‹ Iconogaraphie moliéresqueChapitre 132 sur 159 · A MOLIÈRE · texte numérisé non relu

A MOLIÈRE

En lui adressant un exemplaire du Tiikatrum univers^e

VAMTATIS, SEU EXCURSUS MORALES IN ECCLESIASTEN SaLO-

MUNis {Théàlre de la vanité universelle y ou jjaraphrase morale sur l'Ecclésiaste de Salomon).

Illustre Molière, prince du Théâtre comique, toi qui, sur la sct'ne, au milieu des applaudissements, nous donnes à bafouer les ridicules de rhomiin'; loi qui, par les saillies et le brillant de ton jt'u, auteur et acteur à la fois, fais la censure de nos sottises; toi, le sommet et le dernier terme de Tart amusant, «pii ne le cèdes à pas un <les anciens et qui défies tous tes rivaux ensend»le, dussent s'unir aux Homains et aux Grecs, les Italiens et les Espagnols d'aujourd'hui . les Français même, dont la gloire est déjà si grande.

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Accepte-le, il n'est pas à dédaigner, cet enfant de ma Muse. Il a pour lui l'éclat d'une divine naissance. Le Ciel a fourni le sujet de mon livre, et celui qui l'en tira le premier est le Sage par excellence, Salomon, fils de David.

Au texte inspiré j'ai essayé d'ajouter quelque chose de l'homme, autant du moins que j'ai pu tirer de ma propre expérience, autant qu'il m'a été donné d'éclairer ces oracles , d'en sonder les profondeurs, d'en pénétrer les détours incertains, de marcher d'un pied sur à travers ces voies entre-croisées.

Dans cette sorte de satire sacrée, le roi d'Israël démontre tout le vide des choses humaines ; j'ai pris le canevas et me suis mis à le broder avec l'aiguille du Phrygien. Entreprise téméraire, mais la louange ne lui aura pas manqué. Un peu de bruit peut-être et un certain éclat l'ont suivie. Si tes yeux veulent bien s'arrèi,er sur quelques-unes de ces pages , tu trouveras dans mon travail plus d'un rapport avec le tien. Et moi aussi, je censure nos façons de vivre. Et moi aussi, je chausse tantôt le brodequin, tantôt le cothurne, et, à la première page de mon livre, j'écris Théâtre, comme toi. N'eût-il de toi que ce seul trait, tu peux déjà t'y reconnaître.

Tu peux encore y reconnaître Lucrèce, Lucrèce ton poète, dont tu fais la traduction, surpassant, dans ton vers français, et l'énergie romaine et l'élégance latine.

Comme le visage des enfants garde une ressemblance du père et de la mère, cette ressemblance se conserve dans mon poème, où je donne une imitation adoucie de Lucrèce, quand il m'est permis de le faire , quand ni la Religion ni la Doctrine ne s'en offensent ; quand nous marchons de concert, lui et moi, dans le domaine de la Nature.

Par quel autre don pourrait s'acquitter ma reconnaissance , après les admirables spectacles que tu nous offres sur la scène ? Chaque fois que je les ai vus, je suis rentré chez moi plus gai et meilleur, tant tu as l'art de mêler le sérieux au badin, l'agréable à l'utile, d'enseigner la règle du bien, de tracer la ligne de l'honnête, châtiant toujours le vice, et récompensant la vertu.

Et tandis que l'agrément de la scène redouble à devenir innocent, la morale y fait largement son profit, je ne dis pas pour ces mauvais estomacs, — et c'est le plus grand nombre, il faut le reconnaître, — qui changent en poison les sucs nourriciers, et,

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dédaignant le miel qui coule à ruisseaux dans l'Attique, aiment Hiieux s'abreuver de sa ciguë.

Rien de si bon, qui ne de\'ienne nuisible, perverti par un mauvais usage : toi aussi, Molière, au milieu du concert de louanges (jui se fait autour de toi , tu ne saurais écliapper à la malignité des langues; mais n'est-ce pas assez d'avoir pour soi les bons esprits 4ît les juges équitables? Ce n'est pas la foule des sots qui dispense la gloire. Plaire aux princes du monde, voilà le succès qui passe tout. Toi, tu plais au Roi lui-même; sa haute faveur en est le témoignage. Tu charmes au dernier point son oreille délicate, tu amuses les loisirs qu'il s'accorde, tu le délasses de ses soins par tes soins, par ces divertissements qui sont ton labeur et ta peine. 0 dieux ! ce seul poids dans la balance, comme il emporte le reste !

