aimait déjà sans la connaître. Un peu plus tard, blessé dans une rencontre avec la division du général Foy, lord O'Donnell fut autorisé à retourner en Angleterre, et le tuteur de miss Caroline s'empressa d'aller recueillir la charmante succession du pauvre minisire.

Le colonel ne s'attendait guère à trouver, dans la maison de sa sœur, qu'une petite fille à élever, une véritable écolière à conduire : il y trouva, dans miss Caroline, une grande personne d'une beauté et d'un esprit tout à fait remarquables ; elle avait dix-sept ans environ, et à cet âge où la naïveté curieuse e?t à peu près ce que les femmes ont de plus spirituel, miss Caroline se distinguait par une certaine ardeur d'esprit, par une certaine exaltation qui prêtait de la haVdiesse et de l'originalité à ses idées, à ses sentiments et à ses paroles.

Aux yeux de Caroline, le monde était un vaste roman, un vaste poëme. Elle vivait, par la vie de l'imagination, dans un univers féerique, animé par la baguette de ces enchanteurs que l'on nomme des romanciers et des poètes. Jeune, jolie et romanesque, miss Derby devait à cette poétique existence, à cette existence du cœur et de l'esprit dans un

monde impossible, des impressions dont la vivacité semblait très-équivoque. Les réalités communes d'ici-bas lui causaient une peur affreuse, et sans doute, elle ne revenait qu'en tremblant de ses belles promenades à travers les espaces imaginaires; elle était si prompte à laisser émouvoir au moindre bruit, si vi^e à se laisser toucher au moindre mot, si ardente à s'agiter à la moindre aventure, que ses amis de Brendsford lui donnèrent le surnom de la Poésie!

Le colonel Georges fut bien surpris de tout ce qu'il voyait, de tout^e qu'il découvrait chaque jour dans le caractère exeentrique de miss Caroline. Il s'en inquiéta, il s'en effraya d'abord, en sa qualité de tuteur; mais il était jeune, il était Anglais, il était passablement original lui-même, et je suis forcé de vous apprendre au plus vite qu'il devint amoureux, amoureux fou de sa romanesque pupille.

De son côté, miss Derby fut bien étonnée d'avoir affaire, dans le nouveau protecteur de sa jeunesse, non point à un soldat déjà vieux, triste et grossier, mais à un beau colonel de trente ans, qui avait de l'esprit, de la sensibilité, de l'exaltation pour toutes les folies poétiques, et beaucoup d'enthousiasme au service de toutes les nobles pensées. Une pareille découverte enchanta le cœur de miss Caroline, et je suis encore forcé de vous apprendre que 13 jeune fille dev amoureuse, amoureuse folle de son tuteur.

Le double danger de cet amour secret ne put échapper ni à l'attention, ni au blâme de mistress Lowe; la sœur prosaïque de lord O'Donnell jura, sur son évangile, de couper court à l'extravagance de ces belks passions mystérieuses qui ne convenaient ni à ses principes, ni à sa raison, ni à

son orgueil;, et l'aristocrate puritaine ne tarda point à réaliser sa solennelle parole. Elle aborda franchement la jolie pupille de son frère; elle lui dévoila tout ce qu'elle avait appris, ou tout ce qu'elle avait deviné de son amour ; elle la gronda le plusdoucement qui lui fut possible; elle lui dit do songer à cette distance qui séparait le presbytère et le château, l'humble maison d'un simple ministre et la superbe demeure d'un futur pair d'Angleterre ; elle en appela tour à tour à sa modestie, à son courage, à sa reconnaissance et à sa vertu; elle fit intervenir, dans ce débat de la vanité contre l'amour, la mémoire d'un père qui avait adoré sa fille, le souvenir d'un honnête homme qui avait légué son enfant à la tendresse charitable de lord O'Donnell; enfin, l'éloquente indignation demistress Low réussit à merveille, et peut-être au delà de son espérance : miss Caroline lui promit, en pleurant, de ne plus aimer, de ne plus admirer son frère, et pour mieux rassurer son incrédulité orgueilleuse, la jeune fille consentit à épouser je ne sais quel riche baronnet du voisinage.

Ce cruel devoir, que l'on infligeait à la grandeur et à la probité de son âme, provoqua chez miss Caroline un de ces accès de fièvre poétique dont je vous ai parlé tout à l'heure; dans son iuiagination, le désespoir avait, aussi bien que l'espérance, des illusions et des rêves : au lieu de continuer à rêver, tout éveillée, de sa passion pour lord O'Donnell, miss Derby se mit à songer, avec orgueil, à l'immensité de ses regrets et de sa peine. Elle ne pouvait plus être heureuse: elle eut donc une joie extrême à exagérer les chances probables de son malheur; désormais, il lui était impossible d'achever, au fond de son cœur, le beau roman de l'amour qui se marie : elle commença à composer, dans le livre invisible de son esprit romanesque, le douloureux poëme do l'abnégation et du sacrifice.

