XVI ETUDE
lière, en costume de théâtre, jouant le rôle de César dans la tragédie de Pierre Corneille, la Mort de Pompée :
Madame, avez-vous vu, dans les tapisseries,
Ce héros de romans?
Il est fait tout de même ; il vient le nez au vent, Les pieds en parenthèse et l'épaule en avant; Sa perruque qui fuit le côté qu"il avance, Plus pleine de lauriers qu'un jambon de Mayence; Les mains sur les cotés, d'un air peu négligé; La tète sur le dos . comme un mulet chargé ; Les yeux fort égarés ; puis, débitant ses rôles , D'un hoquet éternel sépare ses paroles.
Voilà Molière dans un rôle de tragédie, tel que le représente, et justement dans le même rôle, un portrait du temps, peint à l'huile que possède la Comédie -Française et que M. Henri Lavoix attribue à Mignard.
Soleirol s'autorise des nombreux portraits qu'il avait sous les yeux, pour constater que Molière porta la moustache pendant une partie de sa vie , comme on la portait généralement à la ville et à la cour; que cette moustache était châtain clair, et qu'il la noircissait en la renforçant et en l'augmentant, quand il devait entrer en scène. Quant à la large barbe qu'il avait adoptée dans certains rôles, notamment dans celui d'Orgon, de la comédie du Tartuffe, elle était, bien entendu, postiche. Cette discussion est très-satisfaisante. Il en résulte aussi que les sourcils noirs et forts, dont parle M™*^ Poisson, étaient noircis et charbonnés, quoiqu'ils fussent devenus assez longs et épais dans les dernières années de la vie de Molière.
Des trois portraits de face que Soleirol a choisis dans sa collection et qu'il fit graver, sous ses yeux, pour accompagner son ouvrage et pour marquer les variations les plus caractérisées que la figure de Molière avait subies, depuis sa jeunesse jusqu'à sa mort, le premier portrait est tiré « d'une belle miniature à l'huile sur cuivre », dans laquelle Molière paraît avoir 2o ans; le second n d'un portrait de grandeur na- « turelle, fait à l'estompe aux trois crayons et signé Soj^hic « Chvron, représentant Molière dans le rôle d'Harpagon, de « l'Ai'are, c'est-à-dire après 16ti9 », et le troisième, le plus Agé : « d'un portrait à l'huile, de grandeur naturelle, fait trèsce peu de temps avant la mort de Mohère. » Soleirol ajoute :
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(c Peut-être même le portrait en miniature à l'huile est-il celui qui devrait inspirer le plus de confiance, quoique l'on n'ait que la gravure de Beauvarlet pour point de comparaison, parce qu'il fut fait en 1646, quand Molière quitta sa famille; et qu il pourrait être que ce fût un souvenir qu'il lui eût laissé et pour lequel il eût posé. Il n'était pas alors dans sa gloire, tandis que plus tard les autres portraits auront bien pu se faire de souvenir, comme cela se pratique, la plupart du temps, pour les acteurs en renom. »
Soleirol s'occupe ensuite des portraits gravés plutôt que des portraits peints ou dessinés de Molière ; il prélude à cet examen par ces remarques judicieuses : «Quant à sa figure, sous le point de vue de la forme, elle était ovale et presque maigre vers 1646; elle s'est ensuite engraissée peu à peu; en 1668, elle était pleine et ronde; puis, elle s'est ridée, tout à coup amaigrie et de nouveau allongée vers sa dernière année... Deux causes ont dû produire le prompt changement qui s'est opéré dans la figure de Mohère, à partir de 1671 : son raccommodement avec sa femme et l'abandon du régime hygiénique qu'il suivait pour sa maladie de poitrine; depuis le mois de mars 1667, il ne vivait que de lait, et il se remit à la viande. »
La conclusion de Soleirol, au sujet des portraits gravés de Mohère, est à peu près conforme à cehe de M. Henri Lavoix, sauf en ce qui concerne le portrait de Sébastien Bourdon, quoique les deux critiques aient pris un point de départ absolument différent : (c Parmi les portraits de Molière qui sont gravés, dit Soleirol, on n'en voit que trois qui puissent inspirer de la confiance. Celui qui fut gravé en 1683 par Nohn, d'après Mignard, ami de Mohère ; ce portrait semble représenter ce dernier vers 1670. Celui de 170o, fait par Audran, également d'après Mignard, et qui peut donner la figure de notre célèbre auteur, vers 1663. Enfin, le portrait gravé par Beauvarlet, pubhé en 1773, d'après Sébastien Bourdon, employé aux peintures des Tuileries; ce doit être Molière vers 1632. »
Le jugement de Soleirol sur ce dernier portrait et sur deux autres portraits gravés, qui n'ont pas été généralement acceptés comme authentiques, mérite d'être encore consigné ici : u Le portrait gravé par Beauvarlet est critiqué par beaucoup de