(Jue dirai-je enlin? lin haut, en bas, au milieu, tu plais ù toutes les classes, tant ton génie se rend souple et divers, large et profond, selon qu'il lui plaît, tant il a le don de s'ajuster et d'agréer i\ tous les goùls.

On est avide de t'entendre et de te lire. Tout le monde t'a dans la main ou dans la poche. Si l'on te ferme la porte, ce n'est que chez ceux qui ne te connaissent pas, qui, par prévention, se refusent à te connaître, qui ont en haine et en horreur jusqu'au nom de la Comédie; non sans raison toutefois, car il était jadis et il est encore aujourd'hui, dans ses traditions, de présenter au public bien des inconvenances.

Ces inconvenances, condamnons-les, mais à la charge des coupables, non pas à la tienne, ù Molière!

Le vrai, dans sa crudité, n'étant pas un mets que supporte tout le monde, tu sais y ajouter l'assaisonnement et le sel. Ton badinage est celui des honnêtes gens. Loin de toi les grossières équivoques 1 Ta plaisanterie entre claire et limpide dans les oreilles raflinées, et c'est ainsi que, avec une mesure parfaite, lu réalises ce grand point d'allier l.i v/iitr- in.ir.lini.' ;'i l.i sagesse aimable.

Portraits des auteurs anciens et modernes, dont Molière A traduit ou imité les ouvrages.

Nota. Cet Appendice, qui a été fait hâtivement à la dernière heure, j)Our satisfaire aux désirs de quelques moliéristes , devra être plus tard augmenté et perfectionné. Nous avons voulu seulement indi(juer ici les séries de portraits, (jui pouvaient être jointes à une Iconof,Taphie générale de Molière. Avouons, cependant, que les résultats n'ont pas répondu à nos efforts. Les catalogues d'estampes ne daignent mentionner que les portraits rares et reraar(iuables au point de vue de l'art du graveur. Il est vraiment singulier qu'un amateur courageux et passionné n'ait pas encore entrepris un catalogue descriptif de tous ces portraits gravés et lithographies, en les classant, soit par ordre alphabétique, soit j)ar ordre systématiiiue.La collection des portraits, au Cabinet des estampes, compte plus de 120,000 portraits renfermés dans 800. volumes in-fol. max., et cette collection est bien loin d'être complète ; ainsi on n'y trouve pas plus de GO portraits de Molière.

1 . Titus Lucretius Carus, auteur du poGmc : de Natura rerum.

— Portrait de Lucrèce, dans un médaillon, tCtc do profil couronnée de lauriers et de fleurs, tournée i\ gauche. Le médaillon, posé sur un bloc de pierre où on lit cette inscription : /t'.v Œuvres du porte Lucrèce, est soutenu par le génie du Feu et le génie de l'Air. Au-dessous, sont les génies de l'Eau et de la Terre, représentés assis,

Dans le haut, la Nature, personnifiée, presse ses mamelles et répand son lait sur les quatre Éléments. Dessiné et gravé par Chauveau. Cette gravure sert de frontispice aux Six Livres de Lucrèce^ de la Xature des choses^ traduits par Michel de Marolles, seconde édition (Paris, Guill. de Luyne, 1069, in-S).

Est-il permis d'espérer qu'on retrouvera, un jour, la traduction en prose et en vers libres, que Molière avait faite du ])oëme de Lucrèce et que sa veuve vendit au libraire Barbin, qui n'osa pas la publier dans les Œuvres posthumes de l'illustre écrivain? Il est certain que cette traduction était complète et que le libraire, »jui en avait acheté le manuscrit 600 livres, refusa de l'imprimer, parce que le dogme de l'immortalité de l'âme était mis en doute par le poëte latin. On j)eut sujij)oser (juo Gassendi avait ajouté des notes à la traduction de son élève. L'abbé de Marolles, dans la préface de la seconde édition de sa traduction de Lucrèce {Paris, GuiU. de Luyne, 1G59, in-8), parle ainsi, par oui-dire, de la traduction de Molière, laquelle était déjà fort avancée à cette époque :

