C-41. Les Fâcheux, grave par llolls , d'après Newton. In
Entre la première représentation des Fdcheujr, au château <le Vaux, le 17 août IGGl, et la seconde représentation qui eut lieu à Fontainebleau, le 25 du même mois, Molière tit de g^rands chant'ements à sa pièce. On lit dans le Metiayiana :
« Dans la comédie des Fâcheux, qui est une des plus belles de Molière, le fâcheux Chasseur, qu'il introduit dans une scène de cette pièce, est M. de Soyecourt. Ce fut le Roi lui-même qui lui donna le sujet, et voici comment. Au sortir de la j)remière représentation de cette pièce, qui se tit chez M. Fouquct, le Koi dit a Molière, en lui montrant M. de Soyecourt : • Voilà un grand original que tu n'as pas encore copié. » C'en fut assez dit. Cette scène, où Molière l'introduit, sous la ligure d'un Cha{?si'ur, fut faite et apj)rise p.ir les comédiens, en moins de vingt-cjuatre heures, et le Roi eut le plaisir <le la voir en sa j)lace à la re]>resentation suivante de cette pièce. »• La Monnoye ajoute en note : « Il est dit, dans la Vie de Molière, <|ue, n'entendant pas la chasse, il s'était excusé de travailler au rôle du Ohasseur, mais (ju'un habile homme lui en ayant donne le canevas, il composa là-dessus cette scène (jui est la plus belle de la jiièce. »
Molière n'eut pas seulement Louis XIV pour collaborateur, dans la comédie des Fâcheux; on lit, dans le Bolxann, (jue Chapelle lui fournit au moins une scène :
<« Bien des ^'ens ont cru que Chapelle, auteur du Voynye de liachnutnont, avoit beaucoup aidé Molière dans ses comédies. Ils étoient certainement fort amis, mais je tiens tle M. iJespreaux que jamais il ne s'est servi d'aucune scène qu'il eût emi)runlee de (Ij.ipelle. Il est bien vrai (pie, dans la comédie des Ftlchnu . M««lièr<', étant j)ressé par le Roi, eut recours à Chapelle pour lui faire la scène de Caritidés, que Molière trouva si froide qu'il n'en conserva pas un seul mot et donna de son chef celte belle scène (jue nous admirons dans les Fâ'hru.r. Kl sur ce que Chapelle tiroit vanité du bruit, (jui courut dans le monde, tju'il travailK>it avec Molière, ce fameux auteur lui tit dire, par M. Despreaux, qu'il ne favorisât pas ces bruits-là; qu'autrement il l'obligeroit à montrer sa misérable scène de Caritidés, oii il n'avoit pas trouve la moindre lueur de plaisanterie. M. Despreaux disoil de ce Chapelle, qu'il avoit certainement beaucoup de feu et bien du goût tant pour écrire que I)our juger, mais qu'à son Vcynfjv près, «ju'il estimoit une pièce excrllente, rien de Chapelle n'avoit frappe les véritables connaisseurs, toutes ses autre» petites pièces de poésie étant informes et négligées et tombant souvent dans le bas, témoin ses vers sur l'Kclipse, où il finit par ce (|Uolibet : Hnre le pot au noir, et fait venir, comme par machines, Juste Lipse, atin île trouver une rinir à éclijfsf' »
MOLIERESQUE. 289
6-42. Le Mariage forcé [^chïiQ, 6). Pancrace dit à Sganarelle : « Passez donc de l'autre côté, car cette oreille est destinée pour les langues scientifiques. » Gravure à l'aqua-tinta. Granville (diQ\.). Prévost (sculp.). In-i.
Publié, en 1836, dans YArtistCf dont le nom se lit en haut de la planche. Granville, à la demande de Ricourt, directeur de V Artiste, avait entrepris de faire une suite de dessins représentant chacun une scène des comédies de Molière, pour accompagner les jugements de Gustave Planche sur ces comédies ; mais il s'est arrêté, après quelques essais (^ui n'étaient pas sans mérite.
613. Sganarclle, consultant le docteur Métaphraste, dans le Mariage forcé; dessine par Granville, gravé par Tavernier. (H. t^lT'""». L. 176.)
644. Don yw«7z ,' dessiné par Devcria, lithogr. par Desmaisons. In-4.
64o. Don Juan; dessiné par Maurin, lithogr. In-fol. obi.
