‹ Iconautographie de JennerChapitre 5 sur 6 · TOUS · texte numérisé non relu

TOUS

— Croyez-vous que la vertu préservatrice du vaccin préserve de moins en moins ; que le cow-pox primitif arrive à sa pénultième dilution ?

Je crois, en effet, que le vaccin, ramené à la loi palhogénique de tous les virus, s'affaiblit par des transmissions trop multipliccs ; il suffit de comparcrWcs boulons d'aujourd'hui avec ceux qui sont représentés dans l'ouvrage du Ilusson (I) ; mais je conteste aux statisticiens l'exactitude médicale de leurs calculs, quand ils prétendent catégoriser juste, — à une unité près , — les victimes d'une épidémie, vaccinées ou non.

Est-il donc si facile de reconnaître une cicatrice vaccinale , sur des bras déjà envahis par le mal ? le plus souvent l'on s'en rapporte au témoignage du malodc ou de sa famille, et l'on enregistre sur sa liste un vacciné de plus qui, pour moi, n'a été que piqué.

Est-il toujours possible à un vaccinatcur de vérifier le succès de son opération ?

La réponse à cette dernière explication sera un peu longue , et même entachée de réalisme ; mais elle convaincra nos jtlus malveillants adversaires, que si la vaccine ne tient pas tout ce qu'elle avait promis, ce n'est pas seulement qu'elle a faibli dans ses propriétés , mais bien , plutôt , parce que le service des vaccinations générales ou gratuites, sur lequel l'autorité supérieure a concentré toutes ses espérances est fautif, défectueux, et partant inefficace.

Conformément à la plupart des circulaires préfectorales , tout maire doit tenir, à la disposition du médecin -vaccinatcur, un état des enfants nés pendant l'année courante et de ceux non vaccinés des annés prccédenlcs ; — il doit , de plus, assi.'ïter à sa visite. — Le jour de la vaccination est annoncé par une affiche ; le médecin se dérange , au point d'ajourner la visite de ses clients , pour être

(1) Marche de la vaccine, du quatrième au quinzième jour, dans sa grandeur et couleur naturelles, dessinée et gravée par J. Godefroy, de Londres, 1 SOI .

exact au rendez-vous qu'il a publiquement donné à toute une population, et il ne trouve, en arrivant, ni le maire, ni son état. — Premier désappoinlcraent.

Mais le médecin veut utiliser son déplacement , et pour cela, il est obligé de se transporter avec quelques commères &o»iœ voluntutis, chez telle et telle qui possèdent des cnfiiuls , selon son choix.

— Celle-ci, avertie par une olficicusc voisine, lui fermera sa porte ; celle-là va se cacher dans son fcnil ; une troisième objectera une maladie , la pousse des dcnls, la diarrhée, la toux, — ou bien un temps trop froid ou trop chaud, les quartiers de la lune, etc., etc. ;

— La seule et véritable raison de ce refus est celle-ci : l'enfant vacciné le premier devra , dans la huitaine , fournir du vaccin à d'autres enfants du village ; or, dans ce monde, si chacun est toujours dispos pour recevoir , personne ne se soucie de doi.ner du vaccin comme toute autre chose. — Deuxième désappointement !

Le médecin se rabat sur les enfants de quelque pauvre famille qu'il a soignée graluilement cl qui n'ose pas lui refuser ce service. Les enfants du pauvre sont souvent beaux et frais ; je ne fais que constater ce privilège de leur nature , pour justifier les espérances que doit en concevoir le vaccinaleur et l'encourager à revenir trèsponctucUcment à un second rendez-vous. — Ilélas ! dans la salle de la mairie, il ne rencontre qu'uu troisième désappointement

Il attend une heure, deux heures... personne. — 11 recommence sa quête à domicile ; — nouveau refus. — On lui répond, ici, que l'enfant vacciné a la ràclic ; — là , que sa mère n'est pas propre ;

— plus loin, qu'il y a eu des poitrinaires ou des fous dans la famille, etc. , etc. — Le médecin, poussé à bout, tient lèle à ces cerbères embéguincs qui ne veulent pas permellre à la santé, à la civilisation , aux progrès de franchir le seuil de leurs bouges, et s'il parvient à faire comprendre que le vaccin ne peut transmettre que du vaccin, à grand renfort de paroles, pour les grands, et de sufcrc

d'orge , pour les petits , il éprouve la rare satisfaction d'inscrire quelques noms sur son état et s'en va, promettant de revenir, dans une autre huitaine , pour constater la réussite de l'opération et faire quelques nouvelles conquêtes.