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monde, sous le rapport de la ressemblance ; cependant voici un fait qui semble prouver qu'il est bon. C'est que la miniature à l'huile, dont on a parlé et qui, dit-on, représente Molière vers 1648, donne évidemment la figure du même homme que la gravure de Beauvarlet, mais seulement dans un âge moins avancé. Comme on peut le voir, la figure en est maigre, tandis que celle de la gravure de Beauvarlet est grasse. La gravure d'Habert, faite en 1 686, d'après Mignard, semble avoir été tirée de la même peinture que la gravure d'Audran, d'où on doit croire qu'Habert aura mal rendu le modèle qu'il avait choisi. La gravure de Crépy, qui fut contemporain de Molière, représente bien certainement ce dernier à un âge antérieur d'un peu à celui de la gravure de Nolin ; mais le format en est trop petit et le burin n'en est pas assez fin, pour que ce soit un bon portrait. » Soleirol aurait pu ajouter que le portrait gravé par Beauvarlet reproduit le tableau original de Sébastien Bourdon, qui fut l'ami de Molière, comme on peut l'affirmer non-seulement d'après un tableau de ce maître, derrière lequel est collée une inscription qui paraît de la main de MoUère et qui constate leur amitié, mais encore d'après une tradition constante, qui faisait remonter cette amitié à la rencontre de Molière avec Sébastien Bourdon, dans la ville de Montpellier, en 1655 ou 1656. Disons, en outre, que Beauvarlet ayant exécuté sa gravure pour le premier centenaire de Molière et sous les auspices des gentilshommes de la chambre du roi, le choix de l'original n'a pas été fait à la légère, et qu'il faut y voir le résultat d'une délibératton du Comité des sociétaires de la Comédie-Française.
Soleirol consacre deux pages à étudier le portrait de Mohère qui fait partie du Musée du Louvre, où il a été longtemps attribué à Mignard, et que les nouveaux catalogues désignent seulement comme une peinture anonyme de l'École française du XVII*' siècle. Soleirol s'efforce de prouver que ce portrait n'est autre qu'une œuvre de fantaisie , postérieure de 20 ans à la mort de Molière, et que cette même peinture, dont l'origine est demeurée inconnue, a servi depuis de type à Antoine Coypcl, pour faire un autre portrait ([ue la gravure a souvent répété. « Du reste, dit-il, en comparant le tableau du Musée
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avec les portraits de Molière qui peuvent inspirer le plus de confiance sous le rapport de la ressemblance, et qui font voir de proche en proche les variations successives de sa figure, on aperçoit, entre ledit tableau et ces derniers portraits, plusieurs différences. Les plus fortes sont celles qui existent dans les dimensions de la tête, dans la moustache, et qui ont été déjà signalées. Les autres consistent en ce que, dans le tableau du Musée, les sourcils sont moins arqués, les yeux plus grands, les pommettes des joues plus saillantes ; on y voit encore que la bouche est plus grande et le cou plus long. Une chose, toutefois, qui est à l'avantage du tableau dont il s'agit, c'est qu'il présente une figure animée comme celle d'un homme de génie, et que les figures de ce genre sont rares. »
Soleirol en vient à déclarer que la plupart des portraits de Molière, soit en sculpture, soit en peinture, soit en gravure, soit en lithographie, «sont des compositions faites d'après le tableau du Musée ou d'après celui de Coypel; d'où il résulte très-probablement que la figure la plus connue , la plus accréditée pour être celle de Molière, est une figure de convention, enfin la figure d'un autre homme, »
M. Henri Lavoix a suivi une autre marche méthodique, pour en arriver, comme nous l'avons dit, à des conclusions à peu près analogues. Il ne fait aucun cas du tableau de la collection du Louvre, qu'il regarde comme une médiocre copie, exécutée vers 471 o ; mais il n'a pas de peine à démontrer qu'il a existé, qu'il existe peut-être encore plusieurs portraits peints par Mignard, différents les uns des autres, d'après lesquels ont été gravés originairement les premiers portraits de Molière. Il regrette qu'on ait perdu la trace de celui que Mignard avait laissé à sa fille, la comtesse de Feuquières, et qui était encore en sa possession vers 1730, suivant l'attestation formelle de l'abbé de Monville, auteur de la Vie de Mignard. Il considère aussi comme un original de Mignard le portrait que possédait la fille de MoUère, mariée à Rachel de Montaland, et que ce dernier, mort en 1738, légua par testament à son ami Dubois de Saint- Gelais. En l'absence de ces deux originaux , il cite celui que Charles Coypel (ou plutôt Antoine Coypel) avait peint d'après Mignard , dit-on , et qui est aujourd'hui chez M. le docteur