On peut croire, comme la tradition s'en est conservée, que Molière, qui était bien loin d'être un impie et un athée, avait mis dans la bouche de son Don Juan quelques belles impiétés qu'il avait recueillies dans les dîners du cabaret de la Croix de Lorraine, où le trt"i pldlosophe Desbarreaux, ainsi que rai)i)elait Chapelle, ne craignait pas de donner carrière à son fougueux athéisme. Il est à remarquer que cet illustre athée n'imita pas à son tour le Don Juan du Festin de pierre et se convertit pour faire une fin chrétienne : un mois ai)rès la mort de Molière, il mourut lui-même, à Chalon-sur-Saône, le 10 mai 1673. Tout le monde connaît l'ailmirable sonnet auquel est attaché le souvenir de sa conversion, mais on ne connaît pas cette j)etite pièce de vers, qu'il composa, en face d'un Crucifix, peu d'instants avant de rendre son âme à Dieu :
Ne regarde point mes forfaits :
Je 8çay que du pardon ils me rendent indigne ; Regarde ta bonté qui no tarit jamais, rius les péchez sont grands, plus la grAcc est insigne, l'our l'amour do toy seul, non pour mou repentir,
Fais-m'en les erifets ressentir.
6 46. Scène du Festin de pierre (acte ii, scène 3). Tapisserie
exposée par M. Choqueel. Gravé sur bois. Sans nom d'artiste. Gr. in-8.
Cette gravure est à la page 540 de la Gnzett»^ des Beaux-Arts , 2o série, tome II, 18G9.
La tapisserie, (jui figurait a l'Exposition de l'Union centrale, en 1869, avait été faite d'après le dessin de Brion ; le cadre du sujet était de M. Chabal-Dussurgey.
017. LAmnur médecin; gravé par Malhey, d'après Jarquo Courtin. PiiVe en hauteur.
Le !•' état est avant la lettre.
Palaprat, «|ui avait été le coniinensal dos Comédit-ns italiens et de Molière p»*ndrint i)liisieur8 années, essaye de denutntrer, dans le discours «jui précède sa comédie des Etnftirufues , que Molière respectait cl honorait la vraie médecine et les vrais médecins : «Mille gens, «jui ne se donnent guère la peine d'approfondir le sens des plaisantorie.s, ont cru (ju'il étoit du bel esprit do se moquer de la médecine, parce que Molière a joue les médecins ; comme de bannir la muscade généralement de tous les plats, parce que Despréaux dit fort plaisamment, dans son Rrpns ridicule^ qu'on en avoit mis partout. Qui raisonne de la sorte conclut (juo Molière a déclaré la guerre à toutes les personnes do condition et a tous les gens de bien, parce qu'il a joue les marquis ridicules et les hypocrites. 11 n'est point de plus grand panégjrique pour la vertu, que de deniasciuer ceux (jui la falsifient, et rien ne relève davantage lexcellenco d'un art aussi nécessaire «jue celui de la conservation des hommes, que d'exposer à la risée publique l'impudence des ignorants (|ui en abusent. Molière n'a joue ni le médecin, ni les médecins, c'est-à-dire ceux (|ui méritent de porter ce beau nom; il n'a joué (jue l»'s Anes bâtez, (jui embrassent cette profession sans counoissances et sans lumières. »
Jean Bernier avait dit à peu près la même chose dans son Histoire de In médrrinr : « Molière et ses partisans pourroiont être mis au noniltre des ennemis île la médecine, si ce conie«lien n'avoil luimême retracté ou, si l'on veut, interprète en faveur de la médecine tout ce qu'il avoit écrit «le plus outre contre cette profession. Mais, pour ne laisser aucun doute «ur cet article, il faut apprendre au jieuple, aux d«'mi-savants et atix adorate)irs de 1 lie, que
Molière n'a fait monter la médecine en spectacle d<" • sur le
théâtre, que par intérest et pour se venger contre une famille de médecins, sans se mettre en peine des règles du théâtre et particulièrement «les règles de la vraysemblance, car de toutes les pièces dont ce come«lien a outre les caractères, ce qui luy est souvent arrivé et qu'on ne voit guère «lans l'ancienne romé«lie, celles où il a joue les médecins houI incomparablement plus outrées que toutes
moliérp:sque. :91
les autres; mais, comme il faut être maistre pour s'en apercevoir, ceux qui cherchent à rire ne pensent qu'à rire, sans se mettre en peine s'ils rient à propos. De plus, comme il étoit encore meilleur acteur que bon auteur, il eut grand soin d'accorder ses sujets, ses caractères et ses personnaîres à son geste naturel et à son visage, qu'il avoit, comme on dit, dans ses mains. Ajoutez que, comme il vit que la médecine étoit fort décriée à Paris, il crut ne pouvoir mieux prendre son temps, qu'il le prit alors. ')
Le célèbre Guy Patin, qui confond IHôtel de Bourgogne avec le théâtre fin Palnis-Roynl, en défigurant le titre de VAmour mét/rdn, ne semble pas savoir mauvais gré à Molière de ses attaques contre les médecins : « On joue présentement à l'Hôtel de Bourgogne VAmour mnlndr , dit-il dans une lettre du 25 sept. 1665. Tout Paris y va en foule pour voir représenter les médecins de la Cour et principalement Esprit et Guenaut, avec des masques faits tout exprès. On y a ajouté Des Fougerais, etc. Ainsi on se moque de ceux qui tuent le monde impunément. »
Gi8. L'Amour médecin; grave par Lcpetit, d'après Destouches.