Oh ! pour cette fois, le vaccinateur n'est pas un saint, mais un Jean-BapHsle dans le désert de la mairie , et s'il veut conserver du vaccin au service de ses autres communes, il est encore forcé de se transporter chez ses vaccinés, oîi l'attend un quatrième et dernier désappointement — Les boutons ont élé vidés, en son absence, par l'accoucheuse ou la garde-malade , parce que leur vaccin est plus pur, plus sain que celui qu'il peut offrir, — vaccin de pauv7-e trop connu, ou vaccin de la Coiumissiun qu'on ne connaît pas.

Parmi le peuple des villes comme des campagnes, des parents assez aveugles ou sourds , comme vous voudrez , attribuent à l'inoculalion du vaccin tous les maux présents , passés et futurs de leurs enfants : rachitisme , scrofules, teigne , boutons de toute espèce , convulsions , toutes ces vilaines choses sont entrées dans le corps par la pointe empoisonnée de notre lancette, ou bien elles n'ont pu en sortir avec la petite vérole qui jouit d'une réputation dépurative plus ancienne, mais non plus méritée que celle du fameux »'o6 régénérateur du sang. — Inde, les rancunes qui couvent par politique, s'aigrissent par le temps et s'évaporent par la langue.... — Inde, la perte de quelques clients; j'ajoute que le médecin-vaccinateur perd aussi son temps, qui est trop souvent son seul patrimoine, son champ : tempus, posscssio mea , iempus, ager meus (Cardan). Des chiffres vont le prouver.

Un canton rural se compose de dix à quinze communes environ ; soil dix, pour base de mes calculs, afin qu'on ne les taxe pas d'exagération. — Les vaccinations générales ou gratuites se font deux fois par an, et chacune d'elles nécessite Trois déplacements : le premier , pour vacciner les enfants qui doivent fournir le vinis ; le

second, pour l'inoculation en masse, et le troisième, pour en constater le résultat ; — multipliez : soixante déplacements.

D'autre part, chaque déplacement dépense une demi-journée pour le trajet, l'attente et l'opération, — ou trente jours, — ou la douzième partie d'une année médicale !

Remarquez, je vous en prie, que je ne fais pas entrer en ligne de compte, comme je devrais le faire, toutes les heures que nous gaspillons avec la rédaction, en duplicata, des étals semestriels, leurs légalisations, la correspondance, etc.

Un médecin passablement occupé, voire un médecin de campagne, peut gagner dix francs par jour ; — donc, en perdant trente jours il perd trois cents fi-ancs, Barème l'a dit. — Et les malades nouveaux qu'il perd pendant ses tournées de vaccination ; et les malades anciens, négligés, oubliés et mécontents qu'il va perdre ; estce trop, vraiment, d'évaluer une aussi grave perturbation, apportée au service d'une impatiente et diffuse ciicntcUc, à trois autres cents frau;s ? — Voilà donc, addition faite, six cents francs qui sont annuellement prélevés sur le modique produit de notre clientellc. D'après le même calcul, les praticiens qui ne gagnent que cinq francs par jour (le nombre en est plus grand), sont exposés à perdre trois cents francs ; la perte est proportionnelle, mais elle doit être encore plus sensible.

A présent, voyons un peu ce que l'autorité supérieure fait pour nous indemniser de ce déficit, pour nous faire oublier la peine et rémunérer les plus zélés.

