‹ Iconogaraphie moliéresqueChapitre 14 sur 159 · XXIV ÉTUDE · texte numérisé non relu

XXIV ÉTUDE

moustaches ; il est vêtu d'une robe de chambre en soie écarlate, qui laisse voir la chemise ouverte et le cou nu; il a des manchettes de dentelle et tient de la main droite un carnet relié à fermoirs. Ce portrait n'est pas signé, mais on y reconnaît le pinceau de Mignard, qui s'accuse avec tant d'éclat qu'on ne saurait douter de son authenticité. Nous ne pouvons mieux faire que de nous en rapporter à deux excellents connaisseurs, M. Mahérault et M. Perrin, administrateur du Théâtre -Français, qui a eu la bonne fortune d'acquérir pour son théâtre ce superbe portrait de MoUère.

« La Comédie-Française a \Taiment de la chance, nous écrivait M. Mahérault au mois d'août dernier : avec l'admirable buste de Houdon, qu'elle a toujours eu, elle possède, depuis quelques années, le beau portrait de Mohère couronné de lauriers dans le rôle de César, et la voilà qui, aujourd'hui, vient d'acquérir (et pour rien, par le temps qui court du prix des objets d'art) un second portrait, qui, à mes yeux, est bien supérieur au premier. Il n'est pas douteux que le type des deux têtes ne soit identique, mais laquelle des deux peintures, puisque l'une doit nécessairement dériver de l'autre, est la reproduction, est l'originale? M. Perrin a eu la complaisance, avec une gracieuseté charmante, de réunir les deux tableaux dans la même salle et de me les montrer ensemble près l'un de l'autre pour me mettre à même de les comparer. De cette comparaison attentive, il résulte pour moi que le nouveau venu doit être considéré comme le premier en date. Il est évidemment fait d'après nature. Il y a,dans toute la figure, une vitahtô qu'on chercherait en vain dans une copie , et qu'on ne retrouve pas au même point dans le portrait à la couronne de lauriers. Ces yeux voient, cette bouche respire, ces narines aspirent, l'esprit et le génie de l'homme éclatent dans ce regard ! La tête, au reste, est peinte avec un soin extrême, con amore, et dans une de ces dimensions qu'affeclionne le portrait fait d'après nature par un ami. Le travail est des plus finis, sans être léché, et il me semble que le faire de Mignard apparaît plus que dans le grand portrait aux lauriers. La tête de ce dernier est la reproduction agrandie du portrait nouvellement acquis, et, selon moi, celui-ci serait l'original. Mais c'est là chez

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moi une affaire de sentiment, et mon opinion n'aurait qu'une bien mince valeur si elle n'était corroborée par celle d'un homme tout à fait compétent : M. Perrin partage mon avis, et je me félicite de me trouver d'accord avec lui sur une de ces questions d'art auxquelles il s'entend si merveilleusement. )>

Voilà donc un des portraits peints par Mignard retrouvé, et peut-être deux, si l'opinion se confirme que Mignard serait aussi le peintre du grand portrait couronné de lauriers. Mais ces deux portraits fussent-ils bien de Mignard, il faudrait encore en chercher au moins deux autres, ceux que Nolin et Audran ont gravés et qui ne se rapportent que de très-loin aux deux portraits que la Comédie-Française possède aujourd'hui.

Ce fut certainement en 1657 ou 1658 que Mignard peignit MoHère pour la première fois. A cette époque, Mignard parcourait les provinces méridionales, en improvisant partout des portraits, sur son passage : « Revenu à Avignon, dit son historien l'abbé de Monville (p. 55 de la Vie de Pierre Mignard), il y trouva MoUère. Ces deux hommes rares eurent bientôt lié une amitié qui n'a cessé qu'avec leur vie. » Molière était alors à la tête de la Troupe des Béjart, et sa réputation de comédien avait devancé dès lors ses succès d'auteur dramatique. Il jouait la tragédie de préférence à la comédie, et il tenait surtout à se distinguer comme acteur tragique. Il faut donc supposer que Mignard l'avait vu et l'avait applaudi dans le rôle de César de la Mort de Pompée. N'est-ce pas là le premier portrait que Mignard fit de Molière ?