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Le colonel Georges, qui regardait et qui écoutait en silence, amoureux et dévoué, ne comprit rien à la soudaine fantaisie de cette jeune fille; l'empressement qu'elle semblait mettre à subir pour mari une façon de vieux gentilhomme, inspirait à l'amour de lord O'Donnell du dédain, du dépit, de la tristesse et de la colère; il s'irritait contre le mauvais goût de miss Caroline, et il lui pardonnait déjà de ne l'avoir point aimé, il ne lui pardonnait pas encore sa préférence apparente pour un grossier marin, pour un baronne de fraîche date, pour sir Edward Banister, qui avait tout juste l'esprit, la bonne grâce et la galanterie d'un pirate !

Après bien des conseils et des remontrances inutiles, qu'il adressait à miss Derby, Georges prépara ses comptes de tutelle; il ajouta le chiffre d'une dot considérable à la petite fortune de sa pupille; il voulut se charger de tous les détails luxueux de son trousseau et de sa corbeille de mariée; il pria le ciel pour la femme adorée qu'il allait perdre; il ensevelit son amour, dans le coin le plus lumineux, à la place d'honneur de sa mémoire, au milieu des plus beaux souvenirs de sa première jeunesse, et il plaça la jolie main de miss Caroline dans la main brutale d'un ancien corsaire !

A lissue de la célébration nuptiale, les deux époux se mirent en route pour Edimbourg, où résidait la famille de sir Edward Banister; le comte O'Donnell demeura seul, dans son château de Brendsford, avec sa sœur, avec mistress Lowe, dont il n'avait jamais soupçonné la triste influence sur les volontés secrètes do miss Derby.

l'avocat 221

Quelques mois plus tard, il se répandit à Londres un bruit assez extraordinaire : on parla, dans les salons de la cour et de la ville, de la subite résolution qu'avait prise le colonel Georges O'Donnell; on lui prêtait l'incroyable désir de renoncer au métier des armes, pour se livrer àl'étude des lois et aux luttes périlleuses de l'éloquence publique. Bientôt, en effet, le jeune ofiicierjeta sur son brillant uniforme les draperies d'une longue robe noire; il se souvint de ses travaux et de ses triomphes universitaires; après avoir combattu par l'épée, il essaya de combattre avec l'aide de la parole; il tenta victorieusement la difficile épreuve qui devait réussir, un jour, à lord Erskine, — et le colonel se fit avocat.

Vraiment 1 l'on eût dit qu'il pressentait déjà l'occasion et le pouvoir d'être utile, dans cette nouvelle carrière, à la femme charmante qu'il avait tant aimée 1...

O'Donnell était devenu un des orateurs les plus distingués du barreau anglais : spirituel, pathétique et gracieux à la fois, il se faisait encore remarquer par une imagination fougueuse, par des flammes d'éloquence, si je puis m'exprimer ainsi, dont il brûlait son auditoire, en le touchant, en reffleuranl du bout de ses lèvres; c'était là un brillant parleur, magnifique et dangereux en même temps, qui sacrifiait dans plus d'une cause les ressources de la logique aux témérités séduisantes de l'esprit, la vérité à la colère, la conscience à la passion.

Un jour, comme O'Doniiell se livrait tout entier, dans le silence de bon cabinet, à l'étude d'un mémoire de l'avocat Brougbam, pour le procès de la reine d'Angleterre, son valet de chambre osa interrompre sa lecture, et lui remit une lettre qui arrivait du royaume d'Ecosse; cette lettre, écrite par Caroline Banister, était la seule nouvelle, le seul souvenir qu'il eût reçu, depuis cinq ans, de l'amitié de sa pupille : il brisa le cachet, dune main tremblante, avec bien de la joie... et presque aussitôt, ses yeux laissèrent tomber une larme sur cet affreux message qui ne contenait que les mots suivants :

« J'ai besoin de vous, Georges , pour me sauver de la > mort, et surtout de l'infamie... Venez ! t>

Vite ! vite ! une voiture, des postillons, de l'argent et des chevaux! Caroline l'appelle et le supplie... 11 y va de son honneur et de sa vie... En route pour l'Ecosse, et que le ciel le conduise !