Cette estampe a figuré à l'Exposition de 1837.
619. L Amour médecin; gravé à la manière noire par Maile, d'après Destouchcs. 18i0. /{if hier et Goupil. (II. tîlO™'". L. !200.)
650. Scène du }fisanthrope (acte i", se. i") : Alceste cl Philinte, en riches costumes, dans un bel appartement. In-i.
Cette pièce anonyme, qui ne porte aucune inscription, i)arait avoir été gravée vers 1730.
Une note de Brossette, citée par Cizeron Rival, dans ses liërtcntiojis littéraires (s. n., 1765, in-12), nous apprend que Molière avait voulu se dépeinrlre dans le personnage d' Alceste : « Molière «'étoit copié lui-m<''me, en quelques emlroits de sa comédie du Mi- .sfifif/trope , surtout dans la scène où Oronto fait des protestations d'amitié et de grandes ofl'res de service à Alceste et où Alceste répond, à chaque fois, d'un air froid et embarrassé : Monsieur...
a Dans la même comédie, il y a aussi un trait de M. Despréaux. Molière vouloit le détourner de l'acharnement qu'il faisoit paroitro dais ses satires contre Chapelain; disant que (."hapolain etoit en grande considération dans le monde; qu'il etoit pariiculièroment aimé de M. Colbert, et que ces railleries outrer?» pourroimit lui faire dt>s rilT;iiros auprès de ce ministre et du R(»i même. Ces
t9t ICONOGRAPHIE
réflexions trop sérieuses ayant mis notre poëte en mauvaise humeur : u Oh 1 lo Roi et M. Colbert feront ce qu'il leur plaira, dit-il brusquement, mais, à moins que le Roi ne m'ordonne expressément do trouver bons les vers de M. Chapelain, je soutiendrai toujours qu'un homme, après avoir fait la Pucelle, mérite d'être pendu. » Molière se mit à rire de cette saillie et l'employa ensuite fort à propos (acte II , scène dernière) :
Hors qu'un commandement exprès du Roi me vienne De trouver bons les vers dont on se met en peine. Je soutiendrai toujours, nmrbleu ! qu'ils sont mauvais Et qu'un homme est pendable après les avoir fait*.
651. Deux gravures coloriées, pour le Misanthrope, et deux, pour V Avare; estampes anonymes gravées en Italie.
Ces «luatre fibres accompagrnent la traduction italienne du
Mismithrvjtc ot de VArnrr, dans le st'cond vcdunio du HrfH'rtorio srrlt'i (iil iLso (ici Thrntri Hnlinni, compilato dol Prof. Oaolano liar- !)ieri (Milano, 1823-24, in-18). Ces deux traductions du jtrofesseur Oaetano Barbieri ont ctè omises dans la BiUiutjraphie tfioliércsfjuc.
65i. Le Médecin inaUjré lui. Sans aucune lettre. Copie en contre-])artie de la gravure de Cars, d'après Boucher, pour l'édition de 173i, et de la même grandeur. In-l.
