‹ Iconogaraphie moliéresqueChapitre 15 sur 159 · XXVIII ÉTUDE · texte numérisé non relu

XXVIII ÉTUDE

laisies du traducteur. Lépicié et Ficquet l'ont gravé l'un et l'autre, et Boucher l'a reproduit en tête de la grande édition in -4 de 1734. » Quant au buste de Molière, par Houdon, c'est également Molière, Molière non pas tel qu'il était, mais tel qu'on se figure qu'il devait être. Nous laissons la parole au maître des critiques d'art, pour apprécier cette œuvre unique, ce chef-d'œuvre de la sculpture moderne :

« Le buste de Houdon est une merveille , a dit T. Thoré dans l'introduction de son Saloji de 1847. La tète ombragée de cheveux flottants, séparés au milieu comme la chevelure du Christ, s'incline légèrement vers la droite. La moustache, un peu retroussée, laisse voir ces lèvres éloquentes, amplement dessinées dans un caractère de bienveillance et de chaste volupté. La narine, bien ouverte, paraît se mouvoir sous des impressions sublimes. Il n'y a jamais eu de nature généreuse et abondante, avec le nez et les lèvres minces. Les arcs des sourcils sont proéminents et ils cintrent un grand œil loyal et clairvoyant. Sur le cou nu, le sculpteur a noué une écharpe négligée, simple ajustement qui fait valoir la physionomie poétique de l'auteur du Misanthrope. Le plus grand éloge qu'on puisse faire de ce buste de Molière, outre le sentiment et l'habileté de l'exécution, c'est qu'il a l'air d'être exécuté d'après nature.

« La tête de Molière est la plus humaine, dans le vrai sens du mot, que la tradition nous ait conservée, comme son génie est le plus sympathique et le plus universel. Que la forme et l'expression du visage sont sympathiques ! Pour ma part, je ne connais pas de plus belle tête que celle de Molière ; elle se soutient, comme beauté, mais avec un caractère tout autre, à côté des têtes parfaites, originales, sculptées par les artistes grecs. J'ai la terre-cuite de Molière, par Houdon, en pendant au bronze du Médecin grec, dont l'original est à la Bibliothèque. Molière représente l'homme moderne, si l'on peut ainsi dire, en opposition à l'homme de l'antiquité. La tête grecque est régulière et inflexible; la tête de Molière est mélancolique et passionnée ; elle se fait aimer, tandis que l'autre se faire admirer. Le Grec a de l'aigle; Molière n'a que de l'homme. Presque toutes les têtes de l'histoire ancienne ou moderne ont une analogie plus ou moins lointaine avec quelque race ani-

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maie ; Molière ne ressemble à aucun type de la création inférieure. Il est véritablement formé à l'image de Dieu, suivant le symbole de la Genèse. »

Et pourtant Houdon, qui a fait un buste si digne de Molière, vivait un siècle après lui, et ne l'avait vu que dans la peinture de Coypel.Coypel, quoique plus voisin du temps où Molière a vécu, n'avait pu le comprendre et le deviner, qu'en s'inspirant d'un tableau de Mignard, peint d'après nature. Les grands artistes ne savent pas copier, parce qu'ils donnent toujours carrière à leur génie original ; les mauvais artistes ne savent pas copier davantage, parce qu'ils sont incapables de s'élever à la hauteur du modèle qu'ils ont choisi. Faites faire le même portrait par dix peintres différents, et vous aurez dix portraits absolument dissemblables, dont le meilleur sera peut-être le plus éloigné de l'original.

On s'expHque ainsi comment les nombreux portraits gravés de MoUère se ressemblent si peu les uns les autres et accusent souvent entre eux de telles différences, qu'on a peine à se persuader qu'ils représentent le même personnage. Les peintures originales sont rarement reproduites avec une scrupuleuse fidélité, et le type se modifie, se transforme et se perd, à mesure qu'il s'éloigne de sa source. Voilà pourquoi nous cherchons dans les œuvres contemporaines la ressemblance la plus exacte , matériellement parlant , de Molière, et nous sommes forcés pourtant de reconnaître que, longtemps après lui, de grands artistes ont pu le représenter d'imagination, sous des traits qui, pour n'être pas d'une exactitude parfaite, n'en sont pas moins acceptés, par l'opinion publique ou plutôt par le sentiment général , comme la meilleure et la plus idéale interprétation de l'homme et de son génie. Les tableaux peints par Mignard sont vrais, dans la plus large acception du mot : la peinture de Coypel et la sculpture de Houdon ne nous donnent pas des portraits authentiques, et néanmoins ces portraits-là sont approuvés et glorifiés comme les plus conformes à l'idée qu'on se fait généralement de Molière.

