L. i:îh
La rout« d'Auteuil n'était pas sûre, la nuit et même le soir, lorscjue la Cour ne résidait pas a Versailles. Il y avait notamment, près du couvent des .Minimes de Chaillot, un passage assez dangereux, qu'on appelait le Coin dea Bons-Homtnes. On y volait et on y assassinait les gens qui passaient par là sans être bien armés. Molière, (\m allait sans cesse à sa maison d'Auteuil et qui en revenait à toute heure, devait avoir une voiture de hmage, car on ne voit pas, dans son inventaire, après décès, qu'il ait eu un carrosse à lui. Souvent, il est vrai, il faisait la route à pied, quand il était accompagné par un ou deux amis. Ce fut dans un de ces voyages pédestres (ju'il crut faire une mauvais»^ rencontre. On lit dans les Soui'Cfiirs licJcnn liotthier, publies par M. Loredan Larchey, d'après les notes manuscrites du président Bouhier :
«» Chapelle et Molière, revenant un soir fort tard d'Auteuil. où ils avoient soupe avec (luehjues-uns de leurs amis, rencontrèrent quelques cavaliers d'assez mauvaise mine, que Molière, lequel étoit fort timide de son naturel, prit pour des voleurs, en sorte qu'il trembloit «le peur. Mais Chapelle, «jui etoit jdus hanli ou f«»ignoit de l'être: « Va, va! lui dit-il, mon ami. Ils ne sont pas si méchants que tu crois. Je viens d'en voir un, qtii, on bAillant, a fait un signe do croix. »
Dans une autre occasion, il était en carrosse avec un ami. lorsqu'il jeta par la portière un louis «l'or j\ un honum» qui suivait la voiture et semblait avoir de méchants desseins, en demandant Taumiine. Peut-être Molière pninonca-t-il alors ces mots qui terminent la fameuse scène du Pauvre dans le troisième acte de Don Junn : «« J«» te h* «lonne pour l'amour «le l'humanité. »> l^hioi qu'il en soit, on expli«jua cette aum«*>ne excessive par la p«Mir que Molière aurait eue de se voir attaqué, le mendiant ayant bien lamine d'un voleur. L'anecdote est ainsi racontée dans les Mémoires sur la vif et les oHvrngrs de Molirrr, par «le La Serre :
«« Le fait suivant, «lont Charpentier, fameux compositeur de mu- Biqu«>, a été témoin, et qu'il a raconté À des personnes «lignes dl foi, est peu connu et mérite d'êtro rapporte. Molière revenoit «l'Au-
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teuil, avec ce musicien. Il donna l'aumône à un pauvre, qui, un instant après, fit arrêter le carrosse et lui dit : « Monsieur, vous n'avez pas eu dessein de me donner une pièce d'or ? — Où la vertu va-t-elle se nicher ! s'écria Molière, après un moment de réflexion : Tiens, mon ami, en voilà un autre ! »
479. Maison de Boileau h Auteuil. Civeton del. Couché fils dir. Ahsby sculp. In-8.
Cette estampe se trouve dans le tome Icf de Vllistoire physique, civile et morale des Environs de Paris, par J.-A. Dulaure (Paris, Guillaume, 1825 et suiv., in-8). On y voit Boileau qui compose, et et son jardinier Antoine qui écoute, deîrrière lui.
Molière avait loué une maison de campagne à Auteuil, pour être voisin de Boileau, qui habitait la sienne, une partie de l'année. C'était là que les deux amis avaient des rapports journaliers, en se consultant l'un l'autre sur leurs ouvrages. Ils passaient des journées ensemble, en tête à tête et souvent avec quelques amis. La conversation ne roulait que sur des choses littéraires. L'auteur du Bolœana, Jacques de Losme de Monchesnay, nous rapporte la substance d'un de ces entretiens.
« M. Despréaux m'a dit que, lisant à Molière sa satire, qui commence par :
Mais il n'«st point de fou qui, par bonnes raisons. Ne loge son voisin aux Petites Maisons,
Molière lui fit entendre qu'il avoit eu dessein de traiter ce sujet-là ; mais qu'il demandoit à être traité avec la dernière délicatesse ; qu'il ne falloit point surtout faire comme Desmarets dans ses Visionnaires, qui a justement mis sur le théâtre des fous dignes des Petites Maisons ; car, qu'im homme .s'imagine être Alexandre et autres caractères de pareille nature, cela ne peut arriver que la cervelle ne soit tout à fait altérée ; mais le dessein du poète comique étoit de peindre plusieurs fous de société, qui tous avoient des manies pour les({uelies on ne renferme point, et qui ne laisseroient pas de se faire le procès les uns aux autres, comme s'ils étoient moins fous pour avoir des différentes folies. Molière avoit peut-être eu cette idée quand, à la fin de sa première scène de Y Ecole des femmes, il fait dire à Arnolphe par Chrisalde :
Ma foi! je le tiens fou de toutes les manières.
