‹ Iconogaraphie moliéresqueChapitre 13 sur 159 · ETUDE · texte numérisé non relu

ETUDE

Gendrin. Il cite aussi avec éloge le portrait que la Comédie- Française acheta en i869, et qui représente Molière dans le rôle de César, de la Mort de Pompée, tragédie de Pierre Corneille.

Ce portrait et tous ceux qui ont reproduit la physionomie factice du comédien, dans un de ses rôles, soit tragiques, soit comiques, n'offrent pas le véritable portrait de Molière. Nous accepterons , au contraire , comme un type réel, le petit portrait de Molière, en pied, qui figure avec la date de 1670 dans le curieux tableau des Farceurs françois et italiens , depuis soixaîite ans, que le Théâtre-Français possède dans sa collection, et qui y est entré, en 1830, par un don de M. Delorme, de Sens, lequel tenait ce tableau de la libéraUté de l'archevêque de Sens, cardinal de Luynes. Ce portrait a une importance que M. Henri Lavoix n'a pas manqué de reconnaître , mais il doit avoir subi quelques restaurations maladroites.

M. Henri Lavoix, n'ayant pas retrouvé les tableaux peints par Mignard , a dû les chercher dans les meilleures gravures qui ont été faites d'après ces tableaux. <c II existe, dit-il, plusieurs états d'une gravure qui représente Molière : le poëte a la figure ronde, les traits accentués, les sourcils épais, les lèvres fortes, quelques rides au front, une légère moustache s'abaissant sur les coins de la bouche. MoUère, qui paraît avoir cinquante ans environ, coiffé de la grande perruque, vêtu d'une robe de chambre serrée au poignet et que dépasse un petit bout de manchette, est assis, tenant un livre de la main gauche, et de la main droite une plume. C'est un portrait sans prétention, sans- apparat, un portrait intime; Molière est chez lui ; il porte cette robe de chambre de brocart rayé, doublée de taffetas bleu, que l'inventaire dressé, après son décès, a consignée parmi les habits de ville à l'usage du défunt. C'est bien Molière tel que nous l'a dépeint M'^'^ Poisson ; c'est lui, avec cette gravité que le travail de la pensée avait imprimée sur ce visage, dont la bonté et la douceur tempéraient la sévérité. Le portrait est de Mignard. Nolin l'a gravé en 1685; Perrault lui a donné place dans la galerie des Hommes illustres qui ont paru en Frajice pendant ce siècle {Paris, Antoine Dezallier, 160o, in-fol.j. C'est probablement celui que Mignard peignit en 1666, en même temps que celui d'Armande Béjart,

SUR LES PORTRAITS DE MOLIÈRE. xxi

ainsi que nous l'apprend son historien, l'abbé de Mon\":ile. A qui appartenait-il? A Molière, sans doute, et il resta dans la famille du poëte. »

Les autres portraits gravés, exécutés depuis, ne seraient, la plupart, dans l'opinion de M. Henri Lavoix, que des arrangements et des imitations, qui s'éloignent plus ou moins de l'original primitif, notamment le beau portrait gravé par J. Cathelin, pour l'édition de 1773, d'après une peinture de Mignard. Quant au portrait gravé par Beauvarlet, d'après un tableau attribué à Sébastien Bourdon , M. Henri Lavoix soutient que le personnage qu'il représente n'est pas Molière. « Quoi! dit-il, Molière avec cette longue perruque coquettement frisée , avec cette petite cravate à nœud passée dans une dentelle flottante, enveloppé dans sa robe de chambre, les mains longues et effilées sortant de ces fines dentelles, avec ces façons, cet air d'un fermier-général au xvni*' siècle? Mais rien ne s'éloigne plus de sa physionomie que ce portrait. » M. Henri Lavoix semble même porté à croire que ce portrait « à figure grasse , au nez relevé, à l'œil noir et rond, aux lèvres épaisses, » serait plutôt le portrait de Quinault que celui de Molière.

Ce n'est pas l'original de ce portrait, qui se trouvait dans le cabinet de Denon, à la vente duquel le portrait bien connu, peint par Charles Coypel et gravé par Lépicié , fut présenté sous le nom de Sébastien Bourdon, que Denon lui avait attribué on ne sait pourquoi. Ce portrait est décrit, il est vrai, trèsinsuffisamment dans le Catalogue rédigé par l'habile expert Perignon : « Molière, la plume à la main, et réfléchissant; au miheu des volumes qui couvrent sa table, on remarque les comédies de Térence. Parmi le petit nombre des portraits qui existent de cet homme célèbre, celui-ci se distingue par l'exécution, un excellent coloris, et surtout par une expression vive et prononcée qui porte à en croire la ressemblance parfaite. >> Ce portrait passa depuis dans la collection de portraits historiques du général Despinoy, où il reprit le nom de son véritable auteur; mais, depuis la vente de cette collection, en 1850, on ne sait pas ce qu'il est devenu.