Lo Médrcin maUjré lui est la seule pièce où Molière ait roprcëonte un ivrogne, et, (iuoi(iu'il n'ait peut-être pas joue lui-même le rôle d«' Sganarclle (on pense «pi'il s'était réserve le rôle de Goruutc), ou u lieu do croire <|u'il s*«'u serait acquitte mieux (juo personne. Voici ce ({uo rapporte Pulaprat, dans le discours sur sa comédie du Srrrct révélé :
<« L'incomparable acteur (Molière), avec qui nous passions nolrr vie (chez les Comédiens ib* la Troupe italienne^ (|ui contoit diuia b" particulier aussi ^gracieusement (ju'il jouoil en public, nous flt un jour le conte d'un roulier ou charretier, ijui conduisoii une voiture de vin «l'tin grand prix. Les cerceaux d'un «le ses tonneaux causèrent, le vin 8'ent'u}oit de toutes jjarls : il y porta d'aliord avec empressement tous les remèdes dont il put s'aviser, déchirant son mouchoir et sa cravate pour boucher les fentes du tonneau ; lo vin ne cessait point de s'enfuir, «juelques grands mouvements tju'il se donni\t. L'agitation causa la soif; il s'en sentit presse, et pendant qu'il avoit envoyé un garçon chercher du secours, il s'avisa de proliter nu moins de son malheur pour se désaltérer. Il commença par nécessite, il contintia par plaisir, il y prit goiit et tant proceila, <ju'il en prit trop. Or, cet excellent acteur le rendoil avec une grâce infinie, dans tous les degrés de l'eloignement de sa raison ; commençant À être en pointe «le vin. afilige de la perte «ju'il faisoit et rejoui
par la liqueur qu'il avoit avalée, pleurant et riant à la fois, chantant et s'arrachant les cheveux en même temps. »
653. Le Médecin malgré Ivi, schne de Sganarelle avec Valèrc et Lucas {i" acte). Louis Boulange?' del. Lith. de Frey. On lit en haut : l'Artiste. Lithogr. In-i. (H. 21 7°^°^. L. 162.)
Cette estampe a paru dans Y Artiste, tome XI, en 183G.
654. Une scène du Médecin malgré lut^ d'après Horace Vernet, gravé par Burdet. In-4.
Cette estampe, qui a figuré à l'Exposition de 1827, n» 1579 du Catalogue, avait paru dans l'édition de Desoer (1819-25), mais l'artiste a retouché et terminé sa planche, en vue de l'Exposition.
655. L.e Médecin malgré lui; dcs9,mé par Granvillc, gravé par Tavernier. (H. Sl?'""^. L. 176.)
Cette estampe a été publiée dans VArtiste.
656. Le Médecin malgré lui (acte m, se. 2). Ed. Leiscleur, 18i0.
657. Scène dn 7 art uffe {celle du mouchoir), dans un large et riche cadre, style Louis XIV, chargé d'ornements, avec figures allégoriques. Dans la partie supérieure de l'encadrement, le portrait de Molière, de trois-quarts, tourné à gauche, type Audran; médaillon ovale. Sur le montant de gauche, une tOte-type de l'Avare, dans un médaillon; fi droite, en pendant, celle du Malade imaginaire. Lithographie î\ la plume, entourée d'un triple iilet; sans aucune lettre. (H. 332'"°. L. 2i5.)
Lorsque les représentations du Tartuffe furent interrompues par ordre du Parlement, le bruit courut que le sujet de cette comédie était emprunté à une aventure véritable arrivée dans la famille du président de Lamoi^Miou, (jui aurait fnit défendre la pièce. Nous avons trouvé cette note curieuse dans le grand Catalogue raisonné de la Bibliothèque du couvent de la Doctrine chrétienne, réflipé en 1748 d'après les notes manuscrites du II. F. Haizé (Bibl. de l'Arsenal, mss., (Jntaloijns jiortfinn/i, jiars 22*, p. 247) : « C>n dit, ii l'occasion de otttf comédie, ((ue M. le T. I\ (le premier président Lamoignon),
?yi ICONOGRArilIE
se croyant jnué, obtint de la Cour des défenses qui ne furent signifiées à Molière qu'au moment de la représentation. Comme il s'apisgoit de rendre l'ar^'ent, ce qui tenoit sans doute au cœur de> Comédiens, M. de Molière s'avança et dit : <« Il n'y aura point aujourd'hui de représentation du Tartuffe, M. le P. P. ne veut pas qu'on le joue. » L'équivoque, que l'on comprit bien, valut une comédie pour les assistans, qui ne pensèrent pas à redemander leur argent et 6« retirèrent. »
658. Scène du Tartuffe [dcic l<^% scène 1"); petite tôte de page, in-8, dessinée et gravée à Teau-forte, en 17-46, par Cochin fils, avec les noms des personnages et les cinq premiers vers de la scène gravés au burin.