En 1665, il en fit un aussi, et ce serait alors celui que la Comédie-Française vient d'acquérir. « Il peignit Molière à peu près dans le même temps (1665), dit l'abbé de Monville (p. 93 de son ouvrage). Leur amitié augmentoit chaque jour. L'estime l'avoit fait naître, l'estime la fortifioit sans cesse. )> \]n peu plus tard, en 1666 ou 1667, autre portrait peint par Mignard. (( Mignard fit de Molière, dit plus loin l'abbé de Monville, un portrait digne de l'auteur du Misanthrope, et digne en même temps de celui qui peignit le Val-de-Grâce. Il est chez M"^^ la comtesse de Feuquières, )> ajoute en note l'abbé de Monville. Ce portrait-là, dont on a perdu la trace depuis 1730, ne nous semble pas être celui qui a été gravé par Audran en 1705 et

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qui avait été peint en petit. Quant au portrait, que Nolin a «rave en 1685 et qui nous montre Molière vieilli et assombri dans la dernière période de sa vie (1671 ou 1672), il est encore à découvrir. Dans tous les cas, le catalogue de l'œuvre gravé par Mignard, tel que l'a dressé l'abbé de Monville, ne mentionne que deux portraits de Molière : « Jean-Baptiste Poquelin de Molière, gravé par Jean-Baptiste Nolin; un autre portrait de Molière, en petit, gravé par Benoist Audran. »

Le portrait gravé par Audran serait, selon nous, celui qui se trouvait chez Molière, à sa mort, et qui depuis, après le décès de sa veuve, devenue la femme de Guérin d'Étriché, passa dans les mains de sa fille unique, Marie-Madeleine-Esprit Poquelin de Molière, mariée à Rachel de Montalant en 1703. Il n'est pas désigné nominativement dans l'État des biens de cette demoiselle, au moment de son mariage, mais on peut être sûr qu'il était compris parmi les portraits de famille désignés on bloc dans cet État, puisqu'il reparaît, en 1734, dans le premier testament du sieur de Montalant, qui s'en dessaisit en faveur de son ami Dubois de Saint-Gelais, et qui le lui avait remis, à titre de legs, quatre ans avant sa mort (voy. les Recherches sur Molière et sur sa famille, par M. Eudore Soulié, p. 202 et 342). L'existence de deux portraits de Mignard est donc bien établie, vers la même époque, l'un chez la comtesse de Feuquières en 1730, l'autre chez Dubois de Saint- Gelais en 1734.

L'examen attentif et comparé des deux portraits peints de la Comédie-Française et des deux gravures de Nolin et d'Audran nous a permis de fixer approximativement la date de quatre peintures de Mignard : le grand portrait couronné de lauriers serait de 1657, comme nous l'avons dit plus haut; le petit portrait ovale, qui est aussi la propriété du Théâtre-Français, peut être daté de 1665. Serait-ce là le portrait, en petit, que reproduit la gravure d'Audran? En tous cas, il a existé un troisième portrait, peint par Mignard en 1666 ou 1667, et que l'abbé de Monville cite comme le plus beau de tous. C'était celui que la fille de Mignard, veuve du comte de Feuquières, avait toujours gardé et qu'elle possédait encore en 1730. Quant à la gravure de Nolin, elle annonce un autre

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portrait, qui aurait été peint vers 1671 ou 1672, dans les dernières années de Molière, à la suite de ses chagrins domestiques, de ses grandes fatigues de comédien et d'auteur, et surtout de sa maladie de poitrine. Ce quatrième portrait, peint par Mignard, ne nous est donc connu que par la gravure de Nolin. Il faudrait, en outre, avoir sous les yeux le portrait peint que M. Marcille attribuait à Mignard, et une autre peinture attribuée également à Mignard, qu'Alexandre Lenoir a vendue à lord Sunderland^ pour décider si ces deux portraits sont bien de Mignard et s'ils n'offrent pas des répétitions d'un des quatre portraits authentiques, qui étaient bien de Mignard et que nous avons rattachés à quatre époques distinctes de la vie de MoUère.

Sans rappeler le portrait peint, par Sébastien Bourdon, vers 1657, et le portrait en pied qui figure dans le grand tableau des Farceurs français et itahens avec le costume de leurs principaux rôles, il est impossible de ne pas admettre que MoUère n'ait pas été peint, de son vivant, par d'autres artistes que Pierre Mignard; il le fut probablement par C. Lebrun, par Nicolas Loir, par Bon Boulogne, par François Chauveau, par Roland Lefèvre , etc. Ces portraits contemporains ont chacun une valeur relative, suivant le mérite du peintre, et l'on ne saurait leur refuser, surtout s'ils ont été faits d'après nature, le privilège de nous avoir conservé la ressemblance du modèle plus fidèlement que des estampes qui ne sont que des imitations ou des traductions plus ou moins fidèles d'une peinture originale.

Coypel, dans un portrait peint sous l'inspiration d'une des peintures de Mignard, et Houdon, dans un buste qui accuse une réminiscence lointaine du tableau de Coypel, sont là pour nous prouver que dans les œuvres d'art le type change et se transfigure en s'idéalisant, et que l'interprétation d'un type reçu peut arriver, sous l'influence d'un génie divinateur, à une sorte de création nouvelle, qui remplace avec bonheur l'ancienne forme et l'objet réel par une image de convention, plus vraie ou du moins plus vraisemblable que la véritable image. Ainsi le Molière de Coypel, pour nous servir des expressions de M. Henri Lavoix, « c'est bien MoHère, le Molière de Mignard, et l'on retrouve facilement le texte primitif à travers les fan-

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