Enfin, le voilà dans la ville d'Edimbourg!..

— Où est la maison de lady Banister?

— La voici, milord.

— C'est bien... Pourquoi cette maison est-elle triste?... Que signifient ces habits de deuil?... Il me semble que vous pleurez tous en me voyant... Que veulent dire ces larmes?... Votre maîtresse est-elle visible ?

— Hélas !

— Où est lady Banister?

— Dans un cachot peut-être...

— Caroline !... et pourquoi?

— Dieu seul le sait !

— Je veux le savoir aussi... Cocher, à la porte de la prison!...

La prison s'ouvre...

— Geôlier, je suis l'avocat de lady Banister 1...

l'avocat 823

— Entrez.

— Mon Dieu ! est-ce bien vous que je regarde^ vous que je retrouve, Caroline, pâle, flétriC; presque mourante?...

— Oui, c'est bien moi... Vos yeux ne m'ont point reconnue? Il faut donc que votre cœur me devine !

— Milord , continua Caroline en baisant les mains de celui qu'elle appelait déjà son sauveur, le crime que j'ai commis, dans l'opinion du monde, est épouvantable : jugez : il s'agit d'une prévention capitale qui a soulevé. d'avance, autour de moi, les sympathies les plus vives et les haines les plus ardentes: vous voyez devant vous, Georges, une malheureuse femme que l'on accuse d'avoir empoisonné son mari!

— Quoi ! sir Edward Banister?...

— Il est mort ! Contre une pareille accusation qui provoque les débats les plus violeûts, les plus désespérés, les plus scandaleux, il me faut un défenseur qui soit d'abord mon ami, un avocat qui devienne mon premier juge; votre Caroline, votre enfant est prête à répondre à toutes vos questions, pour faire briller à vos yeux, dans l'obscurité de celte cause inique, la sainte auréole de son innocence ! Croyez-en la digne fille d'un honnête homme, la fille de votre précepteur John Derby : je suis innocente, Georges... Sauvez-moi !

— Je vous sauverai ! répondit O'Donneil.

— Que Dieu et mon père vous entendent! répliqua la jeune femme.

Georges s'installa dans un hôtel, pour y attendre indéfiniment le résultat d'une accusation qui allait rivaliser d'éclat et de scandale avec un autre procès de cette époque, avec le

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fameux procès de la reine d'Angleterre. Le monde tout entier n'était plus, pour le cœur de lord O'Donnell, que dans l'enceinte de la ville d'Edimbourg; ses affections les plus chères se cachaient dans la cellule d'une infâme prison: le théâtre, j'allais dire le champ de bataille de son éloquence, c'était le prétoire ensanglanté d'un tribunal criminel; les ennemis qu'il se préparait à combattre étaient les juges, les témoins et les jurés d'une cour d'assises.

L'instruction judiciaire dura des mois entiers... des siècles pour la douleur de Caroline et pour la noble impatience de lord O'Donnell!...

Il se passa, dans les premières scènes de cette cause ténébreuse, précisément tout ce que l'on avait prévu : les épisodes les plus dramatiques, les misères les plus intimes, les péripéties les plus saisissantes se pressèrent en foule, et O'Donnell essaya de lutter, avec l'enthousiasme d'un amour désespéré, contre la marche lugubre de cette affreuse tragédie.

On dépose contre le caractère étrange de Caroline : le défenseur crie à la médisance; on témoigne contre la vie privée de sa cliente : il crie à l'injustice; on lui jure, devant Dieu et devant les hommes, que lady Banister a offert, un jour, à son mari, un verre tout plein de sherry, et la science lui affirme qu'il y avait du poison au fond de ce verre : il crie au mensonge et à la calomnie. Il ne défend plus l'accusée : il attaque ses accusateurs; il rugit comme un léopard que l'on blesse ; il s'échauffe, il déclame, il se démène contre tout le monde, et son imprudente indignation s'efforce de clouer sur la sellette, à la phice de lady Dunister, les témoins, les juges, tous les innocents qui ne veulent pas admettre l'innocence de Caroline.

La fatigue et les émotions de la lutte vinrent au secours du dévouement de lord O'Donnell : encore une audience

peut-être, et c'en était fait de cette blanche couronne d'une jeune femme, que le crime avait souillée avec du poison... Mais, tout à coup, au moment d'aborder enfin, sans hésiter, le système d'une défense impossible, le défenseur de Caroline tomba sur son siège, haletant, épuisé, évanoui. Des médecins accoururent à la barre : on augura très-mal de la santé de lord O'Donnell, et la cause de lady Banister fut renvoyée à la session la plus prochaine : ce bienheureux délai ne fut perdu ni pour l'avocat ni pour la cliente.