« Cette tête de page, qui se rapporte à la première scène du {" acte, était destinée à une édition, dont le texte devait être grave par Aubin, et publie par les lil)raire8 Didot et Jombert. Chaque scène devait avoir ainsi une vignette de Cochin. La mort de Didot et celle d'Aubin firent interrompre cette édition, dont une vingtaine de pages seulement ont été gravées. La vignette est fort rare. On la trouve dans l'Œuvre de Cochin, 1746, sous le n» 142. •
(Soie (le M. le baron J. Puhori.)
Les renseignements les plus circonstanciés et les plus curieux qu'on possède sur les difficultés que Molière éprouva pour faire jouer le Tartuffe se trouvent dans les Mémoires de Brossette sur Despréaux, publies a la suite île la Corre.^ftondance entre lioileau- Despréaux et Brossette (I*aris, Techener, 1858, in-8). Ce sont là des révélations tout à fait nouvelles :
«« Quand Molière composoit son Tartuffe, il en récita au Roi les trois premiers actes.
u Cette pièce plut à Sa Majesté, (|ui en parla trop avantageusement pour ne pas irriter la jalousie des ennemis de Molière, et surtout la cabale des dévots. M. «le Perefixe, archevt^que de Paris. 80 mit à leur tùto et parla au K(.m contre celle comédie.
H Le Koi, presse là-dessus à diverses reprises, dit à Molière qu'il no falloit pas irriter les dovols «jui eioient gens implacables, et qu'ainsi il ne devoil pas jouer son Tartuffe en public. Sa Majesté se contenta de parler ainsi à Molière, sans lui ordonner de supprimer cette comédie. C'est pourquoi Molière ne se faisoit pas scrupule de la lire à ses amis.
M II ne laissoit pas de songer aux moyens de trouver le moyen de pouvoir jouer sa pièce. Madame, première femme tle Monsieur, avoil envie de voir représenter le Tartuffe. Elle eu parla au Roi avec empressement, et elle le fit dans un temps oii Sa Majesté etoit irritée contre les dévots de la Cour. Car quelques prélats, surtout M. de Oondrin, archevêque de Sens, s'etoicnt avises de faire au
MOLIËRESQUE. S9S
Roi des remonstranccs au sujet de ses amours (avec Mii«delaVallière et M°»c de Montespan). D'ailleurs, le Roi halssoit les jansénistes, qu'il regrardoit encore, la plupart, comme les objets de la comédie de Molière. Tout cela détermina Sa Majesté à permettre à Madame, que Molière jouât sa pièce.
a Le Roi étoit à la veille de partir pour la campagne de Flandre, en 1667. Avant ce voyage, Sa Majesté chargea M. de Lamoignon, premier président, de l'administration et de la police de Paris, en son absence.
« Le Roi étant parti, Molière, en suite de la permission du Roi, fit représenter son Tartuffe le 5 août 1667, et le promit encore pour le lendemain; mais M. le président le défendit, le même jour; il fit même fermer et garder la porte de la Comédie, quoique la salle fût dans le Palais-Royal.
« Molière porta ses plaintes à Madame, qui voulut faire savoir à M. le premier président les intentions du Roi.
« M.Delavau, l'un des officiers de Madame (il a été depuis l'abbé Louis Delavau et l'un des quarante de l'Académie francoise), s'offrit d'aller parler à M. le premier président, de la part de son Altesse Royale. Madame le chargea d'y aller, mais il gâta tout et compromit Madame avec M, de Lamoignon, qui se contenta de dire à M. Delavau, qu'il savoit bien ce c^u'il avoit à faire et qu'il auroit l'honneur de voir Madame.
u M. le premier président lui fit, en effet, une visite, trois ou quatre jours après, mais cette princesse ne trouva pas à propos de lui parler du Tartuffe, de sorte qu'il n'en fut plus aucune mention. •>
659. Le Tartuffe (acte m, scène iî, et acte iv, scène 5), peint par Montvoisin, lithogr. par Desmadryl. Deux scènes, en 2 planches. (H. 406"°. L. 311, chacune.)