Premièrement, elle nous octroie une pancarte de vaccinatcur. ... Secondement, elle nous récompense avec une médaille d'honneur. — N'est-ce pas que le moyen est ingénieux pour déguiser une aumône qu'on rougirait de nous offrir en francs et centimes ? — Une médaille d'honneur! Un hochet comme elle en distribue aux sauveteurs et aux bons gendarmes ! — Mais notre dévoûmcnt à l'iiumanilc

ingrate et soufflante, mais notre désintéressement hippocratique qui contraste si fièrement avec de semblubles lésineries, ne suffisent donc pas pour nous rendre honorables et nous faire honorer? — Troisièmement, enfin, l'autorité supérieure, dans son excès de munificence,

va jusqu'à nous rémunérer avec des primes — oui, des primes à

l'instar de celles dont les comices agricoles gratifient un valet de ferme, un éleveur de bétail! — Dérision ! !...

Si, encore, ces médailles et ces primes étaient équitablement distribuées ! — Mais non, l'autorité supérieure a adoplé le mode de concours basé sur le plus ou moins grand nombre de vaccinations pratiquées sans tenir compte des difficultés relatives. — Comment ne s'est-on pas encore aperçu que celte mesure ne pouvait avoir d'aulre résultat que de concentrer presque exclusivement les primes dans les mains des vaccinaleurs des villes et autres grands centres d'agglomération ; tandis qu'avec beaucoup plus de peines, avec de grands et onéreux déplacements, les vaecinatcurs des cantons ruraux parviendraient à peine à glaner quelques rares épis après l'ample moisson faite par ces messieurs? Moins un canlon sera peuplé, plus sa population sera disséminée sur une vaste surface, plus difficiles et coûteux seront les déplacements du vaccinaleur , moins grand sera l'empressement de la part des individus à vacciner, moindre le nombre des vaccinations et moindre l'espoir de la récompense. Plus au contraire le canton sera peuplé, moindre sera sa superficie, moindre les déplacements et les embarras, plus grande sera l'influence du médecin, plus nombreuses ses vaccinations et plus de chances pour l'obtention de la prime. En somme , récompense en raison inverse de la peine. Aussi, i» quelle adresse voit-on annuellement arriver les médailles d'or et d'argent? Aux chirurgiens en chef des hôpitaux d'enfants, aux sages-femmes

des villes, aux chefs d'inslitulions charilablcs , clc. , clc. (1^ Celle réclamaliou a clc déjà prcsenlce par d'autres vaccinatcurs, à l'Académie et dans les journaux ; elle est infinimenl légitime ; pourquoi donc l'iiutorilé n'y fait-elle pas droit? — Pourquoi scmblc-t-on narguer le menu peuple médical par la continuation d'errements qui le sacrifient? — Qu'on y prenne garde ; nous commençons à nous lasser de tirer les marrons du feu, pour les faire manger par les Bertrand de la profession. — Il ne s'agit plus de médailles et de primes bien ou mal distribuées... Ce que nous voulons, aujourd'hui, c'est d'èlrc convenablement dédommagé des sacrifices que la société impose, chaque année, à celte classe de médecins qui peuvent le moins les supporter, aux pauvres médecins de campagne; — ce que nous réclamons, le front haut, c'est notre part à la justice qui est

duc à toutes les classes ; c'est le salaire de notre travail

Mais, nous dira-t-on, les budgets départementaux sont déjà grevés de tant de charges ! 11 faut, par exemple, augmenter le traitement

de nos chanoines, monseigneur l'exige Il faut une subvention

pour les théâtres, les ténors sont d'une cherté ! et notre maire est dileltaute... Il faut renouveler l'ameublement des hauts fonctionnaires et le badigeon de leurs hôtels Il faut,

— Je vous comprends , je vous excuse , Messieurs des conseils généraux ; non, vous ne pouvez pas , avec le meilleur vouloir, disposer du plus petit supplément pour le service de la vaccine qui périclite , ayant à satisfaire des besoins aussi exigeants que ceux de notre époque ; mais il vous reste un moyen de faire droit à nos intérêts compromis, sans faire perdre l'équilibre de votre balance budgétaire, de la soustraction d'un écu ; — laissez aux vaccinatcurs

(1) Lettre du D' Monin, vaccinatcur du canton de Mornant, à la Commission de vaccmc du département du Rhône.

la rcmuiiéralion de leur œuvre, en ne les obligeant pas à vacciner graluitcment l'enfant du friche comme celui du pauvre.