On a déjà dit bien souvent qu'il y avait un peu de comédie dans le spectacle de la justice; on pourrait dire, avec plus de raison, qu'il y a beaucoup de ce qu'on appelle un comédien dans le personnage d'un avocat.

Parfois le comédien se prend d'un beau caprice pour un mauvais rôle qui lui semble admirable; l'avocat s'enflamme aisément pour une mauvaise cause qui lui paraît excellente. Dans son admiration sincère pour une méchante pièce, le comédien a juré de l'imposer, en la jouant, au goût et aux applaudissements de son parterre ; dans l'ardeur de son enthousiasme pour une méchante affaire, l'avocat se promet de disposer à son gré de l'opinion publique, des juges et de l'auditoire. Le comédien se charge d'un ouvrage qui lui plaît : il faut donc que cet ouvrage plaise au public et qu'il réussisse; l'avocat se charge d'une défense qui le séduit et qui l'intéresse : il faut donc qu'elle séduise les autres et qu'elle triomphe. Le comédien du théâtre joue son rôle avec toute la verve de son esprit qui se trompe; le comédien du barreau joue sa plaidoirie avec tout le dangereux entraînement de sa conscience qui s'égare. Quelquefois aussi,

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après le jugement du parterre, le comédien regrette tout le talent qu'il a dépensé sur la scène; après le jugement du tribunal, l'avocat déplore toute l'éloquence qu'il a gaspillée dans le prétoire !

Il en fut ainsi peut-être de l'avocat O'Donnell, dans le procès de Caroline Banister : convaincu de l'injustice de l'accusation, et tout rempli de son ancien amour pour la personne de l'accusée, Georges avait pris au sérieux lusagc officiel de sa parole; pour écraser, aux éclats de sa voix formidable, les adversaires, les calomniateurs de sa belle cliente, Georges aurait donné le dernier mot de son éloquence et la dernière goutte de son sangl... L'enthousiasme de l'avocat, dans un pareil drame, alla si vite et si loin, qu'il imagina dans l'intérêt de Caroline la péroraison la plus nouvelle, la plus étrange, la plus audacieuse du monde judiciaire : imaginez, à votre tour, quelque chose de singulier, de terrible et d'inouï; inventez le moyen de défense le plus désespéré, le plus effrayant; arrangez à votre gré la résolution la plus sombre, la plus affreuse... Vous ne devineriez pas encore... Vous ne devineriez jamais!... Eh bien! Georges s'en alla bravement offrir à Caroline de terminer sa plaidoirie par l'annonce de son mariage avec la veuve de Banister, avec la veuve de la victime !... Oui , Georges ne craignit point de la prier, de la supplier de recevoir son/jiom, en échange de celui qu'elle avait porté, et la pupille amoureuse consentit à cacher son veuvage dans le manteau de noblesse des lords O'Donnell...

Un ministre, deux témoins, un acte authentique, un solliciteur, et tout fut dit : Georges épousa Caroline, dans un coin de la prison d'Edimbourg, et certes! à sa place, bieu des comédiens d'élite, bien des comédiens enthousiastes n'auraient point épouse , pour sauver une pièce, rhéroïno équivoque d'une semblable tragédie I

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Dès ce moment, la cause de la prévenue était gagnée devant les hommes, si elle ne l'était pas devant Dieu. La justice aurait condamné peut-être une malheureuse qui se nommait Caroline Banister; mais pouvait-elle frapper, sans terreur, une accusée qui avait reçu, des mains de son avocat, un titre nobiliaire et un des noms les plus honorés des trois royaumes?...

La tâche du défenseur devenait facile, et la nouvelle plaidoirie de Georges fut admirable : les préventions publiques disparurent, en un clin d'œil, au bruit de son éloquente parole, et même des applaudissements éclatèrent dans toute la salle, lorsque le brillant orateur se mit à dire d'une voiij émue :

— Il n'y a plus de Caroline Banister dans cette enceinte; je n'aperçois sur la sellette que lady O'Donnell, ma femme, et je réclame de vous son honneur... et le mien!

