CHAPITRE PREMIER
Quelques fausses attributions.
I. Le portrait de la collection Masson. — JI. Deux Titien. — III. Un Giorgione. — IV. Le Calvin de Chantilly. — V. Le Calvin du Louvre. — VI. Une mystification. — VII. Le Calvin de Versailles et H. de Balzac.
L y a quelques années, on a parlé d’un portrait de Calvin appartenant à M. Masson, négociant à Paris (Planche XVI, b.) qui possède une riche collection d’estampes. Il a bien voulu nous le laisser reproduire et nous a fourni, avec compétence, les renseignements suivants :
Ce portrait a fait partie d’un album-recueil fait par un peintre verrier,
dans la seconde moitié du seizième siècle. — Ce recueil a été acheté par M. Masson, à Paris, chez un antiquaire qui a dit l’avoir acheté lui-même à Chambéry. — La composition du recueil indique le lieu d’origine, car tout l’ensemble est composé de pièces appartenant à l’école lyonnaise (Lyon-Genève). Il contient en majeure partie des modèles de vitraux, quelques dessins de genre et un petit nombre de portraits. Notre portrait serait donc fait à Genève ou en Savoie, plutôt en Savoie. Ce serait un portrait contemporain, aux trois crayons, sur papier du temps, seconde moitié du seizième siècle.
Mais il faut avouer qu’il n’y a aucune preuve externe et qu’en fait de preuve interne... la ressemblance est fort contestable. En particulier ce ne sont point là les yeux, le regard de Calvin.
Ce n’est pas non plus son nez.
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À cause du voyage de Calvin en Italie, on a attribué au Titien une foule de portraits de notre
Réformateur.
1. Le premier est celui dont parle Merle d’Aubigné en ces termes : « Un autre italien plus
éminent encore se trouvait dans ces assemblées évangéliques : le Titien, âgé alors d’environ cin-
So APPENDICES
quante-huit ans. Ce grand peintre, qui avait décoré le château du duc Alphonse d’Este, était de nouveau à Ferrare.. Il paraît que le duc de Bévilacqua lui demanda de faire le portrait de Calvin ; quoi qu’il en soit, ce portrait existe encore à Naples dans le palais du duc de Bévilacqua f. »
Merle d’Aubigné n’inventait rien, il se bornait à reproduire une nouvelle sensationnelle, communiquée, quelques années auparavant, aux lecteurs du Bulletin du protesiantisme, par artiste et le chrétien éminent qui s'appelait H. de Triqueti : « Il s’agit, disait celui-ci, d’une anecdote singulière, que je crois complètement ignorée. J’ajouterai que la manière dont ce fait est arrivé à ma connaissance et l’honorabilité des personnes, qui ont transmis ce souvenir, en mettent pour moi la véracité hors de doute. »
Les Boileau de Castelnau constituent une famille illustre, dont l'illustration commence à Etienne Boileau, grand prévôt de Paris ?, vers 1250. Une branche de cette famille resta catholique, une autre branche, celle de Boïleau de Castelnau, embrassa la Réforme dès l’origine ; et Jacques de Boileau, baron de Castelnau, souffrit une captivité de huit années dans les prisons de Lyon, à cause de sa fidélité à la foi évangélique. A la révocation de l’Edit de Nantes, les Boileau de Castelnau se réfugièrent en Angleterre et y acquirent une grande fortune et une grande considération.
Or, M. de Triqueti devint ami de sir John Boileau, le chef, — en 1860, — de la branche des Boileau de Castelnau réfugiés à Londres, et c’est de sa bouche qu’il tenait le récit suivant :
« Se trouvant à Naples, il y a une vingtaine d’années [donc vers 1840], il y fut présenté au chef d’une des grandes familles du royaume, le duc de Bevilacqua. Celui-ci Paccueillit de la manière la plus gracieuse et la plus cordiale, parce que, sans parler du mérite personnel de sir J. Boileau et de sa haute position sociale, il voyait en lui, lui dit-il, un parent éloigné. Pour justifier cette singulière ouverture, il lui apprit alors que la famille des Bevilacqua tenait à honneur de descendre d’une origine française, des Boïleau du Languedoc, dont le nom avait été traduit en idiome italien. Il ajouta ensuite qu’il avait avec sir J. Boileau un lien et une affinité de plus, parce
qu’un de ses ancêtres avait embrassé le protestantisme. Ce duc de Bevilacqua se trouvait à Fer-
1. Merle d'Aubigné, Æistoire de la Réformation en Europe au temps de Calvin, N (1869), p. 549, 550. — Merle d'Aubigné dit encore: < Nous avons vu nous-même, -dans une des galeries d'Italie, un portrait de Calvin, attribué aussi au Titien. Il y en a un à la Bibliothèque de Genève, et il en existe plusieurs dans divers musées italiens (Stæhlin, /oannes Calvin, Il, p. 7), mais ce sont plutôt des tableaux faits par les disciples du Titien et retouchés par lui. C'était la coutume du maître et de ses élèves. » Merle d'Aubigné, Zbid., p. 550, n. 1. — Voici le passage de Stæhlin auquel Merle d'Aubigné fait allusion : < Plusieurs de ces portraits [de Titien et de son école] m'ont frappé en Italie: je ne savais pas m'en expliquer l’origine. — Si je ne me trompe, dans la galerie des Uffiziens à Florence et dans les collections de quelques princes romains, ils sont indiqués comme œuvres du Titien.» Stæhlin, Il, p. 7 et note. — Jules Bonnet écrit : « Il est vrai, qu'à défaut de peintures dignes de foi, signées de noms célèbres, les portraits apocryphes ne manquent pas. Il est peu de galeries italiennes qui ne conservent quelque portrait anonyme du seizième siècle, décoré, sans le moindre souci de la vraisemblance, du nom de Calvin. » Et un peu plus loin, à propos du Palais Pitti et d'une figure anonyme : « Le teint pâle, le nez aquilin, les yeux singulièrement vifs et perçants me rappelèrent Calvin. Ce portrait est signé de Sébastien del Piombo.... La chronologie est inflexible : nulle rencontre possible entre l'élève de Michel-Ange et Calvin. » Jules Bonnet, Pp. 29, 30. — Il y a peu d'années, une dame voyageant en Italie me signalait un portrait de Calvin, dit du Titien, mais sans signature naturellement, et qui se trouvait chez un antiquaire à Rome.
2. Les Boileau-Despréaux, qui durent leur illustration au grand poète satirique, se rattachent aux Boileau de Castelnau par une descendance du grand prévôt de Paris.