La délivrance d'un certificat de vaccine qu'on devrait exiger de tous les Français, et à tout âge, pour obtenir la jouissance d'une institution publique ou l'exercice d'un emploi quelconque, pourrait encore, si l'on voulait, être un moyen d'obtenir des bonoraircs qui nous sont dûment mérités, et de mettre fin à tous les obstacles qui s'opposent à la propagation de la vaccine (1).

Voilà, mon cher confrère, ce q'jc je disais, il y a quinze ans, dans l'un de mes petits livres... — « Il en est du médecin comme du voyageur, celui qui peut dire : J'ai vit, est presque toujours sûr d'être écoulé avec intérêt. » Ces encourageantes paroles m'ont autorisé à me répéter.

— Le docteur Ancelon propose de remplacer la vaccination par l'inoculation libre; ce mode de prophylaxie me paraît, en effet, plus facile dans son application ; plus expédilif et véritablement radical , ne nous obligeant plus à vérifier et à revacciner?

— Il est bien clair, mon cher confrère, que le meilleur moyen de ne pas avoir la petite vérole, c'est de l'avoir eue et que si son inoculation était aussi innocente que celle de la vaccine , il fau drait la préférer. — Malheureusement, il est avéré que l'inoculation peut donner une petite vérole confluente, propager une épidémie, causer la mort même... Quelques biographes de l'empirique anglais, comme dit M. Ancelon, prétendent même que c'est après une inoculation trop réussie, que Jenner fut dangereusement malade et qu'ensuite il chercha un succédané à la variole, sur la parole de Boerrhaave qui n'osa pas pratiquer une seule inoculation et qui

(1) AxNUAiiiK DE i.'écoxomie médicai.k, par Ic D"" Munarct, page 240. — Paris, 1845. •

écrivit cet aphorisme de circonstance : Correctionem specificam variolarum invenii'i possc, compaiHitio hislorice anli dolorum, et indoles liujus mali, faciunt sperure ; et ad indagandum impellit summa hinc futura huniano gmcri %itilUas...

Ce précieux succédané est la vaccine ; — je la pratique, je la propage, depuis trente ans ; — je crois à tout ce qu'elle peut et je supplée à ce qu'elle ne peut plus, en revaccinant.

J'ose même espérer que les épidémies de petite vérole diminueraient et le chiffre de leurmorlalitcjégalcment, si le gouvernement rendait la vaccine obligatoire, comme en Angleterre, dans plusieurs états d'Allemagne et jusque dans les îles Sandwich ( I); — s'il comprenait, dans la même obligation, la revaccination bi-aunuelle, depuis 6 jusqu'à 30 ans; si, enfin, pour favoriser le renouvellement du vaccin par le cow-pox, il récompensait soit les propriétaires qui feraient connaître une vache malade, soit le vétérinaire qui la rencontrant, dans sa pratique , en aviserait la Commission de vaccine départementale, soit encore le médecin qui aurait tenté d'inoculer le cow-pox à l'homme et publié le résultat de ce très-intéressant essai.

La Commission du Rhône a pris celte initiative, — en couronnant un mémoire, — dans lequel je lui rendis un compte aussi minutieux que fidèle d'un cow«pox trop tard découvert pour en profiter.

Je me décide à publier cette série d'expériences avec la pensée bien sincère que d'autres médecins de campagne pourront profiter de ce que je n'ai pas fait comme de ce que je pouvais mieux

(1) Il y a six ans, le Roi Honohulu disait aux membres de son parlement : « Je vous invite également à voter d'urgence les lois destinées à rendre la vaccincobligatoire dans toutes les îles de mon royaume, etc. » Vraiment , il y a de quoi faire rougir notre vieille Europe !

faire ; mes recherches historiques ne seront pas entièrement perdues et pourront les orienter, dans cette occasio prœceps,

— Et votre interlocuteur ?

— Ah, j'allais oublier de dire, • - et j'y tiens cependant, — que mon voisin, de moins en moins effrayé par les chiffres de M. Carnot, vient de me quitter, en me priant de lui garder quelques tubes, pour les prochaines vaccinations du printemps.

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