Deux ou trois heures après l'acquittement de Caroline, Georges se trouvait seul, dans une chambre de la petite hatation qu'il avait choisie pour sa femme. Il ne voyait plus autour de lui les personnages, les interlocuteurs du drame judiciaire qu'il avait joué; il n'était plus enflammé par l'ardeur d'une secrète espérance, enhardi par les emportements de la polémique, aveuglé par les éclairs de l'inspiration et de l'enthousiasme; il était calme, froid, imnassiWe, et chez lui le juge avait remplacé l'avocat. Lord O'Donnell se souvint de toutes les circonstances, de tous les témoignages, des moindres détails qui avaient déposé contre l'innocence de Caroline ; les plus futiles accessoires do cette cause mystérieuse se pressèrent tristement dans sa mémoire, qui se

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réveillait à grand'peine. Il se rappela tout ce qu'on avait pensé publiquement du caractère et de la vie intime delady Banister... il se troubla, il trembla... il interrogea sa conscience... Le nom de sir Edward s'échappa de sa bouche... Et il crut voir tomber dans un verre le poison qui l'avait tué...

Et au même instant, lady O'Donnell parut sur le seuil de la porte, le plaisir dans les yeux, le sourire sur les lèvres, élégante, radieuse, ressuscitée par la justice des hommes I

Sans prendre garde à l'émotion, à la pâleur, à l'abattement de son mari, Caroline se précipita aux genoux de son glorieux défenseur, heureuse de lui prodiguer, en souriant, des éloges, des serments, de tendres regards et des caresses ! Mais elle s'aperçut enfin que Georges était bien pâle, bien faible, près de s'évanouir dans ses bras!... Effrayée d'une pareille faiblesse, qu'elle attribuait sans doute à l'enivrement du triomphe, Caroline courut à l'autre bout de la chambre : elle prit sur une table un verre tout plein de sherry, et la veuve de Banister s'empressa d'offrir cette liqueur aux lèvres tremblantes de son mari...

Le seul aspect de cet innocent breuvage épouvanta lord O'Donnell : il tressaillit, comme un homme qui a peur d'un mauvais rêve et qui se réveille en sursaut ! il saisit, d'une main convulsive, le verre que lui présentait sa femme, et il le vida lentement sur un marbre, goutte à goutte, en ayant l'air d'y chercher quelque chose d'affreux dont il se souvenait avec terreur...

— Georges, lui demanda Caroline en pâlissant à son tour, que cherchez-vous au fond de ce verre?

— Du poison ! répondit O'Donnell...

Caroline poussa un cri terrible, et, les yeux fixés sur ce nouvel accusateur de lady Banister, elle lui dit en s'agenouillant à ses pieds :

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— Georges! Georges! il valait mieux me laisser mourir entre les mains du bourreau...

— Voilà le poison ! murmura lord O'Donnell;, en laissant tomber la dernière goutte de sherry...

— Eh bien ! s'écria Caroline avec toute la sombre colère du désespoir, oui, j'ai empoisonné sir Edward Banister... et vous êtes mon complice!... Je vous aimais, il y a cinq ans... Je vous ai toujours aimé... Je vous aime encore, Georges!... Le souvenir de mon amour m'a perdue !... J'ai voulu vous revoir... J'ai voulu vivre pour vous seul... et j'ai tué le mari que vous m'aviez donné... Répondez-moi, maintenant: lequel de nous deux est le plus coupable ?...

Lord O'Donnell ne répondit point à une pareille question; il brisa sur le parquet de la chambre le maudit verre qu'il tenait à la main; il prononça je ne sais quelles paroles inintelligibles, et dès ce moment, c'en était fait de l'esprit et de l'éloquence du célèbre avocat de Londres : lord O'Donnell était fou !

Caroline accepta la punition tout entière; elle se voua, la nuit et le jour, à l'infortune de ce pauvre insensé. Parfois, quand elle souffrait, quand elle se mourait à la peine, elle disait : Je n'ai le droit de vivre que pour souffrir, et je souffre ; après le pardon des hommes, laissons passer la justice de Dieu !

Le temps, le malheur et le crime pesèrent en vain sur l'esprit exalté de Caroline; face à face avec une folie horrible, elle ne perdit rien de cette exagération romanesque, de ces accès de fièvre, de ces poétiques idées qui, du septième ciel, vous précipitent sur la terre le moins poétiquement du monde : faute d'un meilleur chef-d'œuvre à réaliser dans ses rêves, elle rêva pour elle seule le poëme de l'expiation, comme elle avait rêvé autrefois le poëme du sacrifice!

Le premier janvier est pour moi un grand jour, un magnifique anniversaire ! me disait un noble italien qui a honoré l'Italie par ses talents et ses vertus.