Saint-Evremont. dans une lettre, écrite de Hollande en 1669, jugeait ainsi la comédie du Tartuffe, qu'on venait d'imprimer à Paris :
u Je viens d'achever do lire Tartuffe, c'est le chef-d'œuvre de Molière. Je ne sais pas comment on a pu on empêcher si longtemps la représentation; si je me sauve, je lui devrai mon salut. La dévotion est si rai.sonnablc dans la bouche de Clcante, qu'elle me fait renoncer à toute ma philosophie, et les faux dévots sont si bien dejjeints, (|ue la honte de leur peinture les fera renoncera l'hypocrisie. Sainte i)iete, que vous allez apporter de bien au monde ! »
Il parait, cependant, (jue le Tartuffe, qui réussit complètement au théâtre, eut peu de succès à la lecture et que la pièce imprimée ne se vendit pas. L'avocat Gabriel Gueret la dit d'une manière positive dans le dialogue littéraire, intitule : la Promenade de Saint-Cioud (publié avec les Mémoires histori<^ues, critiques et littéraires de Fr. Bruys, 1751). où il s'est mis en scène sous le nom de Cléante :
,1 — Comment ! dit Cléante, est-il possible que le Tartuffe, qui a si
?9r. ICONOGRAriIIK
fort enrichi Molière et sa Troupe, n'enrichisse pas le libraire ? Cette pièce, qui est devenue un préservatif contre les suprises du hipotisme, n'est-elle pas d'unp nécessité absolue dans toutes les familles, et ne devroit-on pas même en faire des leçons publicjues?
« — Ne vous y trompez pas, repartis-je : cette pièce peut être bonne pour les comédiens et ne valoit rien j)our les libraires. Quand elle sort du théiltre pour aller au Palais, elle est déjà presque tout .usée, et la curiosité n'y fait plus courir. Mais, sans parler de cela, avouons que le mystère a bien fait valoir cette comédie ; que les défenses et l'excommunication lui ont bien servi, et (|u'elle n'égale point cette grande réputation quon lui a donnée. Je ne vous dis point, d'ailleurs, que la pièce de Molière n'est pas l'original de ce dessin; vous savez que l'Arétin l'avoit traité avant lui, que même il y en a (juelque chose dans la .\fncettr de Régnier ; et quoiqu'il y ait toujours beaucoup «le merito à l)ion imiter, néanmoins on ne s'acquiert point par là cette grande gloire dont on a honoré l'auteur du Tnrtuff'e.
«i — Je ne l'ai vue représenter (|u'une fois, dit Oronte, et je ponso que sans ce grand éclat «ju'elle a fait, je l'aurois vue {)lus de trois fois avec plaisir. Mais, en vérité, on me l'avoit élevée si haut, que n'y trouvant point ces grandes merveilles qu'on m'avoit vantées, je la regardai comme une pièce ordinaire, et peut-être même lui refusai-jo des apf)laudissemens qu'elle méritoit.
u — Je suis certain, dit ('leante, (ju'il y a bion des endroits (juiont dû vous plaire. >»
Antoine Taillefer, «lans son Tohiran /listurnjuf dv fesjjrit et tlu rnractà'C dcx littérateurs français (Versailles et Taris, Nyon, 1785. 4 vol.in-8), rapporte une anecdote qui prouve avec quel soin minutieux Molière surveillait le j«'U des acteurs de sa Troupe :
« Un jour, (ju'on représentait le Tniiu/fe, Champmeslé, <|ui n'était point alors dans la Troupe, fut voir Molière dans sa loge qui était près du théâtre. Comme ils en étaient aux compliments, Molière s'écria : <c Ah ! chien ! ah ! bourreau ! »> et se frappait la tête comme un possédé, ('hampmesle mit qu'il tombait <!•' (ju«'li|ue mal, et il était fort embarrasse. Mais Molière, qui s'aperçut de son étonnement, lui dit : « Ne soyez pas surpris do mon emportement. Je viens d'entendre un acteur déclamer faussement et pitoyablement (juatre vers de ma j>ièce, et je ne saurais voir maltraiter mes enfants, do cette force-là, sans souffrir comme un damne. •»
î}(\0. fj" Tartuffe {'dvL iv, sr. 7); dessiné par T.issacrt, 1827.
Ofil . Le Tartuffe (acte m, sr. ^J) ; dessiné par Desennc, lilh. par No(il. In-i.
Noël a lithographie, d'après Desenne, une autre scène du Tnrttiffe, pour servir de pendant à celle du Mouchoir.
MOLIERESQUE. 297