Arnolphe dit, de son côté, de Chrisalde :
Il est un peu blessé sur certaines matières. »
L'abbé de Mervesin, dans son Histoire de In Poésie (Paris, 0 iffart, 1706, in-12), a recueilli un amusant souvenir des dîners que Boileau donnait à ses amis, dans sa maison d'Auteuil :
216 ICONOGRAPHIK
« Dînant un jour avec M. Despréaui, Molière et deux ou trois autres de ses amis, La Fontaine soutenant contre Molière que les a parte du théâtre sont contre le bons sens : « P]st-il possible, disoil-il, qu'on entende dos loges les plus eloi^Miees ce que dit un acteur, et que celui qui est à ses eûtes ne l'entende pas?» Après avoir soutenu cette opinion, il se plongea dans sa rêverie ordinaire. M II faut avouer, dit tout haut M. Despreaui, que La Fontaine est un grand coquin ! » et dit longlemps du mal de lui, sans qu'il s'en aperçut. Tout le monde éclata de rire ; on lui dit eutîn (ju'il devoit moins condamner les a parte, que les autres, puisqu'il etoit le seul de la compagnie qui n'avoit rien entendu de tout ce qu'on venoit de dire si près de lui. >•
480. Vene de l'E^'lisc Saint- Sauveur, rue Saint- Denis. Israël S iluestre delin. et sculp. Israël ejc. cum priuil. H. (H. iU°". L. 113.)
Cinq jours avant sa mort, le 12 février 1673, Molière venait dans cette église, qui était à vrai dire la paroisse des comédiens depuis l'origine du théâtre de la Passion, pour y tenir sur les fonts, avec M*'» de Beauval , comédienne du Palais-Uoyal , une fille de Jean l'si.'t de Beauchamp, comédien de la Troupe française du duc de Savoie, et de sa femme Claudine Mallet. Voy. le Dict. de Biogr. et d'Hist., par Jal, p. 137.
Récapitulons ici la liste des enfants que Molière a tenus sur les fonts do baptême et i|ui sont prestjue tous fils ou lilles de comédiens ou (le comédiennes : 10 janvier 1050, à Narbonne, il est parrain de la tille d'une demoiselle Anne; 4 mai iG5*J, à Paris, à iSaint-Eusiachef du (ils d'un de ses oncles, Jean Poclin (sic), marchand-tapissier; 20 novembre 16G1, à Saint-Eustache, d'une tille de Martin Prévost; 27 janvier 1(1G;{, à Saint-Eu.staclie, d'un lils de Du l'arc et «le sa femme; 23 juin !6G3, à Sainl-Eustache, d'un fils de son parent André Boudet ; 10 septembre 16G9, à Saint-Roch, d'une fille de Romain Toutbel, marchand; 15 novembre 1G70, à Saint-Germain l'Auxorrois, de la fille «le Jean Pitel «le Beauval et de sa femme; 20 mars 1G71, à Auteuil, du fils «le Cl. Jennequin, comédien ; 12 décembre 1G72, à Saint-Germain l'Auxerrois, d'une des filles jumelles de La Orange et de sa femme ; 12 février 1G73, â Saint-Sauveur, «l'une fille de Jean Uscet «le Beauchamp, comédien. Tous les registres des paroisses de Paris ayant péri dans les incendies du 24 mai 187t , on n'a plus guère «l'espoir «le retrouver à Paris un nouveau baptislaire dans lequel Molière ait signe comme parrain.
•iSI. Plan et (lesrrij)tii>n du (juartitT de Mnutuiartre, avec
ses rues et ses limites. J. IL Scotin srulp. In-i, en hauteur.
Molière, qui fut enterré dam le cimetière de Saint-Joseph, situé
entre la rue du Croissant et la rue du Temps-Perdu (aujourd'hui rue Saint-Joseph), avait passé bien des fois devant ce cimetière, puisque son ami Pierre Mignard demeurait, en 1672, rue Montmartre, vis-à-vis la chapelle Saint -Joseph. (Voy. Recherches sur Molière et sia- sa f'ainille, par Eud. Soulié, p. 244.) Aussitôt après la mort de Molière, Mignard ne put s'accoutumer au voisinage de ce cimetière, où son meilleur ami avait été mis en terre, et il alla loger dans la rue Saint-Honoré, sur la paroisse de Saint-Roch. Ce cimetière, destiné à la sépulture des enfants non baptisés et des suicidés, avait remplacé un autre petit cimetière qui servait au même usage dans la rue du Bouloi, et la chapelle de Saint-Joseph, qui ne fut bâtie qu'en 1G40, n'avait pas de fonts baptismaux.
Après l'enterrement de Molière au cimetière de Saint-Joseph, un mauvais poëte normand, qui avait sur le cœur sans doute le refus de ses tragédies, la Mort burlesque du Mauvais riche et le Royal martyr, au théâtre du Palais-Royal, composa ce sonnet injurieux à la mémoire de l'illustre défunt : Sur la sépulture fie Jean- Baptiste Poclin dit Molière^ comédien au cimetière des morts-nés, à Paris :
De deux Comédiens la fin est bien diverse : Genest, en se raillant du baptême chrétien, Fut, mourant, honoré de ce souverain bien. Et souffrit pour Jésus une mort non perverse.
Jean-Baptiste Poclin son baptême renverse, Et, tout chrétien qu'il est, il devient un paycn. Ce céleste bonheur enfin n'étoit pas sien, Puisqu'il en fit, vivant, un infâme commerce.
Satirisant chacun, cet infâme a vécu
Véritable ennemi de sagesse et vertu :
Sur un théâtre, il fut surpris par la mort même.
O le lugubre sort d'un homme aljandonné ! Molière, baptisé, perd l'effet du baptême, Et dans sa sépulture il devient un mort-né.
L'Apollon fraîiçois, ou P Abrégé des règles tle la Poésie françoise, par L. I. L. B. G. X. (les Isles le Bas, gentilhomme normand. Rouen, Julien Courant, 1G74, in-12, p. 27).