« On m'a dit qu'un bel esprit en fait une traduction en vers, dont j'ay vu deux ou trois stances du commencement du second livre, qui m'ont semblé fort justes et fort agréables. Jo m'asseure que de ses bons amis, que je connois et que j'estime extrêmement, ne manqueront pas de nous dire cent fois que le reste est égal, ce que j'auray moins de peine à croire que le poëte n'en doit avoir eu à le composer, quoyque toutes les matières ne s'y trouvent pas également capables des mesmos beautez si l'on s'y est voulu servir du mesme style et que l'on ait eu soin de n'en point altérer le sens. » L'abbé de Marolles ajoute que Gassendi lui donna des conseils pour corriger sa traduction en prose, en lui parlant sans doute de celle que Molière avait entreprise avant lui :

« Il y a près de quatre ans, qu'ayant eu dessein de revoir ma traduction pour la rendre plus juste et plus correcte qu'elle n'estoit la première fois, je prolitay des bons advis que m'en donna l'un des plus scavans hommes de son siècle, Pierre Gassendi, peu de jours avant sa mort. Il m'y marqua de sa propre main tous les endroits, où il crut qu'il estoit nécessaire de retoucher, de sorte qu'en cela mesme il me donna beaucoup de marques de sa bienveillance. M

Ail reste, la tradvction de Molière n'était pas ignorée de ses amis, comme lîrossetto nous l'apprend dans une note sur la Satire II de Boiloau. (Voy. son etlition dos QCuvres de BoUeau-Despréaux, avec des éclaircissements historiques.)

« La Satire à Molière, par Boiloau. fut faite en 1664. La mémo année, l'auteur étant chez M. du Broussin avec M. le duc de Vitri

et Molière, ce dernier y devoit lire une traduction de Lucrèce en vers francois, qu'il avoit faite dans sa jeunesse. En attendant le dîner, on pria M. Despréaux de réciter la Satire adressée à Molière, mais, après ce récit, Molière ne voulut pas lire sa traduction, craignant qu'elle ne fût pas assez belle pour soutenir les louanges qu'il venoit de recevoir. Il se contenta de lire le premier acte du Misanthrope, auquel il travailloit en ce temps-là : disant qu'on ne devoit pas s'attendre à des vers aussi parfaits et aussi achevés que ceux de M. Despréaux, parce qu'il lui faudroit un temps infini s'il vouloit travailler ses ouvrages comme lui. »

Plus tard, l'abbé de Marolles, en publiant lui-même une traduction en vers du poëme de Lucrèce [Paris, Laïujlois, 1G77, in-4), donna, dans sa préface, de nouveaux renseignements sur la traduction de Molière, qu'il ne paraît pourtant pas avoir eu en communication :

tt Plusieurs ont oui parler de quelques vers, après la traduction en prose qui fut faite de Lucrèce dès l'année 1649, dont il y a eu deux éditions. Ces vers n'ont vu le jour que par la bouche du comédien Molière, qui les avoit faits. C'étoit un fort bel esprit, que le Roi même honoroit de son estime, et dont toute la Terre a oui parler. Il les avoit composés, non pas de suite, mais selon les divers sujets tirés des livres de ce poëte, lesquels lui avoient plu davantage, et les avoit faits de diverses manières. Je ne sais s'il se fût voulu donner la peine de travailler sur les points de doctrine et sur les raisonnements philosophiques de cet auteur, qui sont si difficiles, mais il n'y a pas grande apparence de le croire, parce qu'en cela même il lui eût fallu donner une application extraordinaire, où je ne pense pas que son loisir (ou peut-être quelque chose de plus\ le lui eût pu permettre, quelque secours qu'il en eût pu avoir d'ailleurs, comme lui-même ne l'a pas nié à ceux qui voulurent sçavoir de lui de quelle sorte il en avoit usé pour y réussir aussi bien qu'il faisoit : leur ayant dit plus d'une fois qu'il s'étoit servi de la version en prose, dédiée à la sérénissime reine Christine de Suède; de laquelle quelqu'un avoit parlé si avantageusement, qu'il disoit n'avoir rien lu de plus utile ni de plus instructif, à son avis, depuis les livres sacrés des Prophètes. »

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