Le comte de Cellini me disait encore :

« ~ Si vous avez lu les Prisons de Silvio Pellico, cet admirable chef-d'œuvre qui est écrit en même temps par un romancier, par un poëte et par un chrétien, vous connaissez l'histoire de ces affreuses condamnations qui frappèrent, il y a vingt-cinq ans, l'élite libérale de la jeunesse italienne. Je fus condamné à mort, et déjà la police autrichienne avait eu la bonté de choisir la place, le jour et l'heure de mon supplice ; mais par bonheur, j'avais une femme dévouée : ma pauvre Emilia obtint la grâce de son mari, et Sa Majesté l'empereur d'Autriche, qui consentait à me laisser vivre, daigna me condamner à mourir cent fois dans le carcere duro d'une forteresse allemande.

S) A part notre condamnation et notre grâce, il y eut, à

l'oreiller 231

cette époque, quelque chose de commun entre le comte Confalonieri et moi : il demanda l'insigne faveur d'emporter dans sa prison un coussin qu'il avait reçu de h comtesse Thérèse; je réclamai le droit précieux de garder, au fond de mon cachot, un oreiller, un simple oreiller qui était, hélas ! ma seule fortune, mon seul trésor, tout mon bonheur ! Un peu plus tard, les autorités de Brûnn confisquèrent le coussin de Confalonieri; je vous apprendrai tout à l'heure pourquoi l'inexorable gouvernement de la forteresse respecta l'innocente posssesion de mon oreiller.

» Vous savez sans doute, mais moins exactement que je ne le sais moi-même, ce que signifie le carcere dura du Spielberg , le gouffre le plus horrible de toutes les prisons de la monarchie autrichienne : c'est un vaste sépulcre où les prisonniers meurent longtemps!... Mais cette mort de tous les jours ne les dispense point d'un travail forcé qui oblige chaque victime politique à scier du bois , à tricoter des bas et à faire de la charpie. J'avais pour cabanon, pour tombeau, un trou humide, mailleté de têtes de clous et de broussailles de fer; pour lit de repos, j'avais une caisse, une bière, où mes membres se brisaient; pour vêtements, j'avais des guenilles qui auraient fait rougir le dernier galérien de ce monde; pour nourriture, j'avais du pain noir et malsain, des légumes pourris et de l'eau ; enfin , autour de nous, au-dessus de nos têtes, à nos pieds, il y avait, en guise d'épées suspendues, de grandes meurtrières qui nous menaçaient sans cesse, et qui servaient, au besoin, tout simplement à mitrailler les prisonniers. Je ne vous parle ni des chaînes qui meurtrissaient nos pieds , ni d'une espèce de cilice qui nous meurtrissait le corps, ni du froid, ni de la faim, ni de la soif, ni d'un million de petites tortures qui n'étaient guère que les accessoires de notre emprisonnement ou do notre agonie.

232 l'oreiller

» Un matin, environ trois mois après mon entrée dans ce château mortuaire, le vieux Schiller, dont mon illustre ami Silvio Pellico a fait un si touchant éloge, me pria de le suivre jusque dans la salle d'audience de la forteresse ; je pensai qu'il s'agissait encore d'une triste nouvelle, et j'éprouvai une peur affreuse, à la première vue, au premier mot de M. Wégrath, le sous-intendant du Spielberg.

» — Monsieur, me dit-il avec une politesse exquise, je viens de recevoir une lettre anonyme qui vous concerne, et vous aller en juger; la voici :

a Un de vos prisonniers politiques, le comte de Cellini, a •» obtenu l'autorisation de conserver, dans son cachot, un

> oreiller dont je vous dénonce la précieuse importance : j cet oreiller renferme des valeurs considérables, en papier-

> monnaie de toutes les banques d'Allemagne; je m'en T> rapporte à votre pi'u.ience, pour l'usage qu'il convient de » faire de ma dénonciation; vous aviserez. »

» — Monsieur, continua le sous-intendant, votre mystérieux oreiller renferme -t- il véritablement une pareille richesse ?

» — Mon oreiller contient, en effet, une richesse inestimable... Je me réserve seulement le droit de cacher à tous les yeux la nature et l'importance de mon trésor.

» — Comme il vous plaira, monsieur; je ne vous ai fait appeler que dans votre intérêt bien entendu : s'il reste près de vous, dans votre cachot, il m'est impossible de répondre de votre riche oreiller; s'il vous convient de le confier à ma vigilance et à mon honneur, j'en répondrai devant Dieu et devant les hommes !...

D — Grand merci! répondis -je au sous -intendant; il ne me sied pas de me séparer de mon unique fortune ; l'empereur m'a permis de garder mon oreillerj et je le garde !

D — Allez donc, monsieur, et bonne chance !

