LE PORTRAIT DE L'ÉTUDIANT
deux très légers croquis, à peine visibles et donnant, par une simple ligne, deux profils du front, du nez et de la bouche, on voit, d’abord deux portraits, rien que la tête, l’un en profil, l’autre en trois quarts, et au-dessous un portrait, le plus achevé, le plus complet de tous, et qui évidemment est le portrait principal. Il est entouré d’un cadre, formé par une simple ligne. En tout, quatre figures.
Si on les compare, on s’aperçoit qu’elles forment un essai de portrait et un portrait de deux personnages, qu’il n’est pas difficile de reconnaitre comme étant Bèze et Calvin.
L'auteur a eu soin de les rapprocher lui-même, comme pour faciliter la comparaison, en mettant tout à côté l’un de l’autre les deux essais.
Que le portrait le plus achevé, encadré par une ligne, soit bien le portrait de Calvin, cela ressort également de la physionomie et des indications écrites. L’auteur a inscrit un I et un C et, au-dessous, son nom : Bourguinus inventor.
Qui est ce Bourguinus, Bourgoin ? Un étudiant, de Nevers, immatriculé (voir le Livre du recteur, p. 12) sous le rectorat de Nicolas Colladon. Ne pouvons-nous pas croire que nous avons ici un portrait d’après nature, représentant Calvin quelques mois, quelques semaines à peine avant sa mort, donnant, à l’Auditoire, l’une de ses dernières leçons ! ? Il faut reconnaitre que le jeune dessinateur n’a pas manqué de talent. Soit dans son essai, soit dans son portrait, il a très bien su rendre ce malade, l’œil cligné, l'air douloureux, les traits tirés, enfoncé dans son fauteuil, enfoncé dans son manteau à fourrure, le dos très voûté, et consacrant, par un suprême effort d'énergie, ses dernières forces à une dernière explication, à une dernière défense de la vérité, de cette vérité
qui dans la mort prématurée de son corps fait vivre toute son âme.
1. Nous lisons dans Ch. Borgeaud, Æisloire de l Université de Genève (1, 1900, p. XII, n. 1), où ces divers dessins ont été publiés, pour la première fois, en fac-similé (p. 84**) : « L'auteur de ces dessins, l'étudiant Jacques Bourgoing, de Nevers, a mis sa signature, sans date, dans le registre du recteur Nicolas Colladon, installé en avril 1564. Son nom est inscrit le quarante-troisième de la série du rectorat, qui en compte cent vingt-sept, et notablement plus près de la première signature datée, donnée le 5 décembre 1565, que du commencement de la liste. Or Calvin, qui mourut le 27 mai 1564, avait cessé ses leçons dès le mois de février. Il est donc peu probable que le croquis distingué par un encadrement et par les initiales I. C., au-dessous desquelles on lit: « Bourguinus inventor », ait été fait ad vivum. Tout au plus a-t-il pu l'être après une visite à Calvin, retenu dans sa chambre par la maladie. L'importance qu'on y attribue nous paraît devoir être reportée sur celui qui n'est pas signé, et qu'on n'a jamais eu l'idée de reproduire. Bèze occupait la chaire de Calvin à l'époque où Bourgoing faisait ses études à Genève. C'est Bèze que l'étudiant de Nevers a eu constamment devant les yeux, à l'auditoire de théologie, et les traits de Calvin ne sont venus sous sa plume que par voie de comparaison. »
Naturellement, les dates données par M. Borgeaud sont incontestables. Il nous permettra cependant d'émettre un jugement qui se distingue du sien par une nuance. Nous ne pouvons pas ne pas croire que de tous ces portraits, le plus grand, le plus achevé, celui qui seul est entouré d'un cadre, qui seul porte le nom du personnage et le nom du dessinateur, ait été le plus important aux yeux de ce dessinateur luimême. Et de plus, nous ne pouvons pas nous défendre de l'impression que le personnage est pris ad vivum. Tout est trop vivant, trop naturel, trop réaliste. — Maintenant est-ce Calvin enseignant dans sa chambre ? Est-ce Calvin écouté à l'auditoire par le jeune auditeur non encore immatriculé ? Evidemment nous l'ignorons, et peu importe. Tout ce que nous ajoutons, c'est que tous ces dessins n'ont pas été faits en un jour, et surtout, c’est qu'on ne saisit pas à ce point une physionomie à première vue.