Nous sommes loin de dédaigner, comme l'a fait M. Henri Lavoix, le portrait, qui est bien de Sébastien Bourdon, et dont

xxn ETUDE

l'original se trouve chez M. Aug. Vitu, sinon au Musée de Montauban, dans la collection d'Ingres. Ce portrait, répétons-le, a été fait d'après Molière jeune, et nous le rapprocherons de la petite miniature que possédait Soleirol et à laquelle il donne la date de 1646, car il y a beaucoup d'analogies entre ces deux portraits. Celui qu'on attribue à Sébastien Bourdon aurait été peint vers 1655 ou d6o6, lorsque Molière rencontra Sébastien Bourdon à MontpelUer, ville natale de cet artiste, qui s'était lié alors avec le chef de la Troupe de campagne des Béjart. Le portrait peint par Sébastien Bourbon rappelle naturellement le tableau de h Sainte Famille, découvert en i840, avec cette inscription dont l'authenticité paraît moins contestable : « Donné par mon ami Séb. Bourdon, peintre du Roy et directeur de l'Académie de peinture. Paris, le vingtquatrième de juin mil sixcens septante. J. B. P. Molière. »

Un des portraits peints par Mignard, celui que Nolin grava en 4685, est donc certainement bien postérieur au portrait peint par Sébastien Bourdon; nous n'hésitons pas à le reporter aux dernières années de la vie de Mohère, qui y est représenté grave, sévère, triste, avec les rides que les chagrins domestiques avaient mises sur son \'isage. Il ne faut donc pas confondre ce portrait, gravé par Nolin , avec ceux qui représentent Mohère plus jeune, plus insouciant, plus ardent, plus heureux. On peut dire avec certitude que son mariage avec Armande Béjart en iG63 amena une transformation complète dans son existence, dans son caractère, dans son humeur, dans sa physionomie.

Cette transformation physique et morale se faisait sentir surtout dans un tableau d'apothéose, attribué à Lebrun, que M. Henri Lavoix n'a pas cité et qui a péri dans l'incendie de l'Hôtel de Ville, mais dont on a par bonheur une belle photographie au tiers de la grandeur de l'original. Ce tableau, appartenant à la collection municipale, représentait Molière assis, a demi étendu sur un lit de repos, le coude appuyé sur une pile de livres, pendant que sous ses yeux le Génie de la Comédie chasse à coups de fouet le démon de l'hypocrisie sous les traits du Tartuffe et le démon du vice caractérisé sous les traits d'une Euménide. Rien n'égalait la douceur et la mélancolie de

SUR LES PORTRAITS DE MOLIÈRE. xxiii

la figure de Molière dans cette belle composition, qui pourrait bien avoir été gravée, si on doit la reconnaître dans cette description d'une estampe, qui n'a été signalée que par Soleirol : « Un ancien portrait gravé, qui est une Apothéose, offre également une petite moustache; la figure en est si morne, si maigre, les joues si creuses, que l'on est porté à croire que ce portrait a été fait par quelqu'un qui aura vu Mohère à son lit de mort, et qui aura tâché d'en conserver le souvenir; d'où l'on conclut que Mohère porta la moustache jusqu'à la fin de sa carrière. L'Apothéose dont on parle est rognée jusqu'à la planche. Pour s'assurer de l'exactitude du nom qui est écrit à la main, on aurait désiré voir une autre épreuve de cette gravure, ou rencontrer quelqu'un qui en eût vu ; mais on a fait de vaines recherches à ce sujet. Toutefois , il est à croire que c'est bien Mohère qu'on a voulu représenter. )>

M. Henri Lavoix, après avoir cité en passant deux ou trois portraits peints, notamment celui qui est conservé à Chartres dans la collection de M. Marcille et qui a été gravé par M. Hillemacher, semble assez indifférent à l'égard de ces portraits qu'il regarde comme des imitations plus ou moins éloignées du type consacré par Mignard et par les graveurs NoHn et Audran. Il ne se préoccupe peut-être pas assez de rechercher les peintures originales, en supposant qu'elles ont été fidèlement interprétées et reproduites par ces graveurs. Ce n'est pas tout à fait notre sentiment, et nous n'avons que trop souvent remarqué combien peu les graveurs se piquent de fidélité et d'exactitude dans l'interprétation d'une œuvre peinte. Sait-on d'ailleurs quels sont les portraits de Mohère, peints par Mignard, que Nolin et Audran ont gravés, l'un en 1685 et l'autre en 1705? Car on peut affirmer que ce sont bien là deux portraits distincts, faits à deux époques différentes.

Depuis que M. Henri Lavoix a publié sa dissertation , on a retrouvé un portrait de Mohère, et ce n'est peut-être pas celui qu' Audran a gravé. Ce beau portrait, provenant de la succession de l'évêque de Winchester, a été cédé à la Comédie-Française par M. Adolphe Thibaudeau. Molière est représenté jeune, dans cette peinture de petite dimension. Il porte une grande perruque d'un blond cendré, tombant sur les épaules, et de petites

Page 1