» — En revanche, monsieur Wégrath, quoique je tienne beaucoup à la secrète richesse de mon oreiller, je jure de le donner un jour, en recouvrant ma liberté, à la personne de cette prison qui aura eu pour moi le moins de haine et le plus de pitié...

D — Cette personne-là sera bienheureuse !...

» — Si le bonheur est dans^ mon oreiller, puissé-je vous rendre heureux en vous le donnant!

Le bruit de cet entretien avec M. Wégrath se répandit, je ne sais comment, dans la prison; l'histoire de mon oreiller, vraie ou fausse, provoqua l'ambitieuse curiosité de tout le monde : je possédais un véritable talisman qui devait me servir à opérer des prodiges!

» Je débutai d'une façon merveilleuse : par l'ordre exprès du sous-intendant, chacun daigna me traiter, dans la forteresse, comme Ton y traitait d'ordinaire les voleurs et les assassins. On diminua le poids de mes chaînes; on modifia mon ignoble costume de galérien; on versa de l'eau fraîche dans ma cruche ; on jeta un peu de paille sur mon lit, et un peu de pain blanc sur ma table.

» Le travail manuel était pour moi une peine odieuse, épouvantable, et mes plaintes trouvèrent enfin de l'écho dans la salle d'audience : on me dispensa de scier du bois, de tricoter des chaussettes et de faire de la charpie ; ensuite, comme il me fallait passer mon temps à quelque chose d'u-

tile et d'agréable, on me permit, au nom de l'empereur, de lire et de relire cent fois Dourdaloue, Pascal et l'Imitation de Jésus- Christ.

)' L'immobilité physique était, pour mon impatience, une horrible torture qui me donnait des accès de fièvre et de rage : on s'apitoya sur mon infortune, et j'obtins la chère liberté de sortir de ma chambre, pour me promener chaque soir dans le jardin particulier de la prison. On me refusait encore le bonheur de contempler et d'admirer le soleil ; mais, du moins, je pouvais regarder à mon aise les millions d'étoiles du firmament, et je me contentais, faute de mieux, de cette douce et poétique lumière.

» Seul, à peu près libre, vêtu d'un habit convenable, les yeux fixés sur les splendeurs d'un immense horizon, je croyais rêver, en marchant sur des fleurs, et vous allez savoir comment ce rêve continua de plus belle.

>' L'appartement de M. Wégrath se trouvait à l'un des bouts de ce magnifique jardin réservé; un soir, j'entendis au loin, à travers le feuillage, le murmure cadencé des mélodies allemandes : on valsait dans le salon de notre sousintendant, et je me mis à pleurer, en songeant au:i danses amoureuses de mon Italie bien-aimée t

» Quelques minutes plus tard, je vis paraître, sur les marches du perron, des femmes et des enfants, toute la gracieuse famille de M. Wégrath, qui venait rire, s'amuser, folâtrer dans le jardin.

» Les enfants m'aperçurent bien vite et se jetèrent dans mes bras; les jeunes femmes me saluèrent en me souriant comme des anges ; M. Wégrath me tendit sa main , ses deux mains I

y> Qui le croirait?... le sous-intendant du Spielberg, qui n'était après tout que le geôlier en chef de la forteresse, s'empara de moi avec une familiarité vraiment amic&le, et

nous voilà bras dessus, bras dessous, dans la petite allée du parterre qui conduisait aux degrés du salon : il me força de le suivre, et j'allai m'asseoir, bon gré, mal gré aux premiers rangs d'une salle de danse !

» Au même instant, une jeune fille, la nièce de M. Wégrath, s'avança vers moi, et me dit de sa voix la plus douce :

» — Vous plaît-il de valser une belle valse de Strauss avec votre humble servante?...

» Je me relevai, pour lui prendre la main, pour l'enlacer dans mes bras avides, pour tournoyer avec elle, aux accents plaintifs d'un petit clavecin d'Allemagne... Mais je me rappelai presque aussitôt mes amis du Spielberg, mes compagnons d'infortune, et je regardai la jolie valseuse en lui disant avec bien de la tristesse :

» — Hélas f je suis trop lourd pour valser... Il me semble sentir à mes pieds le poids des chaînes qui meurtrissent mes pauvres camarades ! Pardonnez-moi !

» — Je vous pardonne etje vous plains! répliqua la jeune fille.

— Plaignez mes amis, mademoiselle : ils souffrent, ils se meurent, et ils ne vous ont pas vue !