On ne doit donc pas s'étonner que les artistes d'ordre secondaire ou inférieur, qui ont gravé des portraits de Molière, d'après quelque type connu, n'aient pas quelquefois conservé le

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moindre vestige de ce type, qui n'est plus même reconnaissable à première vue. En bien des cas, le défaut de justesse dans l'œil de l'artiste, son peu d'habileté manuelle, son ignorance du dessin, auront suffi pour amener des déviations assez graves dans le caractère de la figure ou dans les traits du modèle, et, comme notre savant et digne ami INI. Mahérault nous le fait remarquer, « quand à ces causes générales se joint cette circonstance particulière, que ces portraits, pour la plupart, n'ont pas été gravés d'après l'édition prmceps, mais les uns sur les autres, d'après des copies plus ou moins fautives déjà, sans parler (nouvelle source d'infidélité) du dessin, première copie qui a dû être faite préalablement au crayon pour être transportée sur la planche de cuivre, on ne doit plus être surpris de toutes les altérations qui en sont résultées : le type s'est effacé plus ou moins, s'il n'a pas entièrement disparu. »

Telle est la raison qui nous porte à donner toujours la préférence aux portraits contemporains peints ou dessinés, et à les considérer, malgré leurs dissemblances, comme des originaux que la gravure arrivera inévitablement à changer plus ou moins, en les interprétant. Le graveur étant un traducteur, on peut lui appliquer presque toujours le mot proverbial : traduttorCj traditore. Il y a des traducteurs qui voient faux et qui rendent faux ; il y en a d'autres qui s'efforcent d'enjoliver un modèle, d'autres qui l'enlaidissent sans le vouloir, d'autres enfin qui le modifient et le métamorphosent, de propos délibéré. On peut supposer, par exemple, que NoHn, à qui nous devons une si bonne gravure du dernier portrait de Molière par Mignard, a exagéré le caractère triste et sombre de la figure, qui, tout en conservant ses traits et ses linéaments, a complètement changé d'aspect. Autre exemple : Beauvarlet, qui a fait un si magnifique portrait d'après la peinture de Sébastien Bourdon, s'est plu à bien rendre l'expression de la physionomie radieuse qui convient à Molière, jeune et heureux de sa jeunesse, plein d'espoir et d'avenir, content de luimême et des autres. Puis, vient Duflos, qui copie Beauvarlet, et qui accentue encore davantage le caractère souriant et gracieux de la figure, qu'on ne reconnaît plus si on la rapproche

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des portraits gravés d'après JMignard. On s'explique comment M. Feuillet de Conches, un excellent juge cependant, a pu dire, à priori, dans ses observations sur les portraits apocryphes {Revue des Deux-Mondes, i'6 nov. 1849, p. 621) : a Qui ne répugnerait à accepter la tête qui a été gravée par Beauvarlet et placée sous la protection du nom de Sébastien Bourdon ? Qu'y a-t-il là des traits du plus rare esprit du grand siècle , de cette physionomie profonde, sérieuse , jusqu'à la tristesse, comme celle de tous les génies comiques? »

Il faut, dans un portrait , faire la part du graveur qui déforme et qui transforme , à plaisir ou à son insu. Cependant on aurait grand tort de croire que la physionomie la mieux caractérisée ne varie pas. Est-ce qu'un paysage, quel qu'il soit, ne change pas graduellement, selon les effets de la lumière et de l'ombre, selon l'heure et selon la saison ? N'en est-il pas de même du visage humain qui reflète toutes les impressions de l'âme, toutes les nuances de la pensée et du sentiment? Qui oserait dire que Molière a toujours été rêveur, mélancolique, morose? Mohère, l'ami de Chapelle, le convive de la Croix de fer ; Mohère, l'amant de Madeleine Béjart et l'amoureux de M"°du Parc, qui, malgré son port de reine et ses grands airs tragiques, avait ses tonnes, comme on disait, et se mettait volontiers en belle humeur de galanterie ; Mohère, qui chantait à table avec Dassoucy et qui ne redoutait pas la gaudriole, le «-ros mot et le sous-entendu gaillard ! Tel est le Molière que Sébastien Bourdon a eu pour modèle, et il l'a peint tel qu'il la vu. Mohère, à cette époque, avait trente-trois ou trente-quatre ans.

Si les graveurs sont trop souvent les coupables qui ont travesti un portrait , les peintres eux-mêmes, en face de leur modèle vivant, sont portés aussi à en exagérer les formes et l'expression. Il suffit de forcer un peu la ressemblance, pour arriver à la grimace, à la caricature. En revanche, un peintre peut s'inspirer devant son modèle et en idéahser, en diviniser même le caractère. C'est ce que Michelet a cru voir dans le portrait anonyme, qui est au Louvre et qjii provient de l'aucienne collection du roi, portrait qui a été attribué tour à tour à Mignard , à Lebrun , à Lenain , et qui en fm de compte n'est resté à personne : « L'artiste, dit Michelet, un peintre secon-

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