» Catherine devint toute rouge; elle me répondit, en détournant les yeux, et à voix bien basse :

» — Je dois les plaindre, parce qu'ils souffrent 1

j> Catherine poussa la sympathie pour le malheur jusqu'au dévouement d'un sacrifice qui me paraissait sublime dans une Allemande : elle ne valsa plus de toute la soirée ! Elle s'assit près de moi ; elle me demanda mon nom ; elle voulut connaître les ennuis, les plaisirs, les travaux de ma jeunesse tout entière, et je racontai à cette charmante Didon, le plus poétiquement qu'il me fut possible, le second chant de ma douloureuse Enéide !

» Au plus triste ou au plus bel épisode de cette causerie

intime, il arriva quelque chose de bien simple, et qui me sembla bien ravissant : une palombe vola tout à coup dans le salon et vint se poser, en roucoulant, sur le bras de la jeune fille ; Catherine serra dans ses deux mains son oiseau favori, qu'elle approcha tout doucement de ses lèvres; l'audacieux oiseau se prit à becqueter, selon sa louable habitude, la bouche de sa jeune maîtresse...

» Et je ne dirai point, de peur dem'abuser, » Lequel des deux à l'autre enseigna le baiser I

ï Le souvenir de Catherine et l'image de ce petit tableau bien innocent m'empêchèrent de dormir : si je m'étais endormi cette nuitf là, j'aurais rêvé, à coup sûr, d'une palombe et d'une jolie fille.

» La bienveillance de M. Wégrath fut admirable, et je l'en remercie encore, de loin, dans ma pensée ! une ou deux fois par semaine, après le coucher officiel des prisonniers de la forteresse, il consentait à me laisser franchir une porte secrète de la prison, sous la conduite de deux serviteurs dévoués, de deux véritables amis, qui se nommaient Khral et Schiller, des geôliers d'élite dont vous avez dû faire la connaissance dans les mémoires de Silvio Pellico.

» La joie que m'inspirait le mystère de ces délicieuses promenades, à travers les campagnes mélancoliques de Briinn, était gâtée bien souvent par l'absence de ma femme, de mon Emilia, qui me pleurait sans doute, et par le souvenir de ces malheureux compalriotes dont je n'avais plus guère le droit de me dire le compagnon d'infortnne ! Pour-

tant, permettez-moi de vous l'apprendre, à ma louange: grâce à cette singulière influence, que je devais à la richesse problématique de mon oreiller, j'obligeai le sous-intendant du Spielberg à rendre à mon ami Silvio ses lunettes qu'on lui avait prises et une fourchette de bois qu'on lui avait retirée pour obéir à un ordre de Sa Majesté l'empereur !

» Une secrète pensée, bien douce et bien triste à la fois, nuisait encore à ce bonheur et à cette liberté dont je parle : la tendresse expansive de Catherine pour un captif, pour un malheureux tel que moi, me charmait et m'effrayait en même temps. La pauvre fille imaginait en ma faveur des prodiges de dévouement, je n'ose pas dire des prodiges d'amour; elle était furieuse contre les gens de la maison qui ne m'aimaient point assez au gré de son envie, et jalouse des gens qui m'aimaient un peu trop, disait-elle, parmi les jeunes femmes de sa famille. Catherine faisait la cour au médecin du Spielberg, en songeant à ma santé qui n'était pas excellente ; elle faisait la cour au confesseur de la prison, en songeant peut-être à l'influeiice des fonctions spirituelles, dans les infortunes temporelles de ce monde ; elle faisait la cour à tous les porte-clefs de l'endroit, en les suppliant de ne point troubler, au bruit des verrous, les dernières heures, les derniers rêves de mon sommeil du matin. Elle haïssait ma patrie, parce que le patriotisme m'avait valu l'humiliaticn et la douleur d'une défaite; elle maudissait l'Autriche, parce que l'Autriche m'avait condamné ; mais elle adorait M. Wégrath, le charitable sous-intendant, qui avait eu pitié de ma souffrance et de ma misère ; enfin, saus que jamais une seule parole m'eût dévoilé sa passion, je compris aisément que j'étais devenu, du soir au matin, le premier amour de cette noble Catherine !

» Un jour, M. Wégrath me remit, sans l'avoir lue, une lettre qu'il venait de recevoir, à mon adresse, par la poste

impériale de Brûnn; cette lettre contenait les mots suivants, écrits en langue italienne :

« Puisque le prisonnier Cellini a le droit officieux de » sortir en secret de la forteresse , pour se promener dans » les environs du Spielberg, je le supplie de se faire con- » duire ce soir, si c'est possible, dans une petite maison T> blanche qui est située sur la lisière du bois, tout près de » la porte du cimetière. Vive la jeune Italie !

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